LE GÉNÉRAL, LA BARONNE
LE GÉNÉRAL
Eh! bien, Madame, j'espère que vous allez me deman~ der raison à votre tour?
Quelle imprudence ! C'est-Ià le moyen que vous avez imaginé ?
LE GÉNÉRAL
Madame la Baronne, voilà un jeune homme qui vous aime à la folie I
LA BARONNE
Je cours tout lui avouer. {Elle veut sortir.)
LE GÉNÉRAL , riant et lui barrant le passage.
Je voudrais bien voir cela, par exemple 1 ...
( i8 ) LA BARONNE,
Mais avez-TOus songé aux suites funestes?...
LE GÉNÉRAL
Que vous êtes bonne 1 Oubliez-vous ma vieille renommée ? Nous croisons le fer ; je le désarme, je lui saute an cou , et je lui révèle tout le mystère.
LA BARONNE
Pourquoi pousser les choses aussi loin?
LE GÉNÉRAL
Pour deux raisons: prima, je me procure la satisfaction d'un petit duel... Ne me grondez pas I C'est un défaut de famille; c'est dans le sang... Secjuidd, (et c'est le plus important), j'acquiers la certitude complète qu'il ne s'occupe point de Delphine, et que vous êtes a^mée... comme vous méritez de l'être ?
Je ne suis pas de votre avis... Tenez, Général, écoutezmoi... c'est aujourd'hui le jour des confidences... Il y a dix ans; j'en avais vingt alors, oui, vingt... Le colonel votre frère eut une affaire d'honneur — c'était peu de jours avant notre mariage... J'en fus instruite; je suppliai le colonel; je pleurai —
LE GÉNÉRAL
Ehî bien, Madame?
LA BARONNE
Je lui fis oublier... l'heure du rendez-vous.
LE GÉNÉRAL, avec force.
Madame la Baronne, c'est impossible... Vous abusez de ma crédulité.
LA BARONNE
Il oublia tout près de moi... Monsieur le Comte, je n'avais alors que vingt ans!
LE GÉNÉRAL
Non, Madame, non, vous dis-je; c'est impossible ! c'est une calomnie!... Ce bon colonel!,..
L\ BARONNE
J'espère que vous serez assez galant pour révoquer votre démenti : je vous l'affirme.
LE GÉNÉRAL
Eh bien.... puisqu'il le faut... je vous croirai ! Mais cela est bien fort!... Cet estimable frère!... Ce brave ami ! (Après an VIO ment de réflexion.) Alors, Madame, essayez, essayez encore près de Gustave!... Jusqu'ici vous n'avez employé envers lui ([lie les petits moyens, il faut le dire... Employez... ceux qui probablement ont fait commettre à mon frère cet oubli que pour ma part je ne lui pardonnerai jamais. LA BARONNE.
Ne savez-vous pas que l'amour n"a rien de plus séducteur que ses plus innocentes caresses?... Mais ce n'est pas moi que je soumettrai à une épreuve où j'aurais, je le crains, trop peu de chances de succès... Vous voulez me prouver ou l'amour ou l'indifférence de Gustave. Je vais vous fournir l'occasion certaine de remplir votre promesse : votre charmante lille...
LE GÉNÉRAL
Ma fille! toujours ma fille !... Vouloir que ce jeune hotnme soit épris d'une femme dont il vient d'appeler le père en duel !
LA BARONNE
Ce n'est qu'avec les maris qu'on ne se bat point... Généra!, contentez-moi! S'il a le courage de s'éloigner de Delphine, pour devenir peut-être... le meurtrier de son père; s'il ne laisse pas échapper près d'elle l'heure convenue; ah! je croirai alors à cette funeste preuve d'amour ., Mais venez; j'entends Gustave... Je vous communiquerai mon dessein.
'Le Générai et La Baronne sortent. )
SCÈlNE Yî.
GUSTAVE , seul et fort abattu.
Allons ! cela va bien ..-.. A quatre heures, \z me bats avec le beau-frère de ma prétendue... A peine mon altercation avec lui a-t-elle eu lieu , que je me fais une autre affaire avec le colonel Senneville , son gendre... futur, qui m'attend à cinq
heures. II prétend que je l'ai coudoyé, en rentrant au salon... C'était bien inaljrré inoi ! Mais enfin , soiti puisqu'il le veut... Le Général disnit vrai : c'est un jaloux! .. .le ne sais, mais il me sembi»'. qne'\Turai un çrand plaisir à me mesurer avec ceM. de Sennuville.. Il fiiut convenir cependant que mon mariage s'annonce sous de bien riants auspic(^sî ' Il souph'e.)yion mariage! pourquoi ce mot me fait-il soupirer? Ne .^^uis-je pas heureux? Kst-ce que je n'épouse pas une lemme charmante, une femme que j'aime?... Oui, sans doute, je l'aimais, je l'aimais... beaucoup , il y a quinze jours, avant que ce... maudit général ne vînt ici avec sa fille. Maintenant .. 31aintenant. .. je l'aime encore, certainement... ïri>ite position I [Avec abattement.) Ce que j^aurais peut-être de mieux à faire, serait... de me laisser tuer par le Général... Je serais délivré de bien des peines! {Vivement.) Oui, mais je n'aurais pas le plaisir de me battre avec M. de Senneville! ., Que faire donc? Pour l'avoir, celle satisfaction, il faut que je blesse, que... je tue peut-être... son jiéie.... Son père? Le père... de qui? De Delphine!... Toujours Delphine! Llle ne peut sortir de ma pensée!... Maudit Général ! Maudit château !
