‹ Le duel depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 2)Chapitre 4 sur 122 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Il y a beaucoup d'hommes qui , conscien-

cieusement, croient à la nécessité du duel, de très honnêtes gens^ de très grands esprits (1), mais qui ne s'aperçoivent pas que leur croyance n'est qu'un cercle d'idées, pour eux presque préconçues, qu'ils ontreçues toutes faites, par effluves, émanées d'un mauvais milieu, qui est l'opinion.

« Credo quia absurdum. »

C'est en descendant soi-même dans les en*trailles de cette question, de soi à soi, laissant l'opinion irréfléchie des passions sociales à la porte, qu'on arrive à cet apophthegme, qui est la vérité :

« Atrocité et ridicule. »

Le kaléidoscope de la chose menteuse se brise sous la pression de l'examen, dans le dénudement de l'analyse.

(1) M. Gtti/ot.

La mal moral est-it jamais un bien?

Le mal peut-il être un bien! Est-ce que le duelliita a le droit d'arracher un enfant à sa mère» à son père?

Mais il leur a fallu vingt ans d'amour, d'abnégation, de travail, d'insomnie pour en faire un homme ; vous vous octroyez le droit d'en faire un cadavre dans une minute I Ce grand travail de Dieu, ces noms sacrés de mère, de père, de fils, vous détruirez tout cela, vous!

Et Moïse a dit, lui, ce grand chantre de Dieu :

« Vous ne ferez pas cuire l'agneau dans le lait de sa mère ; » et vous, vous dites : Je ferai cuire le cœur de la mère dans le sang de Tenfantl

Quiconque feint de tuer un iiomme en

duel, en tranquillité de conscience, fait |riiu6 que de se mentir à lui-même. Il ment à la conscience universeDe de rbnmanité, qui est une réyerbération de l'éternelle morale qui a dit:

« Tu ne tueras pas. »

Louis XI, ce vilain homme, selon l'expression de Chateaubriand, avait plus de franchise ; s'il acceptait le fait, il ne marchandait pas l'expression, luil

Il disait, un jour de crime :

« Encore un petit crime, seulement . la c mort de mon frère , et le royaume est « sauvé I »

Il commit quatre mille crimes, et trembla devant la mort. Il trembla, parce qu'il était roi coupaUe et meurtrier I Et mettez sa peur en regard du stoïque courage de l'esclave

— u — Epictèle au moment de sa mort. Conscience ! conscience!

(( Dieu y ai*je violé vos commandements? < Ài-je abusé des présents cpie vous m'avez « faits ? Ne vous ai-je pas soumis mes sens, « mes vœux et mes opinions? Me suis -je ja* « mais plaint de vous? Ai-je accusé votre a providence? J'ai été malade^ parce que vous « l'avez voulu, et je l'ai voulu de même. J*ai a été pauvre, parce que vous l'avez voulu, et • « ]'ai été content dans ma pauvreté? J'ai été c< dans la bassesse^ parce que vous l'avez « voulu, et je n'ai jamais désiré en sortir. <( M'avez-vous surpris dans l'abattement et a dans le munpure ? Je suis encore tout « prêt à subir tout ce qu'il vous plaira orcc donner de moi* Le moindre signal de votre a part est pour moi un ordre inviolable. Vous c voulez que je sorte de ce spectacle magni- « (ique, j'en sors et je vous rends mille très u humbles grâces, de ce que vous avez voulu « m'y admettre, pour me faire voir tous vos

u ouvrages, et pour étaler à mes yeux Tordre

:< admirable avec lequel vous gouvernez cet

ce univers. »

Epictète.

Lvn.

Si en Chine le duel est plus atroce, radicalementy il est plus équitable. L'innocent ne court pas le risque d'être tué par le coupable. Les deux ennemis se retirent chez eux, et se coupent le ventre avec un rasoir. La partie est égale ; c'est la mort pour tous les deux, sûre, iihplacablel Et cependant (1), tout le monde le sait, c'est le peuple le plus lâche de l'univers, le plus voleur, le plus avili, le plus hypocrite. C'est que le courage n'est pour rien dans le duel; c'est que la force de l'opinion, c'est tout : c'est qu'on va se battre en duel comme

(1) Las Chinois ont trois balances : une pour acheter, l'autre pour vendre, et la troisième pour leur usage particulier.

la jeune (ille tue son enfant^ ou se tue ellemême, pour échapper à la honte en acceptant le crime ! et cette honte la pousse à Téchafaud.

