JULIE, LE DUC
JULIE, avec beaucoup de candeur.
Monsieur le duc, hier j'ai dû me soumettre, et ne point élever la voix contre une réparation que mon père a cru de son honneur d'exiger de votre seigneurie. Le prince, en m'ordonnant de recevoir votre main , m'a jugée digne de porter votre nom. Cette opinion me suffit désormais.
LE DUC
Je ne comprends pas bien.
JULIE , très-simplement.
Je renonce à l'honneur de vous appartenir.
LE DUC
Vous! Julie?.. Mais cela ne se peut plus.
JULIE
Je n'ai point été élevée pour un rang aussi brillant. Ce mariage ne vous rendrait pas heureux.
LE DUC, a^>ec galanterie.
Mais vous êtes dans l'erreur.
JULIE, toujours candide.
Non , monsieur le duc. La distance est ti op grande entre
nous; nos manières de voir, de sentir, trop diflérentes. Je serais comme une étrangère au milieu de vos dames de qualité. LE DUC , avec chaleur.
Ah! plus d'une paierait de son rang, de son opulence, votre beauté, votre fraîcheur.
JULIE
Ce qui ne les empêcherait pas de m'éviter, de fuir à mon aspect , d'établir entre elles et moi une ligne de démarcation humiliante , qui se renouvellerait à chacune de mes apparitions. Je me connais, il me serait difficile de les supporter, et peu faite aux usages du grand monde, ma franchise pourrait m'entraîner à des paroles dont j'ignorerais l'importance, le danger. Habituée à dire ce que je pense, à le dire tout haut, je blesserais, sans le vouloir, celles qui se seraient fait un jeu de mes blessures.
LEDUC, légèrnneni.
Ah ! Julie. Votre esprit sera de mise partout. A la cour, on ne s'exprime pas avec plus d'élégance, et je suis sûr que mon bonheur m'y fera bien des jaloux.
JULIE
Votre bonheur!.. Vous ne l'attendez pas de moi... vous ne m'aimez point.
LE DUC
Qu'est-ce à dire?.. Je ne vous aime pas, Julie, moi?.. JULIE, continuant la phrase.
Qui vous ai enlevée, qui , par cet acte de violence, ai montré que je briserais tous les obstacles qui s'opposeraient à mes projets!..,, n'est-ce pas là ce que vous alliez dire?... Non, monsieur le duc, vous ne m'aimez pas, et j'en suis enchantée.
LE DUC
Enchantée!.. Vous êtes piquante!
JULIE
Oh ! ne pensez pas qu'il y ait du dépit dans ma joie !.. Non ! J'aurais été bien malheureuse de votre amour!... Si vous m'aviez aimée, je vous aurais plaint. Ma pitié pour un sentiment vrai, profond, eût enchaîné mes aveux... Jugeant de vos souffrances par les miennes, j'aurais regardé comme un crime d'y ajouter encore. Si vous m'aviez aimée, monseigneur, je n'aurais jamais eu la force de vous dire . Je ne vous aime pas.
LE DUC
Vous voyez qu'il est impossible que je vous épouse.
Li: DUC.
Je sais, moi, qu'il est impossible que je ne vous épouse pas.
JULIE
Vous ne voudriez pas traînera l'autel une femme dont le cœur appartient à un autre.
LE DUC
A un autre?.. En vérité, je suis ici pour entendre de singulières paroles !
JULIE, aoec candeur.
Oui, monseigneur, j 'aime... oli! bien plus que je ne puis vous le dire !... j'aime de toutes les forces de mon ame un homme simple et bon , qui n'a fait briller à mes yeux aucun des avantages que vous possédez, qui pour toucher mon cœur n'a pas eu besoin de louer ma figure, qui ne m'a point environnée de pièges, de séductions, qui s'est borné à me dire, je vous aime!. Ah! dans sa bouche que ces mots ont de puissance et de douceur: Comme ils vont à l'ame ! . Comme ils vous saisissent !... Comme ils vous enivrent!... Vous voyez bien, monseigneur, qu'il est impossible que je vous épouse.
LE DVCy piqué.
Et moi, je vous répète, Julie, qu'il est impossible que je ne vous épouse pas.
JULIE
Vous m'effrayez, monseigneur.
Vous avez une mémoire implacable, et vous exercez sur moi
une vengeance cruelle ! ... la vengeance la plus féminine ! !
Mais à tout cela, je n'ai qu'un mot à répondre... Vous serez à moi, Julie, car c'est l'ordre exprès de sa majesté.
JULIE
Et parce que vous êtes de la cour, vous n'osez demander la révocation d'un pareil ordre ? Eh bien ! moi, monseigneur, je l'oserai. Je n'ai rien à attendre, rien à redouter du prince.. Il ne peut rien sur mon avenir... J'irai me jeter à ses pièces, lui déclarer...
LE DUC
Non, Julie... vous n'irez point. . il y va de ma liberté, de ma fortune.
JULIE
De votre fortune?