SCÈNE
ADRIEN, LE DUC , Laquais.
(Le duc entre aussi par la même porte; en entrant , il ordonne à ses gens d* se retirer. Ils sortent. )
ADRIEN
Puis-je savoir, monsieur. .
LE DUC
J'espère que ces gens se sont comportés avec politesse... et qu'ils ont été pleins d'égards dans la violence qu'ils vous ont faite ?
ADRIEN
Je n'ai pas à me plaindre.
LE DUC
N'ayez aucune crainte , monsieur, et asseyons-nous... car j'ai à vous entretenir d'une affaire sérieuse. ADRIEN, avec embarras.
Je vous écoute , monsieur.
LE DUC
Vous êtes médecin ?
ADRIEN
Oui , monsieur.
Si je suis bien informé, vous êtes arrivé ce matin parle carrosse de Montpellier.
ADRIEN, toujours avec crainte et embarras. Oui, monsieur.
LE DUC
Vous vous appartenez... vous êtes , m'a-t-on dit, seul, sans famille?...
ADRIEN
Mais cette solitude ne doit plus être de longue durée... une famille de mon choix va bientôt remplacer celle dont le sort m'a privé. Je viens retrouver une jeune fille que j'aime, que j'ai promis d'épouser il y a près d'un an... Depuis mon départ je n'ai pas reçu de ses nouvelles.... mais je suis sans inquiétude, je juge de son cœur par le mien...
LE DUC
Eli bien ! docteur , mille louis seront un joli cadeau de noces pour la future. . .
ADRIEN, étonné.
Mille louis!... monsieur, mille louis à un médecin!...
(Il se lève.)
LEDUC
Rasseyez- VOUS donc , je ne vois pas ce qu'il y .a de si alarmant dans ces mots : mille louis.
ADRIEN
Une pareille somme... semble indiquer...
Que le service qu'on réclame a quelqu'importance , et que la personne qui le demande est en état de le payer. ADRIEN , indécis.
Pardon , j'ai pu me tromper.
LE DUC
Qu'aviez-vous donc pensé ?. . .
ADRIEN
Oh ! rien... rien... mais les bonnes actions ne se paient pas ordinairement si cher...
(Il se rassied.) LE DUC.
C'est selon... et puis il y a des actions qui sont bonnes pour les uns, mauvaises pour les autres; la même action est réputée crime ou imprudence , on la punit ou on la tolère , suivant la personne qui la commet... Ne vous arrive-t-il pas à vousmême, membre de la Faculté, de tuer... le phis innocemment du monde... un sujet plein de vie et de santé ? ADRIEN , vi\>emeid, Involontair em en t . . .
LE duc'.
Et qu'est-ce que cela fait au pauvre diable qui s'en va , que vous l'ayez fait partir volontairement ou involontairement?... il n'en esfpas moins mort.... et bien mort.
ADRIEN
Nous ne sommes pas infaillibles.
LE DUC
Sans doute , et après tout qu'est-ce que la mort ? souvent un accident très-lreureux pour ceux qui restent! Messieurs les médecins, vous êtes quelquefois une providence pour les héritiers ! ADRIEN , indigné.
Monsieur, vous avez des médecins une singulière opinion.
LE DUC, froidement. Je les estime beaucoup , ils rendent à la société des services éminens !
ADRIEl^ , aoec beaucoup d^ embarras et de crainte. Monsieur, plus je vous entends et moins je comprends ce que vous exigez de mon ministère.
LE DUC
J'ai iiM ami dont la feiuine est malade, très-malade...
ADRIEIV.
Monsieur, conduisez-moi près d'elle.
LE DUC
C'est inutile.
ADRIEN
Si le danger est aussi .grand que vous le dites , le moindre retard peut lui être fatal.
LE DUC
Elle est condamnée...
ADRIEN
Eh! monsieur... les secrets de la providence sont impénétrables , tous les jours la nature fait des miracles.
LE DUC
On ne veut pas que la nature en fasse...
ADRIEN
Eh ! que veut-il donc?
LE DUC , se ieoanL Il veut être veuf cette nuit.
ADRIEN
Horreur!... je ne veux pas en entendre davantage...
(Il fait un pas vers la porte, le dac Farréte.) LE DUC.
On s'est attendu à des obstacles, mais on s'est promis de les briser tous... vous ne sortirez d'ici... que complice ou victime.
ADRIEN
Et vous ne craignez pas que la justice humaine...