Lvin.

On veut donner un droit quelcontiue au duel. Le droit de l'homme, c'est le devoir. Aucun droit n'est acquis à l'homme que comme conséquence du devoir. Ce dernier n'est soumis ni aux lieux, ni aux temps, ni aux mœurs, ni aux circonstances. D est la conséquence rigoureuse, invincible d'un ordre d'être qme l'homme ne peut ni altérer, ni modifier, ni commenter, ni détruire, sans porter atteinte à sa propre nature, à son entité (1).

Tout ce qui tend à détourner cette nature; cette entité de sa destination, n'est rien moins qu'un suicide moral. L'homme n'a^ à part

(1) Expression d'Aristote.

l'athéisme , à part les débauches de l'esprit, les saturnales d'imaginations malades ; à pari le cauchemar de l'ignorance et du vice, d'autre droit que le droit de faire le bien ; droit, qui est le devoir, devoir d'où découle, seulement tous les droits. Être multiple par sa nature.

nsent, Il pense , Il aime ; En d'autres termes , il est Sensible, Intelligent, Aimant.

Sensible, il fuit la douleur; intelligent, il recherche le bien, le bon, le beau ; aimant, il associe les êtres de sa nature au bien, au bon, au beau, et par une loi providentielle, il n'arrive au bonheur que sa nature comporte, que par le devoir.

« L'accomplissement de ses devoirs enfante

« une joie pure ; y manquer, c'est se rendre « à la fois fautif et malheureux.

C( BeRNÀRBD^ de SAINT-FlESkE. »

Si rharmonie matérielle, devant laquelle David^ le prince des poètes, disait :

ciCœli enarrant gloriam Dei (1), »

devant laquelle Kepler, Copernic et Newton reconnaissaient la nécessité tangible du grand Architecte. A qui a-t-on besoin de dire aujourd'hui que Tordre moral a été aussi bien imposé à l'homme, que Tordre physique à la matière ?

Dieu, en imposant la vie à l'homme qui ne la lui demandait pas, en aurait fait une chose quelconque, livrée à la brutalité d'une destinée sans but, sans emploi moral, sans ordre à son principe, sans direction dans sa course

(1) Psaume XÏX.

Haschamain messaperin {traduction hébraïque), « Les deux annoncent la gloire du Tout-Puissant, et U « firmament publie l'ouvrage de ses mains. »

sauvage, quand tout , autour de lui , au-dessous de lui et au-dessus de lui, est soumis à des lois invariables, éternelles, savantes, profondes et d'une simplicité sublime.

Non, non, l'homme est sorti tout fait des mains de la Providence avec une destination tangiblement indiquée. La moralité de sa nature, invariable, étemelle, comme son étemel auteur, a protesté, proteste et protestera éternellement contre tout ce qui a porté atteinte à cette loi imposée à l'homme :

« Justice et bonté. »

« Durée de la vie de l'homme? un moment. — c( Sa substance? changeante. — Ses sensations? (( (d)scures. — Toute sa masse? pourriture. — « Son sort? impénétrable. — Sa réputation? c( douteuse ; — en un mot, tout ce qui est de « son corps, comme l'eau qui s'écoule. — Ses « pensées? comme des songes et de la fumée. « — Sa vie? un combat perpétuel et une halle « sur une terre étrangère. — Sa renommée

« après la mort? un pur oubli. — Qu'est-ce « donc qui peut lui faire faire un bon voyage? <c la seule philosophie (1). Elle consiste à em- « pécher que le génie qui habite en lui ne re- <( çoi^e ni affront, ni blessure (2) ; à être éga- « lement supérieur à la volupté étala douleur; « ne rien faire au hasard , n'être ni dissimulé. « ni menteur, ni hypocrite. — N'avoir pas be- « soin qu'un autre agisse ou n'agisse pas. — (( Recevoir tout ce qui arrive et qui lui a été c( distribué comme un envoi qui lui est fait du a même lieu dont il est sorti (3).

