ADRIEN, JULIE
JULIE
Ah ! c'est vous, monsieur Adrien!
ADRIEN
Moi-même , niademoiselle Julie.
JULIE ^ m- ec ùitérél.
On ne vous a pas vu hier de la journée.
\DRIEN.
J'étais occupé de mes préparatifs de départ.
JULIE , surprise.
Vous partez ?
ADRIEN , ai?ec un peu d' effort.
Oui , mademoiselle.
JULIE , vivement.
Eh! mon Dieu! quel motif a pu vous xlécider à quitter si promptement... un pays que vous trouviez charmant ?..
ADRIEN
Ah! ce pays n'a rien perdu de ses charmes pour moi!., mais j'ai compris la leçon indirecte que votre père m'a donnée l'autre soir, et j'ai senti que, pour vous obtenir, il fallait vous mériter !
JULIE , cherchant a cacher sa joie.
Moi!
ADRIEN, aoec chaleur et abandon.
Julie ! du premier jour où je vous ai vue, je me 5uis dit : voilà la femme que j'ai rêvée!., je n'ai point étourdi vos oreilles de l'aveu d'un amour que votre cœur avait deviné... mes regards, atlachéà sur les vôtres, vous portaient mes phss secrètes pensées... dans ces longues soirées où nos entretiens changeaient souvent de nature et d'objet, vos opinions, si ingénieusement exprimées , reproduisaient toutes les miennes ; nos goûts , nos préventions , nos sympathies étaient toujours les mêmes, et cet accord de sentimens vous rendait encore plus chère à mon cœur!., je me laissais ^11^»' au plaisir de vous aimer, sans songer que les jours s'écoulaient rapidement, que des devoirs importans m'appelaient loin de vous.
JULIE , étonnée.
Des devoirs importans I
ADRIEIV.
Je suis orphelin, vous le savez!..
JULIE
Pauvre Adrien !
ADRIEN
Né à Saint-Domingue , je n'ai pas connu mon père , il était repassé en Europe quelque temps avant ma naissance. Dans sa position, ma mère n'avait pu le suivre. Pendant trois ans elle supporta l'absence de son époux , sans se plaindre. Il promettait toujours de revenir dans la colonie. Mais, mon père étant resté plusieurs mois sans écrire , l'inquiétude de ma mère devint extrême, sa santé s'altéra ; désespérée, elle fit ses adieux à sa famille, et s'embarqua pour la France. Hélas I j'eus le malheur de la perdre dans la traversée. Je restai abandonné aux mains d'un domestique que nous n'aimions point et que je craignais beaucoup; mais c'était le seul qui nous eût suivi. A notre arrivée en France, il me plaça dans une pension sous le nom d'Adrien., et , comme je lui exprimais le désir de voir mon père, il me répondit qu'il fallait y renoncer, que j'étais orphelin, que mon père était mort... qu'il avait déposé chez un notaire une somme suffisante pour mon éducation, et qu'une fois cette éducation terminée... je ne devais compter que sur moimême... En effet, tous les ans ma pension a été régulièrement payée par une main inconnue. Le jour où je sortis du collège de Navarre, le principal me remit un bon de deux mille écus sur M. Lacour , fermier général^ en me donnant à entendre que cet argent était destiné à payer mes livres et mes frais d'étude à l'Ecole de Médecine de Montpellier, et que le double de cette somme me serait compté le jour où la Faculté m'accorderait le grade de docteur... Je me mis en route. Admis à TEcole, je m'appliquai à mériter l'estime et la protection de mes cliefs.. . et je n'aurais point quitté leXanguedoc, si je n^avais reçu, il y a trois mois, vuie lettre qui semblait devoii changer toute mon existence.
JULTE.
Ah!., et cette lettre ?..
ADRIEN
La voici; Pécriture m'en est inconnue. On m'invitait à me rendre en toute hâte à Paris. Le secret de ma naissance devait m'y être révélé par un notaire auquel il avait été confié sous la foi du serment... Plein d'espoir, je prends congé de la Faculté; je pais, j'arrive, je cours à l'adresse qu'on m'a indiquée... le notaire venait de mourir!
Quel malheur!
JULÏE.
ADRIEIN.
Ah! cette nouvelle me fit un mal!., depuis long-temps, j'étais résigné à mon sort. . il ne me restait plus aucun souvenir de mes premières années... et cette lettre était venue réveiller en moi des espérances!.. Qui sait? ce misérable domestique a peut-être abusé mon père !.. il m'a peut-être aussi trompé !.. mon père existe peut-être encore!..
Et il ne vous reste pas quelqu'idée de son nom ?
ADRIEN
Je n'avais pas quatre ans quand je perdis ma mère!... Certes, je suis bien sûr de lui avoir entendu prononcer le nom de son époux... mais... vous concevez... quel souvenir un enfant de quatre ans peut-il avoir conservé?.. Ah ! Julie, c'est surtout pour vous que je regrette...
JULIE, souriant.
Je ne vois pas ce qu'il y a de désagréable à s'appeler ]\|me Adrien ?
ADRIEN
Mon parti est pris; je retourne à Montpellier. La certitude d'être aimé de vous me donnera de la patience , du courage ; et quand j'aurai passé mes examens, soutenu mes thèses... ah ! Julie, je reviendrai...
JULIE
Oui , revenez en toute assurance.
ADRIEN
Vous m'aimez ?
JULIE
Je vous crois bon... honnête... personne ne m'a jamais inspiré autant de confiance... d'estime.
ADRIEN
Ah ! si j'osais !.
Quoi?
Cet anneau Eh bien?..
ADRIEN, lui montrant un anneau.
JULIE
ADRIEN
J'ai fait graver en dedans les noms d'Adrien et de Julie...
JULIE
Donnez... donnez.. {Elle le prend et le met à son doigt,) Et soyez sûr qu'il ne me quittera jamais!
ADUIEN, a^?cc explosion.
Jamais I. Avant six mots, je serai de retour.
(il lui baise la main et sort.)