[Il reste assis, lu tête appuyée sur l'une rie ses mains ^ et plonge f/ans ses réflexions.)
scErsE vu.
GUSTAVE, DELPHINE une rose à la main.
( Pendant cette scène, le jour doit arriver peu à peu par la fenêtre donnant sur le parc; à la fui de la scène il doit faire grand jour.) '
DELPHINE , à part.
Bon! le voilà! La l)aronne m'a dit de venir le trouver, et de le retenir ici .. Et je me doute bien du motif. Elle est jalouse de la petite comtesse qu'il n'a pas quittée de la soirée... iMais c'est égal, je suis enchantée de cette commission là... .l'aime tant à causer avec mon cousin... D'ailleurs , il n'était plus au salon, et je n'avais plus de plaisir à danser...
[Elle approche doucement derrière lui , et place devant ses yeux la rose qu'elle tient à la main.)
GUSTAVE se retournant avec vivacité.
Delpl'iiiel
DELPHINE
Vous m'aviez donc vue?
t* ■ GUSTAVE.
Non , mois fai reconnu... cette fleur, et votre main , et le froissement de votre robe... tout enfin, tout ce qui est Delphine.
DELPHINE , après l'avoir quelque temps rcsardé.
M. Gustave I
GUSTA\'E.
Eh bien !
DELPHINE
Vous avez des chagrins.
GUSTAVE
Eh bien!... oui, Delphine. ,
(U, DELPHINE , vivement.
Contez-les moi ; et... en retour, je vous dirai les miens.
GUSTAVE
Les vôtres ?... Vous, si contente , si heureuse I...
DELPHINE , avec émotion.
Ohî ne vous y trompez pasi... J'ai aussi mes peines, et elles valent bien les vôtres, Monsieur!... Depuis quelque temps surtout, depuis... bien peu de temps, quand je suis seule , je deviens pensive , rêveuse...
GUSTAVE , vivement.
Apprenez-moi la cause de vos chagrins... Ma jolie cousine, confiez-moi vos secrets !
DELPHINE , changeant de ton tout à coup.
Volontiers; quand vous m'aurez conté les vôtres; quand vous m'aurez dit pourquoi vous me boudez quelquefois ; pourquoi vous soupirez si souvent; pourquoi, enfin, vous êtes si triste aujourd'hui, huit jours avant votre mariage?
GUSTAVE , lui prenant la main.
Delphine! mon malheur est de souffrir, et d'être obligé de
me taire. {A part.) Mais l'heure approche; le jour ne peut tarder à paraître. {Haut. ) Adieu , ma cousine, il faut que je. vous quille.
DELPHINE
Quoi! déjà, Monsieur! Je suis donc bien peu aimable; et où allez-vous ?
GUSTAVE , haut , avec embarras.
Delph'ne .je rentre au salon.
DELPHIÏNE , prenant un siège et s'asseyant.
Moi, je reste ici, Monsieur; et si vous voulez que je vous aime, vous me tiendrez compagnie.
GUSTAVE
Je ne le puis, je vous l'assure... Il faut que je m'éloigne.. . pour un instant.
DELPHINE , a part.
C'est cela ! encore une contredanse aveclacomtesseî^^aw^) C'est impossible. Monsieur... Je le veux; etvous savez que (|uaiid je veux une chose... de vous surtout !... Que tout cela Unisse, et asseyez-vous !
GUSTAVE , prenant un siège à son tour.
{A part.)ien& puis rien lui refuser... j'ai le temps d'ailleurs! (Il s'assied.) —[Haut.) ïih bien ^ Delphine, je vous obéis.
DELPHINE, le regardant avec expression.
Moii petit cousin !
GUSTAVE , de même et s'approchant davantage. Ma charmante cousine!
DELPHINE
Vous voulez donc... faire de la peine à la baronne ■* ' :i:;;;; GUSTAVE , étonné, à part.
Je m'y perds... serait-elle instruite?... (Haut.) De la peine.. ^('i la baronne?... et pourquoi.'
DELPHINE , avec abandon.
Gustave, vous avez dansé avec la comtesse presque aussi souvent qu'avec moi !... Vrai, c'est bien assez.
( ^^5 ) GUSTAVE
Delphine, je vous l'assure. Ce n'est point p-jur... danser que je sors.
DELPHINE , à part.