« Marc-Aurèle Antonin. »

Quatre mille quatre ans avant Jésus-Christ, jusqu'à l'heure où, dans notre faiblesse^ nous

(1) Et la religion 1 La religion est la philosophie du cœur : la philosophie est la religion de Tesprit : deux bonnes sœurs qui conduisent l'homme à sa destination.

(2) Marc-Aurèle a souvent besoin d'être expliqué. Par génie, il entend ce que nous traduisons par âme; et par affront ni blessure, c'est de ne compromettre pourquoi que ce soit l'essence divine de ce génie.

(3) Des mains de Dieu.

traçons ces quelques lignes, ouvrons les archives du monde, consultons cette grande mémoire de l'humanité, qu^on appelle Thistoire, et nous verrons partout le crime flétri et l'honnêteté honorée, dans Cincinnatus, dictateur, comme dans Epictète, esclave I

« Et l'Eternel dit à Gain : où est Abel, ton « frère ? — et Gain répondit : )e ne sais ; «dis- « je le gardien de mon frère, moi ? — Et Dieu « dit : Qu'as-tu fait? La voix du sang de ton « frère crie de la terre à moi. »

Est-ce qu'il a été pardonné à Anitus et Militas ? Est-ce que Galigula disant à ses bourreaux :

(( Frappez de manière à ce qu'on se sente « mourir », n'a pas été flétri? Est-ce qu'il a été pardonné à Néron, à Ivan III, à Philippele-Bel, à Philippe II , à Elisabeth, à Henri de Guise? Est-ce que ces derniers mots de Goligny^ prophète à son heure dernière , ont échappé à l'histoire :

« Henri de Guise^ un jour aussi tu sentiras

<i sur ta poitrine le pied d'an assassin 1 Je n'ai a pas tué ton père 1 Sois maudit I »

Le sang de l'homme versé^ la voie ouverte une fois au meurtre, sous quelque nom que le meurtre se reproduise, sera pour la conscience du duelliste ou de l'assassin , cette porte du Dante ^ après laquelle il n'y a plus d'espérance dans la vie !

« Lasciate ogni esperanza voi cW entrate, »

Et nous aussi, comme Horace, nous sommes forcés de dire :

« Hune talem nequio monstrare et senlio a tantum. »

Oh I si le sentiment avait une langue!... Si les mots ne faisaient pas défaut à ce qu'on sent 1

Le droit est le maître du monde, a dit J.-J.

Rousseau 9 parce que le drait est empreint de la sanction morale. Cherchons une sanction morale au duel, nous ne Tj trouverons certainement pas ; et c'est par cela qu'il n'y a pas de droite que le fait reste seul, et que seul, c'est le crime I

Quatre mille hommes restèrent sur le pré sous Henri lY. Abandonnons pour le moment l'idée de quatre mille familles dans les larmes et dans le désespoir, et abordons un fait bien propre^ ce nous semble, à réagir sur l'opinion qui pousse l'homme dans ces luttes sanglantes, sans cause, sans droit, sans moralité comme sans justice.

Supposons que, sur ces quatre mille morts en duel, sous un seul règne, trente ou quarante d'entre eux eussent été Christophe Colomb, Descartes, Leibnitz, Linnée, Newton, Copernic, Halley, Galilée, Pascal, Rous-

seau j Dalembert , Montesquieu , Lavoisier (1), Laplace, Monge, l'abbé de Lépée, Flanklin, Diderot, Wat , Raphaël , Michel- Ange^ Letitien, Homère, Virgile, Dante, Le Tasse, Lamartine, etc., nous en serions encore où en sont les serfe de la Russie. Mais, bon Dieul qui est-ce qui aurait voulu tuer saint Vincent-de-Paule ? Et pourquoi cependant ne l'aurait-on pas tué, car qui n'a-t-on pas tué, qui fut grand sur la terre?

