LE GÉNÉRAL , GUSTAVE
GUSTAVE , s'approchant du général.
M. le comte! {A part.) Eh bien, point de réponse. Il lit avec bien de l'attention. [S'approchant davantage.) Général ! [A part.) Il ne répond pas I allons, il est plongé dans sa lecture ; il ne faut pas l'interrompre..,. Bon Dieu I que je suis fatigué de toutes ces fêtes , de tous ces bals!... Ce n'est pas que les femmes ne soient charmantes... La petite comtesse est avec moi d'une pétulance, d'une coquetterie! on dirait vraiment... Madame la baronne est aussi bien aimable ; bien bonne... oh! bonne surtout!... Et Delphine, avec sa beauté d'ange, sa gaîté d'enfant!... {Il soupire.) Ah! {^Se tournant vivement
vers le général.) Mais à la fin , il faudra bien qu'il me réponde, et que je rempli-sse le message de la baronne... Je suis impatienté de ce silence. ( 6'n■a7/^ ) M. le comte! LE GÉNÉRAL.
Ah!... c'est vous, mon ami! pardon, j'étais là sur un passage... Mais comment! (7 irant sa montre.) il est à peine deux heures, ot déjà vous quittez le champ de bataille? GUSTAVE.
Nullement, Général; m'aU ces dames m't-J^Yoyent vous prier de retourner au salon, et d'animer par votre présence une fête dont votre aimable fille est l'héroïne.
[ LE GÉNÉRAL
(J part. ) Aie! aïe! (Haut.) Comment, ma fille! et la baronne, votre prétendue, est-ce qu'elle ne s'y trouve pas? GUSTAVE , embarrassé.
Pardonnez-moi .M. le comte !
Je croyais que c'était elle... l'héroïne.
GUSTAVE , avec le même embarras.
Ah ! elle aussi... Général; certainement... elle aussi. .^ LE GÉNÉRAL, se levant.
Bon , bon ! il y en a deux... ' y a deux héroïnes ; je vois ce que c'est. — Ma foi, mon ami, je vous avouerai que pour moi, je n'aime pas le bruit, la danse... Je suis dégoûté des joies de ce monde : je suis philosophe ! Pendant que vous dépensez là-bas votre esprit... et votre argent, moi je me moque de vous tous... avecBoileau! Quel écrivain! que de vérité dans ses tableaux! Ecoutez ces quelques vers :
» Enfin , bornant le cours de tes galanteries , » Alcippe , il est donc vrai ; dans peu, tu te maries. » GUSTAVE , souriant.
Des applications, M. le comte!...
LE GÉNÉRAL
Non, je vous l'assure ; le pur hasard ni'a fait tomber sur ce morceau... Continuons... Mais, dites-moi, ôtes-vous jaloux?
GUSTAVE
Pourquoi Cette demande ?
LE GENERAL , reprenant le livre, et lisant tout haut.
• Quelle joie en eflet, quelle douceur extrême , »De se voir caressé d'une épouse qu'on aime! j » De s'entendre appeler /)ef/f cœur ou mon boni » De voir autour de soi croître dans sa maison , » Sous les paisibles lois d'une agréable mère, » De petits citoyens dont on croit être père. »
Ah! ah ! c'est charmant. Vous ne riez pas? (Se rapprochant de Gustave dont l'embarras va croissant, ) Hein ! dites-uioi : franchement, ête,: vous jaloux?
GUSTAVE , avec impatience.
Oui, M. le comte, je suis jaloux... très-jaloux.
Tant pis! j'en suis fâché pour vous... Préparez-vous à de rudes épreuves! rien de plus malheureux qu'un jaloux, .surtout lorsqu'il épouse... [Gastaie fait un mouvement.) Ce n'est pas qneje pense, ni que je veuille dire rien d'offensant pour ma belle-sœur... 31ais je plains... tenez, le colonel Senneville...
GUSTAVE, avec une impatience toujours croissante.
Eh bien , Monsieur?
LE GENERAL
Le colonel Sennevillc... qui fait à ma fille une cour si assidue, qui nous a suivis à ce c^.âteau... bon militaire , excellent homme, n'est-ce pas...?
GUSTAVE , péniblement.
Oui... M. le comte.
LE GÉNÉRAL
Eh bien , il est jaloux aussi. Et c'est peut-être ce qui m'empêchera de lui donner ma fille.
GUSTAVE , vivement.
Oh! sans doute; il est d'une jalousie!... ' Se remettant ) Mais encore une fois, Général, à quoi bon tout ceci ? [Il veut sortir.) Permettez...
LE GÉNÉRAL , le retenant et continuant de lire. » Sur l'argent, c'est tout dire , on est déjà d'accord. »
C'est tout dire. Quel trait! mon jeune ami! voilà une vérité de tous les temps ! •
GUSTAVE
Peut-être, Monsieur, pourrait-on prétendre qu'il y a de nombreuses exceptions. [A part.) Mais où diable veut-il en venir?
LE GÉNÉRAL
Oh! mon jeune ami , l'argent, l'argent! (Posant le livre et se levmit.) Mais savez-vous bien , M. Gustave , que vous faites un mariage d'or?
GUSTAVE
Comment M. le comte l'entend-il?
LE GÉNÉRAL
Beauté , esprit, fortune. Dans huit jours... vous épousez tout cela.
GUSTAVE, avec quelque embarras.
Il est certain qu'honoré du choix de votre belle-sœur, je dois me fcliciter de mon sort... Mais veuillez croire que l'argent auquel vous semblez attacher bien de l'importance, n'a influé nullement sur ma détermination , ni sur celle de ma cousine.
LE GÉNÉRAL , à part.
