DISCOURS
Mes amis , mes compagnons , mes frères d'armes , que me demandez -vous? que veulent ces soldats qui poussent des cris de guerre autour de ma tente ? Quoi I on veut que je commande l'assaut 1 on veut que je donne Tordre et le signal du carnage ! Et nos ennemis sont nos concitoyens I et ce sont des Français que nous irions égorger dans leurs mursl Et cette ville, dont on demande la ruine, est la capitale de mon royaume 1 Je sais bien que de funestes souvenirs excusent et autorisent peut être nos ressentiments; catholiques et calvinistes, nous aurions tous, je le sais , des crimes à punir dans Paris , et les mânes de Henri IIÏ et de Coligny appellent des vengeurs. Mais quoi I n'estce pas assez de vengeances? Et les fautes de mes sujets ne sont-elles pas expiées par tant de maux ? Voyez ces prisonniers que le sort de la guerre a fait tomber entre nos mains ; voyez leur maigreur affreuse et la pâleur mortelle de leur
Pourquoi les vertus et les talents semblentils toujours appeler la mort et la proscription?
visage ; écoutez les récits de ces Français, et les déplorables détails de leur misère 1 Quel cœur, si insensible qu'il soit, n'en serait ému de pitié ? 0 mes sujets , ne craignez rien de moi, tandis que vous souffrez ! Non , le Béarnais n*est pas un barbare ; il ne vous accablera pas dans vos détresses. Hélas 1 par quelle fatalité suis-je donc réduit à combattre mon peuple et h faire toujours là guerre dans mon pays!... Combien de sang français a déjà coulé , versé par des mains françaises !..• Ah l c*étaitt du moins sur le champ de bataille, et tous ceux qui ont
trouvé la mort l'avaient cherchée Mais que j'attaque une
ville presque sans défense, que je l'abandonne au pillage, que je livre des femmes, des vieillards, des mourants, au glaive de mes soldats! non! tant de cruauté ne peut entrer dans mon cœur 1 non, mon panache blanc , qui vous a guidés tant de fois dans le chemin de l'honneur et de la victoire, ne vous guidera pas au carnage, et jamais le drapeau des lys ne sera un signal de ruine pour la capitale de France 1
Si je ne puis régner qu'à ce prix, s'il faut que j'égorge mon peuple pour conquérir le trône, je renoncerai plutôt aux droits de ma naissance; je dirai adieu pour toujours à cette France, que j'aurais voulu rendre heureuse! Biron, j'exécuterai le dessein dont tu m'as détourné une fois ; j'abandonnerai ce pays funeste où les sujets assassinent leurs rois et où les rois combattent leurs sujets. Je ne veux pas de la couronne si, avant de la porter, il faut la teindre du sang de mes enfants.
Les malheureux!... comme si mon culte outrageait le vrai
« La première fois que les Athéniens con-
Dieu, ik m*ont maudit , ils ont méconnu les titres les plus sacrée , et le légitime descendant de saint Louis ne leur a paru qu'un usurpateur! Ahl s'ils étaient abandonnés h leur propre (xeur» a) des impulsions étrangères et de perfides conseils ne lea avaient égarés, la guerre serait finie; nous sommes faits pour nous aimer, les Français et moi. Mais parce que les émissaires de Philippe les ont séduits, parce que la faction des Seize les opprime, faut il pour cela nous baigner dans leur sang? méritent-ils la mort, parce qu'on les trompe? Mes amis, Vooiton que vous me conseillez serait injuste. Je dois limer les Parisiens malgré leurs égarements ; leur constance m'étonne et ne m'irrite pas. J'admire leur valeur dont je déplore Tusage; je les combats, et je les plains. Du moins, j'accomplis ainsi le précepte de la loi sainte, qui commande l'oubli des injures, la clémence, la pitié. Je désire bien moins occuper le trdne que le mériter.
Ainsi t si d'autres considérations étaient de quelque poids après ces grands motifs d'humanité etde justice, je vous dirais que mon intérôt, qui est celui de la France, m'ordonne aussi de respecter Paris. Cette capitale est pour tous nos Français un centre commun , une commune patrie; les sciences et les lettres j réunissent leurs lumières, les arts leurs chefs-d'œuvre, le commerce ses richesses. Que d'antiques monuments, que d'établissements utiles seraient dévastés par nos soldats dans l'ivresse de la victoire et dans Tardeur du pillage I Voulezvous dissiper en un seul jour ce trésor de la France?... Et l'amour des peuples que je perdrais pour jamais par cet acte
« damnèrent un homme à mort, ce fut pour « faire périr un scélérat, et ils finirent par
de barbarie, n'est-ce pas aussi un trésor , et le plus précieux de tous ? où lo retrouverais-je, grand Dieu 1 quand j'aurais élevé mon trône sur des ruines, quand je régnerais dans une ville déserte et ensanglantée?