Invoquez l'implacabilité de l'histoire (2).

Sait-on tout le mal qu'on peut faire à l'humanité en tuant un homme, en dehors même de la religion et de la morale !

(1) Guillotiné en 93.

(2) Napoléon chassait de sa garde quiconque se battait en duel.

En montant à l'échafaud, Chénier ne frappat-il pas son front en disant :

« Pourtant, il y avait là quelque chose. »

Qui sait ce qui germe dans la tête d'un homme qu'on tue ? Tout ce que nous ignorons, peut êtrC; et nous ignorons tout, hélas! poussière vaniteuse que nous sommes, et nous avons besoin de tout savoir :

A vaincre le choléra,

La pulmonie^

Les cancers,

Les écrouelles,

La grêle,

A voler dans les airs,

A marcher sur les eaux^

A trouver une alimentation qui nous pro-

tége contre la faim^ et qui donne an pauvre un peu de repos.

En 1665, soixante-huit mille cinq cent quatre-vingt-six personnes moururent de la peste à Londres. Nous demandons ce qu'on eût fait de l'homme qui aurait tué en duel celui qui aurait trouvé le moyen de vaincre ce fléau ?

Dieul on a tant tué d'hommes en duel!

( Trois en quinze jours^ au mois de février 1854) que parmi eux tous, en était-il un qui devait révéler au monde une de ces grandes pensées que la tombe dévore! Et en psychologie, que ne nous reste-t-il à chercher et à trouver ? Oh! trouvez-nous donc cette échelle de Jacob, le chemin que suit Tâme d'une mère qui est au ciel pour communiquer avec l'âme de son enfant qui est sur la terre !

Ne tuez pas celui qui demain dessillera nos yeux peut-être.

Lxvn.

Donnez-moi un appui , disait Archimède , et je remuerais le monde.

Il ne faut qu'une pensée aussi pour remuer le monde moral et pour appeler à soi Topinion générale !

Lxvni.

Le duel a une cause avouable, logique ^ honnête, définie, juste, morale, bonne en soi, bonne dans son action, bonne dans ses fins; le duel a ce caractère, ou bien il a une cause non avouable, illogique, déshonné(e, obscure, injuste ; immorale, mauvaise en soi, mauvaise dans son action, mauvaise dans ses fins.

L'état de la question nous semble largement et loyalement posé devant l'opinion. Exami«nous, analysons maintenant :

Vouloir imposer à un autre homme son opi-

nion, quelqae morale que puisse être cette opinion^ serait une tyrannie contre laquelle le cœur et Tesprit se révolteraient. Pour en avoir ie droit, il faut que le raisonnement entraîne tellement la conviction^ il faut que l'évidence acquière tellement la précision d'un chiffire, que la démence seule puisse se refuser à la démonstration.

N'est-il pas vrai que sur mille duels^ il y en a neuf cent quatre-vingt-*dix-neuf sur lesquels souffle le vent de la folie? Est-ce que sur mille duels, il y en a un d'avouable , d'honnête? En est-il un qui puisse avoir ce caractère ? un, dont on voudrait confier la provenance à son père, à sa mère, à sa sœur, à un homme de bien. Quel nom donner à àenit insensés qui vont s'entre égorger pour les raisons qui déterminent la plupart des duels? Ce serait descendre par trop, que d'appliquer un raisonnement sérieux à la débauche, au jeu, aux pointilleries surexcitées par la nicotine et l'ai* cooll Et cependant, les duels produits par ces

causes n'ont*ils pas lieu ? Le sang ne coulet-il pas? Cette atroce manie ne jette-t-elle pas la perturbation dans la société, le désespoir dans les Canailles?