Il commence à se piquer; cela A'a bien. 'Haut. ) Je le crois de reste, mou jeune iimi... Mais vous connaissez le monde... les mauvais propos que l'on lient sur les jeunes gens qui courent après les veuves, et qui se consolent avec les dots des afflictions du mariage.
GUSTAVE
Général, je suis étonné de ce langage. ..- LE GÉNÉRAL , à part.
Voilà qu'il s'échauffe; fâchons-nous. [Haut.) Etonné! Qu'est-ce à dire. Monsieur.' vous le prenez, il me semble, sur un ton bien haut.
GUSTAVE. Point du tout, je vous Tassure.
LE GÉNÉRAL
Si, Monsieur; vous l'avez pris sur un ton bien haut, beaucoup trop haut... Ah! prenez-y garde; je .^uis très-chatouilleux sur le point d'honneur ; je vous en préviens... C'est qu'il ne faut pas me poussera bout... Si vous avez quatre ans de salle , j'ai trente ans de campagne ; si vous éteignez une chan-
délie à vingt-cinq pas, moi j'ai abattu plus d'un Cosaque à cinquante. Entendez-vous bien?... Je ne souffre point que l'on me manque, et vous m'avez manqué. Monsieur!
GUSTAVE , à part.
Ah! ça! mais que diable a-t-il donc? (Haut.) Mais, Monsieur, vous vous trompez.
LE GÉNÉRAL
Je ne me trompe jamais en pareil cas... Vous m'avez manqué, vous dis-je , et que cela finisse !
GUSTAVE , à part.
Ah! décidément le général a perdu la tête. .. {Il veut sortir.) Permettez, M. le comte...
LE GÉNÉRAL , le retenant.
Dans un instant... je veux bien oublier votre vivacité, vos emportemens. ..
GUSTAVE , il part.
Ah! par exemple , celui-là est un peu fort! LE GÉNÉRAL.
Et je vous ferai quelques questions. Vous les trouverez peutêtre... étonnantes. C'est que j'ai une franchise... de pos- .«édé, je dis tout. Savez-vous l'âge de ma belle-sœur ?
GUSTAVE , à part, dans le plus grand étonnement.
Sa conduite m'est inexplicable... {Haut.) Non, Monsieur, non; j'ignore son âge : mais à voir avec quelle... persévérance vous me poussez à bout, on se méprendrait sur le vôtre.
LE GÉNÉRAL , confidentiellement.
La baronne aura cinquante ans... dans vingt ans.
GUSTAVE, indigné.
Général, tant que vos railleries n'ont paru se diriger que sur moi, je les ai supportées; mais que vous outragiez sans
méuagemens une femme que j'aime, et que vous devriez
respectera tous les titres, c'est ce que je ne puis souffrir
LE GÉNÉRAL , vivement.
Hein! qu'est-ce à dire. Monsieur? et que feriez-vous donc pour l'empêcher?
GUSTAVE , a part.
Ah! poiii'nuoi faut-il qu'il <ijit le père de Delphine! ,
LE GÉNÉRAL
Il ne s'agit pas déparier bas, Monsieur, de Taire des ii parle dramatiques , il faut me répondre. Je vous demande ce que vous feriez pour l'empêcher... vous m'avez encore uiauqué, Monsieur, vous m'avez manqué !
GUSTAVE , à part.
Ah ! le diable d'homme ! décidément la tête n'y est plus... moi qui me croyais susceptible!...
Mais c'est un volcan que ce jeune homme... non, j'en suis sûr; vous m'avez pris pour un général... du temps de la régence! Vous vous êtes dit : — Ce vieux militaire, c'est un bonhomme, qui a mis son amour-propre à la retraite, et ses fleurets... à la réforme... On peut le mener à la lisière comme une recrue. Mais point du tout, c'est qu'il est encore bon-là, le vieux colonel du 4^°' ! c'est qu'il peut encore donner une leçon à tous les étourneaux de Paris... Ah! monsieur Gustave , nous allons voir du nouveau!... Il paraît que vous vouliez me mener comme vous mènerez votre femme... tambour battant (à part) si celui-là ne fait point son effet, j'y renonce.
GUSTAVE , Lors de lui.
Ah î c'en est trop , Monsieur, et je vous demande. . .
LE GÉNÉRAL , vivement.
Réparation? rien de plus juste! [a part, se froltanl les mains.) Je tiens mon homme, et il n'aime pas ma fille! (haut.) Eh ! bien , mon jeune ami !
GUSTAVE
Ne me donnez point ce nom qui, dans votre bouche, est une dérision cruelle .'
LE GÉNÉRAL
Eh! bien, monsieur Gustave, à quatre heures, au point du jour.
GUSTAVE , à part , avec la plus grande émotion.
Il l'a voulu!
LE GÉNÉRAL
Je vous attendrai au bout du parc.
GUSTAVE. Comme vous voudrez.
LE GÉNÉRAL
J'y serai avec des armes.
GUSTAVE, péniblement.
Vous m.'y trouverez.
{Ici la Baronne entre en souriant, et s'avance doucement sans être vue, pour écouter.)
LE GENERAL continue, feignant l'émotion.
Jeune homme, j'ai vu la mort en face, autant de fois que vous comptez d'années... Dans ces momens terribles, je songeais souvent à ma femme , à mon enfant... Cette pensée m'arrachait quelquefois une larme! [clianp;eant subitement de ton.) En face de vous, je ne songerai qu'-i une chose... Ce sera de vous blesser si légèrement, si légèrement que votre noce n'en sera pas retardée d'un jour !
GUSTAVE , hors de lui.
Ah! finissez, Monsieur! ou je craindrais de manquer ù ce que je vous dois d'égards et de respect.