Pessez donc , Messieurs , de m'adresser des conseils et des prières qui m'affligent sans m'ébranler. Non , je ne vous donnerai pas ce signal. C'est la première fois qu*Henri refuse le combat à sa brave noblesse ; il ne trouve plus de courage contre un peuple sans défense qui porte le nom de Français. Mes amis, je vous dois tout, j*aime à le reconnaître hautement, et peut-être un jour vous prouverai-je que je ne suis pas un ingrat ; mais ne me demandez jamais des choses que je sois forcé de vous refuser. Je puis vous sacrifier tout, hors mon amour pour mon peuple. Mon peuple souffre et gémit, et >ous me parlez de l'attaquerl... Moi, je veux le nourrir.... Qu'on m'amène tous les prisonniers Parisiens; je vais leur rendre la liberté ; je les chargerai de dire à leurs concitoyens qu'Henri n'est pas leur ennemi , qu'il compatit à leurs besoins, qu'il veut les sauver de la famine ! Ils viendront, ces malheureux Français , ils viendront se rassasier dans le camp du Béarnais; ils me verront, ils me connaîtront, ils m'aimeront peut-être, ou du moins ils ne mourront pas !
Je sais bien que la politique réprouve ce que je fais ; je sais que, nourrir les Parisiens, c'est renoncer à un succès certain, et nous soumettre de nouveau à toutes les chances de la guerre et de la fortune. Je sais que le duc de Parme avec ses Espagnols arrivera bientôt sous les murs de Paris. Eh bien ! Français 1 quel plaisir de combattre nos vrais ennemis î Quel est celui d'entre nous qui pourrait reculer devant ces honorables périls et qui ne voudrait se trouver aux prises avec l'étranger? N'est-il pas vrai, Sully, Biron, Mornay, Turenne, et toi, brave
a faire boire la cigiie à Socrate, par répandre <( le sang de Théramène.
« Plutarque. »
Un duel semble appeler un duel.
Labtme appelle rabime.
caxiv.
Il ne faut pas que la loi laisse dans les mains
Grillon, qui n'étais pas à Arques, et vous tous, vaillantsgentilshommes, qui me pressez tant au champ d'honneur, n*est-il pas vrai qu'un jour de bataille sera pour vous tous un jour de fête si, au lieu d'égorger les Français, nous chassons lesEspagnols? 0 n:es compagnons 1 quand j'aurai nourri mon peuple rebelle, et repoussé l'ennemi loin du sol de la France, peut-être ne me contestera ton plus mes droits; je forcerai mes sujets à me chérir : c'est la seule violence que je veuille leur faire. Je les subjuguerai , mais à force de bienfaits et de gloire. Alors j'entrerai dana leur ville, que le sang n'aura pas souillée, mais en père. C'est un bon exemple que je donnerai à la postérité, et si quelqu'un de mes descendants, après avoir plaint longtemps des sujets égarés, revenait prentke possession du palais de ses aïeux, il imiterait Henri IV, et, comme moi, il n'entendrait retentir sur son passage que des cris d'allégresse et d'amour.
Je veux que la valeur et la clémence soient les vertus de mes enfants; je veux qu'ils prennent pour devise : Vaincre et pardonner.
^ 233 — des hommes une arme comme le duel, n'y en eût-il qu'un seul qui pût faire ce raisonnement :
« 11 y a un homme de trop sur la terre,
« La femme qu il a Je la veux ;
« L'emploi qu'il a, je Taurai ;
« Le grade qu'il va obtenir, je l'obtiendrai.
<i Cet homme barre mon existence,
« Brise mon avenir,
« Si je l'assassine, je me perds.
« Je l'insulterai jusqu'à l'outrage ;
« Il se battra ou ne se battra pas ;
« S'il se bat, et que je le tue, place k moi ;
« S'il me tue, place à lui,
« S'il ne se bat pas, il est flétri, perdu !
u Allons!
Pen$e-t*on que la société puisse laisser ce
champ libre à la peste des ambitions en délire, et la malédiction de renvie, cette plaie dont parle saint Chrjsostôme !
< Et moi, un homme si las de malheurs^ si ballotté de la fortune , que je mettrais ma vie sur le premier hasard qui me permettrait de l'améliorer ou de m'en délivrer.
ec Shakespeare. »
Que (le condottieri on ramasserait dans les boues des mauvaises passions et dans le trouble de l'intelligence !