Les gens de bien^ ceux-là mêmes qui reconnaisent la nécessité du duei, dans des cas donnés, répondent: «l Ces sortes de duels sont jugés et blâmés. » Ont-ils moins lieu^ pour être jugés et blâmés ? Ne tuent-ils pas bien des mères, quoique jugés et blâmés? Dans ces cas-ci, l'institution de l'opinion est mauvaise ; mais là, elle est bonne, dira-t-on ; mais il est insoutenable, en morale, d'avancer qu'une bonne chose puisse devenir mortellement mauvaise. Est-ce que

la religion^

la vraie philosophie, *

la charité,

la bienveillance,

la bonté,

la vérité,

la loyauté,

sont soumises à des interprétations , à des traductions ^ bonnes ici et mauvaises là!...

On a appelé l'opium, laudanum^ pour sa bonté.

L'acide prussique est excellent et la morphine aussi ; mais on pèse et on les mesure avec un soin extrême, car Topium, Tacide prussique et la morphine, changeraient de caractère sans ce poids et celte mesure. Mais, qui est-ce qui mesure les duels, dans nos mœurs? Faut-il en citer des myriades autrefois, naguères, aujourd'hui? Qui donc, en France, a oublié et oubliera jamais celui de ce général, sous le premier empereur, et ceux, hélas 1 bien plus récents encore ! Tout cela dort sous la pierre étemelle!...

Il n'y a pas de tigre, quand le tigre n'a plus ni dents, ni griffes. Si le duel n'existait pas, en serionsHious à définir quand il y a vertu ou crime, quand il est bon ou mauvais. Mais, examinons toujours, car celte question est

comme le pont de Mahomet, elle a la largeur d'un tranchant de cimeterre.

Admettons un duel dont la cause sera tenue pour valable par les hommes qui ne Fadmettent qu'exceptionnellement.

Un metirtrier a tué votre père, votre mère ou votre sœur I Ce meurtrier appartient à la justice de la société outragée! Il appartient aux lois de connaître de ce crime. — On ne se bat pas avec un assassin.

Mais un homme dont le cœur est égaré par

l'amour, ce grand décepteur, cet abîme de

César, d'Henri IV, de Louis XIV; cette

grande faiblesse, où tant de nobles cœurs ont

failli, cet homme flétrit votre femme ; — ici, ce

n'est plus la loi qui en connaîtra, c'est vous,

c'est votre colère, votre vengeance, votre va-

nité, votre orgueil, un monde de passions

échevelées, qui crient dans votre cœur justement ulcéré! Mais pourquoi en connattrezvous ? Le sang de votre père qui crie de la terre à vous, selon l'expression de Dieu luimême, est-il moins sacré, aux yeux de l'opinion, que l'honneur de votre femme? Le crime atroce est-il moindre que le crime de la débilité, de la faiblesse, car le vice n'est pas autre chose. Oh! disons-le d'un coup, faisons comme Louis XI, marchons droit dans le sang. Le meurtre de notre père n'est qu'une douleur immense, n'est-ce pas? Ce ne sont que des cheveux blancs teints de sang par l'assassin, et que nos mains de fils lavent pieuses et tremblantes!... L'insulte faite à l'hymen, c'est l'assassinat de l'orgueil et de la vanité, et c'est pour cela que nous intervenons. Pourquoi nous battonsnous avec le séducteur de notre femme, et non avec l'assassin de notre père ? Le crime doit être plus grand, égal, ou moindre. S'il est plus grand, vous ne devez pas intervenir,

moins eocore que dans l'assassinat de votre père ; s'il est égal, recourez à la même juridiction, et s'il est moindre, mérite-t-il la mort que vous voulez donner au coupable? Nous laissons à qui de droit la mission de donner la mort à l'assassin de notre père, et pour un crime plus grand, égal ou moindre, c'est nous qui devons remplacer le bourreau I...

Cruels enfants que nous sommes tous!...

Parce que celui-ci est méchant^ il faut que nous soyons pires. — Pour la séduction, pour tout ce qu'implique le désordre de cet acte, nous 7 ajoutons le crime.

Vous, innocent et bon, vous faites déteindre la faute d'autrui sur vous-même, et il faut que vous tuiez ou qu'on vous tue !