C'est décide! je ne veux plus qu'il s'occupe de la comtesse. Cela fait trop de mal à ma cousine... et ànioi aussi. Je saurai bien le retenir. 'Elle penche sa tête aur sa poitrine, et porte son mouchoir à ses yeuœ.)
GUSTAVE , avec inquiétude.
Delphine, qu'avez- vous? vous semblez pleurer!
DELPHINE
Que vous disais-je tout-à-l'heure, M- Gustave? J'ai des instans de tristesse, d'abattement auxquels je ne puis résister, et c'est en pleurant que je me soulage.
gustaat;.
Ma jolie cousine , il est des peintes bien plus cruellts ; puissiez-vous ne les éprouver jamais ! puissiez-vous ignorer toujours ces tourmens du cœur qui empoisonnent la vie entière!... Et cependant ces peines ont des charmes! .. Drlphine, heureux celui qui saura toucher votre cœur, et qui le premier vous fera connaître tous les tourmens de l'amour I
DELPHINE , à part.
De l'amour! Ah! mon Dieu! il va me faire pleurer tout de bon. [Haut , et te cœur gros.) De l'amour? ne, m'en parlez pa$, M. Gustave ! je ne veux aimer que mon pèie. . Ah ! je le sens, je n'aimerai jamais personne. .. Non, Monsieur, jamais !
GUSTAVE
Il faudra cependant , Delphine . quevous preniez un époux.
DELPHINE , vivement.
C'est bien différent!... Sans doute... si mon père l'ordonne, j'obéirai : je suis résignée d'avance.
GUSTAVE
Si le colonel Senneville vous entendait ?
DELPHINE. j
Eh bien , que voulez-vous dire?
GUSTAVE, hésitaniç.
Je veux dire... que..
DELPHINE, vivement. Parlez donc plus vite!
GUSTAVE
C'est à lui que le général vous desliue. DELPHINE , avec effroi.
Ah ! mon Dieu! d'où le savez-vous ?
GUSTAVE
De voire père.
DELPHINE
Quand vous l'a-t-il dit?
GUSTAVE
Aujourd'hui même.
DELPHINE , se levant , et avec la plus grande agitation.
Ne me trompez-vous pas ?... Serait-il possible '.'... Je n'y • consentirai jamais!... je ne puis souffrir ce colonel!... Me sacrifier ainai , ce serait une cruauté , une tyrannie!
GUSTAVE , avec amertume.
Delphine, Delphine, voire père est souvent... bien injuste !
DELPHINE . se calmant tout à coup.
Lui injuste!... Oh! que vous le conaaissez mal!... Je n'aurai qu'à lui dire : « Ce mariage me rendrait malheureuse», il m'embrassera, et n'en parlera plus. . Mon père injuste! .. Détrompez-vous! Si vous saviez comme il me chérit, comme il aime sa belle-sœur, comme il vous aime!...
GUSTAVE
Moi , Delphine !
DELPHINE, continuant.
Combien de fois ne m'a-t-il pas dit fhier encore...) « La baronne sera bien heureuse, et je te souhaite un mari tel que le sien.»
GUSTAVE , à part. Chacune de ces paroles me perce le cœur. DELPHINE , continuant.
Privée de mère dès mon ehfance , ^xâce à lui je n'ai point senti cette perte... Quand elle mourut, cette bonne mère, il me prit dans ses bras; j'avais huit ans alors , et je ne l'ai pas
oublié: « Delphine, me dit-il, il ne me reste plus que toi, nous voilà seuls au monde, aimons-nous bien! » — M. Gustave, il n'a point voulu se remarier; il s'est voué tout entier à mon bonheur; il m'a rendu l'existence... bien douce; et si je venais à le perdre, je ne conçois pas comment je pourrais supporter la vie.
GUSTAVE, à part.
Je ne puis y . isister... Il faut que je soulage mon cœur du poids iifTreux qui l'oppresse. ( // lai prend Li main — Haut, avec la plus grande agitation.) Delphine, écoutez-moi! vous
ne me reverrtz peut-être de long-temps! Peut-être vous
croirez-vous en droit de me haïr I... Ne me jugez pas avec trop de sévérité... n'ayez pas en horreur mon souvenir!... Croyez que je fus plus malheureux que coupable... que j'eus pour vous les sentimens les plus tendres ! [Il se jette à ses genoux.) Apprenez...
DELPHINE , l'interrompant.
Que faites-vous? iM. Gustave!... Si l'on venait ici! Il fait
déjà grand jour I
GUSTAVE, se relevant avec une extrême vivacité.
Serait-il possible ?(// /jorfe les yeaoc autour de lui.) Il n'est que trop vrai '.... [Il tire sa montre. — Avec un cri terrible.) C'en est faiti je suis perdu, déshonoré... Il me reste à peine le temps d'aller trouver le colonel... Au moins ma honte ne sera-t-elle pas entière! Courons ! {Il sort dans le plus grand trouble.)