‹ Le Duchesse de la Vaubalière, drame en cinq actesChapitre 31 sur 46 · RAYMOND, JULIE · texte numérisé non relu

RAYMOND, JULIE

JULIE

Ah î mon père !..

RAYMOND

Allons... allons, mon enfant, un peu de courage... ce mariage est un malheur , sans doute , mais un malheur indispensable, c'est la seule réparation que toi et moi pouvons accepter.

JULIE

Mais, mon père... je ne suis point coupable... pourquoi donc me punirais- je en unissant mon sort à celui d'un homme que je n'aime point, que je n'aimerai jamais?...

RAYMOND

Quand il sera ton époux...

JULIE

Mais vous savez bien que cela ne se peut pas . . . Adrien.

RAYMOND

Mon enfant, il ne faut plus penser à Adrien...

JULIE

N'y plus penser ?

Les hommes sont souvent si injustes!... cette passion d'un grand seigneur... l'éclat qui s'en est suivi...

JULIE

Quil onibragc en poun ait-il prendre?., je renonce pour lui à tous les avantages d'un rang brillant, je dédaigne une grande fortune pour me contenter d'une existence simple et modeste?

UAYMONl).

Oh! oui!., et dans les premiers momens , tout entier à son bonheur, Adrien te tiendra compte d'aussi grands sacrifices. . il les attribuera à ton amour pour lui!., il en sera tout fier, tout glorieux !.. Mais qu'il faudra peu de choses pour changer son cœur!., le moindre mot sorti de la bouche d'un indifférent, un., sourire équivoque... un regard ironique... une plaisanterie quelquefois innocente, mais dans laquelle Adrien croira déconvrir une méchanceté... une envie de te nuire... viendront blesser son amour... humilier son amour-propre !... et une fois que le soupçon sera entré dans son ame!... ta maison sera un enfer!

JULIE

Le soupçon!.. Mais, mon père , tous les jours de ma vie seront employés à lui prouver mon amour, ma tendresse, ma fidélité !.. Ah ! renoncer à lui !...

RAYMOi^D, ai?ic ame.

Et crois-tu donc que je ne sente pas tout ce qu'il t'en coûte'... que mon cœur ne saigne [)as de la blessure qu'il fait au tien... va, tu n'as pas une douleur que je ne comprenne... pas une larme qui ne retombe sur le cœur de ton pauvre père., mais, chère enfant, il n'y a pas moyen de te soustraire à ce , mariage... ton lionneur l'exige.

JULIE

Il me semble qu'en refusant la main de M. le duc... je me place au-dessus des attaques de la calonmie,

Oui, si M. le duc t'avait de lui-même offert sa main.... s'il n'avait pas montré pour ce niariage , auquel l'obligeait la parole du prince , une hésitation qui témoignait assez de son mauvais vouloir!... Dans quelques jours, ma fille, cette aventure sera Répandue partout... partout, tu deviendras l'objet de toutes les conversations... Et ne va pas t'imaginer que tu trouveras, même parmi ceux de notre classe, un cœur pour te plaindre, une voix pour prendre ta défense... Non, non , le

monde n'est pas ainsi fait î Et peut-être au milieu de ce dé-

bordementde paroles étourdies, folles, envieuses, mensongères, il yen aura d'amères, de cruelles, d'épouvantables... qui t'accuseront de fausseté, d'ambition, de coquetterie !.. Cet

enlèvement, tu l'auras provoqué, consenti!... Tu seras allée de toi-même au-devant de ton déshonneur I...

JULIE

Mon père !..

RAYMOND

Voilà, mon enfant, voilà ce que dira le monde qui, par un raffinement de méchanceté , ne te laissera ignorer aucune de ces ignobles accusations !... Et la calomnie grandira tous les

jours et les efforts que tu feras pour la réduire au silence

deviendront des preuves qu'elle invoquera en sa faveur... Toi, avoir refusé le duc!... eh non! c'est le duc qui, par un reste de pitié pour sa victime, a bien voulu se prêter à ce manège !...

JULIE

Mais c'est infâme , ce que vous dites là , mon père...

N'est-ce pas? Eh bien! veux- tu vivre sous le poids de

ces odieuses flétrissures!... vcux-tu exposer ton père à les entendre ?.,, Adrien à les venger ?. . .

JULIE

Adrien !

RAYMOND

Veux-tu qu'après dix combats où la mort aura fermé la bouche à ses adversaires , sans diminuer le nombre de tes calomniateurs, veux-tu qu'on te le rapporte blessé, mourant, assassiné, peut- être. .

JULIE, effraye.

Assassiné !...

RAY'MOND, aoec force.

Dis , le veux-tu ?

JULIE , dans le plus grand trouble.

Vous m'épouvantez... je ne sais plus où j'en suis...

RAYMOND, aQec amerfume.

Ah ! c'est terrible d'épouser un homme qu'on n'aime pas!... mais exposer volontairement à chaque instant du jour la vie d'un homme qu'on aime, c'est affreux aussi.... Eh ! tu n'as pas ici le choix du malheur... obéisv au prince... épouse le duc de la Vaubalière.

JULIE

Mon père!...

RAYMOND

Force au respect, à l'estime, ceux-^mêmes qui désapprouveraient cette union Ton pauvre père t'en prie... il t'en

conjure à genoux... jusqu'à présent il a vécu respecté, honoré... qu'il descende au tombeau sans que la calomnie... JULIE , a{>€C une résignation déchirante. Mon père, je vous obéirai.

(Elle se jette dans^ses bras.) RAYMOND,

Dieu t'en récompensera.

(Ils s'embrassent > Julie sort.)

[scène VII.

RAYMOND , la suivant des yeux.

Chère enfant!.. (// reiyient sur le devant de la scène.) Ah! ah! messieurs les misérables, vous y regarderez à deux fois avant de violer l'hospitalité , de souiller le toit paternel ; maintenant que l'innocence et la faiblesse ont des appuis auprès du trône... et que par ordre de sa majesté un grand seigneur peut être forcé d'épouser la paysanne qu'il enlève.

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