Il j a des lois contre le meurtrier de votre père ; il j a des lois aussi contre les désorganisateurs de la famille. Mais, si ces lois n'existaient pas , ou qu'elles fussent insuffisantes, qu'on fasse des lois^ et ne nous faisons pas.

dans noire propre cause, enGévrés que nous sommes par toutes les passions, accusateurs, juges et bourreaux. Quel caractère donneraiton alors au duel? Le caractère delà rengeance ; mais elle est perverse et folle ^ la vengeance!

« C'est cette justice sauvage, qui tratne le « remords après soi. »

Mais si Ton convient que c'est par esprit de vengeance que Ton se bat, celte cause est-elle avouable, logique, honnête, définie, juste, morale, bonne en soi , bonne dans son action, bonne dans ses fins? Oh I non. Si Ton se bat par vengeance, dans le cas mis en question même, la cause du duel est radicalement mau* vaise et radicalement répudiable; car la vengeance est la chose maudite qui fait pleurer l'histoire depuis la nuit des temps.

Et puis^ quand le bourreau justicie l'assassin, c'est du sang pour du sang, c'est son attraction fatale. Mais le crime de l'homme qui a séduit une femme est moindre, aux yeux de la loi, que celui quia tué votre père, et cepen-

dant Yoas lui infligez la même peine, à ceci près que vous lui laissez la main droite libre pour vous tuer s'il le peut : ce qui fait Tabsurde et l'atroce I

Becaria a écrit un fort beau livre sur les délits et les peines : il importe infiniment d'harmoniser les peines aux délits. Le duel, lui^ n'a qu'une peine , c'est toujours la mort, la mort! Et quand on Ta donnée cette mort, on se demande, fût-on Toffensé, si cette réparation n'outrepasse pas l'offense. Eh bien! vous avez tué cet homme : cette juridiction que vous avez constituée de votre volonté privée, a reçu son plein et entier effet 1 Vous avez essuyé votre épée, et vos amis vous ramènent chez vous. Le père de celui qui avait flétri votre femme y arrive aussi, chez vous ; vous avez eu votre lambeau de vengeance, il veut avoir le sien, lui!

« Monsieur, mon enfant avait flétri votre « honneur; vous lui avez demandé réparation, a c'était votre droit; il vous Ta accordée, c'éa lait justice... Vous Tavez tué, c'est le sorl « des armes ; vous avez vengé votre hon- « neur ; moi, je veux venger mon sang que d vous avez versé, et je viens vous de- « mander cette réparation. Vous serez aussi <( juste envers moi , que mon fils Ta été « envers vous ; vous vous êtes vengé d'un « affront, moi, j'ai à venger le sang de mon « fils, mon sang! i»

Ci Eh bien ! allons^ monsieur, » répond le premier tueur ; et ils vont, car il faut aller, et le tueur est tué ! Voilà, duellislement parlant une affaire bien vidée! Mais le dernier tué avait un frère aussi qui... Et de proche en proche, le chaînon sanglant se déroule, et c'est la vendetta jusqu'à la septième génération.

Dans l'espèce, la cause du duel est reconnue légitime, n'est-ce pas ? et cette légitimité

— 87 ~ emprunte sa raison d'être à la vengeance, qui fait pleurer du sang à l'histoire, comme nous Tavons dit. Passion implacable, aveugle et noire, qui traîne après elle le poignard, le poison et la torche, et dont la sinistre lumière éclaire aussi souvent le bravo que le duelliste, et contre laquelle la religion, la philosophie, la raison, l'amour de soi-même protestent avec toute la puissance de la morale. Donc, ici même, le duel n'a pas le caractère avouable que nous exigeons de lui, car la vengeance répugne au cœur autant qu'à la raison, et enfante

« À îvorld of sighs (1). »

La vengeance vous conduit sur le terrain, n'est-ce pas? Eh bien! traduisez littéralement : € J'ai tué cet homme, c'est vrai ; mais je l'ai « tué avec un poignard empoisonné. » Conçoit, on l'excuse? On prétend excuser une mauvaise

(1) Un monde de soupirs.

Shakespeare.

action en invoquant pour eicuse un mauvais sentiment ?

Plaisante justice I dirait Pascal.