LE DUC
La justice ne punit que la maladresse... décidez -vous... composez une potion dont l'efficacité sera garantie par votre présence... faites une ordonnance en trois ou quatre parties bien distinctes... on ira dans autant de pharmacies afin de ne pas éveiller les soupçons... On vous rapportera les objets que vous aurez demandés, vous les manipulerez vous-même. Consentez, on tiendra la promesse que je vous ai faite... refusez, on vous livre aux misérables qui vous ont amené, et votre mort assurera le secret...
ADRIEN
Vous seriez capable !
LE DUC
Du reste , sachez-le bien , votre refus ne sauvera pas cette femme. On n'aura pas toujours le malheur de s'adresser à un honnête homme. . . un autre. . .
ADRIKN.
Un autre., {llrèfléchit un instant et paraît inspiré par un moyen qu^il vient de trouver ^ il dit à voix basse. ) Quelle idéel LE DUC 5 revenant près de lui. Eh bien?
j^( Adrien semble hésiter encore, puis il a l'air de se résigner.) ADRIEN.
J'accepte.
LE DUC
Ecrivez. (// lui donne ses tablettes sur lesquelles Adrien écrit , déchire les feuilles et les passe au fur et a mesure au duc. ) Eh ! mon Dieu î ce service qu'on vous demande , vous l'avez peutêtre rendu à dix autres sans vous en douter. {Après avoir reçu les papiers.) Bien... on va faire porter ces ordonnances. Attendez ici mon retour.!. {Adrien fait un pas.) Mais n'essayez point de vous échapper... la maison est cernée... on n'en peut plus sortir, toutes les issues sont gardées... {Adrien Jait un mouvement.) Toutes!., partout vous trouveriez la mort. ADRIEN, seul^ abattu.
Ah ! quel horrible piège !
(Il sort par la porte à gauche.)
scÈrsE V.
ADRIEN, MORISSEAU.
MORISSEAU.
Monsieur, j'ai tout entendu.
ADRIEN , avec le plus grand ejjroi.
Grand Dieu !
MORISSEAU.
Vous n'accomplirez point cet affreux projet.
ADRIEN
Mais, monsieur...
Immoler la plus noble des créatures !
ADRIEN
Ecoutez-moi.
MORISSEAU.
Un empoisonnement!
ADRIEN
Mais , non !
MORISSEAU.
L'oreille collée contre cette porte, je n'ai pas perdu une seule de vos paroles!... et c'est épouvantable !... Vous!. ^.
^ftrehietvandeStadBiussei
eunel... complice d'un misérable!... donner la mort à une pauvre femme, je mie aussi .. belle!., oh! je vous l'arracherai .. Quand deux misérables complotent un crime.. Dieu envoie presque toujours un honnête homme au milieu d'eux, pour faire échouer leurs projets...
ADRIEN
Au nom du ciel! monsieur, taisez-vous et écoutez moi... Je ne suis point coupable.
MORISSEAU.
Vous n'êtes point coupable ! et vous conspirez la mort de a duchesse ?
ADRIEN , surpris, La duchesse!., elle ne court aucun danger.
Prenez garde à ce que vous allez dire !
ADRIEN
Je n'ai consenti à entrer dans les exécrables desseins de son époux que poiir sauver la victime.
MORISSEAU.
Mais vous avez ordonné...
ADRIEN
Eh I monsieur, n'avez-vous pas entendu que si j'avais refusé!... il se serait adressé à un autre dont les intentions auraient été moins pures que les miennes ?
MORISSEAU.
Enfin, ce breuvage ?
ADRIEN
Chacune des substances qui le composent renferme un suc vénéneux; prises séparément, elles peuvent causer la mort... mais le mélange de ces poisons neutralise leur effet dangereux; réunis, ils ne sont plus à craindre! Une préparation sagement combinée par mes soins détruira complètement leur action malfaisante .. et ce breuvage pris par la duchesse la plongera dans un sommeil léthargique, qui trompera les regards les plus exercés.
MORISSEAU.
Vous êtes bien sûr ?
ADRIEN
Dès que le duc croira sa vengeance accomplie, la liberté me sera rendue, et le premier usage que je ferai de cette liberté sera d'aller me jeter aux pieds du roi, de lui raconter tous les événemens de cette nuit... la part que j'ai été forcé d'y prendre , et nous arracherons la duchesse au pouvoir de son mari.
MORISSEAU.
Mais, si en votre absence... une main étrangère allait procéder â cette opération...
ADRIEN, épouvanté.
Alors !