Que de tortueuses machinations pour arriver au mal I

Serrons Tétau : on se bat par vengeance, ou l'on ne se bat pas par vengeance. Si l'on se bat par vengeance» le duel est doublement mauvais ! et si l'on ne se bat pas par vengeance, on se bat sans doute pour autre chose. Examinons.

C'est pour l'honneur qu'on se bat, dit encore le code des duels. Pour examiner cette seconde cause du duel, il faut recourir à la lexicographie, au dictionnaire et à la gram* maire.

Pour s'entendre dans une discussion, il faut que ceux qui discutent prêtent aux mots une signification identique. Et qu'arrive-lril cepen-

89 — daat? c'est qu'il j a peu d'hommes qui aient la conscience de la valeur des mots qu'ils em* ploient, et de là, une confusion dans les idées qui rend inintelligible l'état de la question.

L'opinion, en consacrant cet apophthegme : «c On se bat pour Thonneur, » aurait bien dû nous dire de quel honneur elle entendait parler? Si c'est de l'honneur lexicographique, leiicologique, de l'honneur grammatical, de l'honneur défini par les lexiques, si c'est de l'honneur moral, de l'honneur vrai qu'elle parle,

Mentire impudentissimè ! Elle ment.

L'opiAion , pour corrompre les sentiments, a commencé par corrompre la langue, l'en* tente des mots. Si c'est de l'autre honneur, de celui qui déshonore, alors V opinion a raison, car le monde a un second honneur dans son blason.

On a dit avec raison de la langue la plus logique, la plus directe, la moins sujette aux

amphibologies, que tout ce qui n'est pas clair n'est pas français.

En français 9 honneur signifie c Estime de c< soi-même (1), sentiment des bonnes et des « mauvaises actions ; vertu , probité. Tout tt homme qui manque à l'honneur, dit Mon- « tesquieu, est soumis aux reproches de ceux- « mêmes qui n'en ont point. Gloire acquise u par de hautsïaits, de belles actions, de grands « talents. »

Ouvrez le premier vocabulaire venu, et vous verrez s*il y a place dans la signification grammaticale du mot pour y loger .le duel.

En latin, honneur signifie respect, considération pour quelqu'un ; mais ce mot n'a jamais voulu dire et ne Jira jamais : sang versé, égorgement de l'homme par l'homme, — amputation d'un membre de la famille. Ce sanctum sanctorum de toute société !

(l) Il y a un proverbe espagnol d'une étrange énergie : « Pobre (a) onor hace la sangre à los hombres. » Mot pour mot : « Pauvre honneur fait le sang aux homme3 ! »

(a) NOUS suivons la nouvelle orthographe.

Dans quel cas l'estiine de voiis-mêine, l'idée morale, la conscience des bonnes et des mauvaises actions, l'idée du juste et de l'injuste, la probité, la vertu, vous font-elles une loi de tuer un homme?

Au contraire, toutes ces si bonnes choses, contenues dans le mot honneur, ces choses si saintes, s'arment, colères et irritées, contre le droit sauvage que s'octroie l'opinion, de prononcer un verdict d'acquittemeAt en faveur de quiconque a versé le sang de son semblable!

Ces bonnes choses : Thonneur qui honore le véritable honneur,

« C'est ce 'prêtre présentant sa poitrine au « fer de deux duellistes. »

L'estime de soi-même n'est-elle pas la conséquence immédiate de l'obéissance aux lois de notre être :

t Prier, aimer, travailler. »

L'estime de soi-même, ce témoignage lumineux de la conscience , ce phare resplendis-

sant des Socrate, des Epictète, des Cincinnatus, des Régulas, des Démophile, des Phocilyde, des Fénelon, prescrit-elle de verser le sang de l'homme ? La vertu a*t-elle le cri de ia Saint- Barthélémy, ou le mot de passe (1) des Yèpre» siciliennes? Mais ce paralogisme n'est pas sérieux; c'est au contraire

« Ànle mare et tellus , « le chaos d'Ovide; c'est le renversement de la langue, comme c'est le renversement de la morale, que d'affubler du linceul sanglant du duel , tout ce qu'explique de bon le mot honneur I

Et ici encore, pourquoi le cœur n'a-t-il pas un langage , puisque les grandes pensées en sortent, dit Yauvenargue !

(i Hune talent nequio monstrare et sentire a tantum. »

(1) Cicari. ,

Lxxin.

Nous avons défini l'honneur comme les lexiques et les grammairiens : avant de stéréotyper sur la face de l'honneur qui prescrit le duel, la tache d'un jugement sévère, revenons à l'idée de la vengeance dont nous avons posé le thème.

S'il était bien vrai qu'on ne se battit que par vengeance, il ne faudrait qu'un coup pour abattre le duel^ car le duelliste ne voudrait pas accepter pour son faire le même sentiment qui aiguise le couteau de l'assassin*.

Nous avons mentionné tout à l'heure les Vêpres siciliennes (1) et la Saint-Barthéle-

mj (1) , ces deux grandes vengeances que la postérité a enregistrées. Le crime d'Elisabeth (2) ne fut-il pas une vengeance, et la mort de Charles P' une vengeance aussi, la plus lâche de toutes : la vengeance de la peur. c< Qui m'amènera ce Cromwell mort ou vif, »

disait Charles I".

La lettre trouvée par Cromv^ell dans la selle si fameuse dans l'histoire, lettre qui lui promettait la potence et qui reçut pour réponse réchafaud ; et Cromwell levant le couvercle de la bière (coffin) qui contenait le corps de Charles I", ne dit-il pas :

« This assures a long life. »

Ceci assure une longue vie I

Et le bourreau masqué, qui a tué Charci) 1572. Il est attesté aujourd'hui que la Saint-Barthélémy

ne fut que le crime de la politique, et non de la religion. Ce

qu'on obtint quatorze ans après cette immolation fut pour en

voiler et en diminuer toute l'horreur.

(2) 1583. Et réchafaud d'Anne de Boleyn et de Catherine

Howard, toutes les horreurs d'Henry VUI, ne furent que des

vengeances.

les l*', a-t-il reçu d'autre salaire que la vengeance?

Est-ce que la vendetta n'est pas la vendetta ?

Et la tète de Cicéron sur les genoux de la femme d'Antoine, de cette femme vindicative et hautaine, qui lui perçait la langue avec l'épingle d'or de ses cheveux!... C'était la vengeance !

Les proscriptions de Scylla et de Marins furent-elles autre chose, ainsi que la mort des Gracques... Et la vengeance de Rome, immolant Annibal, a été la honte de Rome au milieu de toutes ses hontes!

Et le poison de Médicis et de René? Et Murât et Ney, et la plus grande des victimes, ce moderne Prométhée, Napoléon, c'étaient dés vengeances aussi I...

Prononcez le mot crime, et l'humanité pourra traduire démence (1), mais elle ne comprendra pas la vengeance !

(1) Nous avons plusieurs fois avancé cette proposition : le crime, c'est la démence. Nous* demandons si Ton conçoit le

La vengeance ! mais Dieu s'est réservé pour lui seul la vengeance , parce que lui tout seul connaît l'étendue perverse ou égarée de la

crime commis au nom de Dieu , le crime commis au nom de la vertu.

Dominique Torrequemada disait en mourant : <c Âlajo à Dios « de haberme dado el poder de quemar seis mil hereijos! »

« Je remercie Dieu de m*avoir donné le pouvoir de brûler six mille hérétiques. »

Nous lisons dans M. Lombard :

« Dans un ouvrage aussi léger que celui-ci , et qui n'est « guère qu'anecdotique , je n'ai point la prétention de crayon- « ner des portraits, moins encore de faire passer en revue, « sous les yeux du lecteur tous les scélérats élevés en domina- < tion qui se baignèrent à plaisir dans le sang des Français, ' mais je dirai quelques mots d*un homme extraordinaire « qu'on croirait déjà oublié, et qui fut cependant mille fois V plus cruel que le sanguinaire Robespierre, et ne sembla t( pousser la férocité à l'excès

« Qu» par excès de vertu, »

« Louis-Léon Saint-Just, né à Blérancourt, près Noyon, était « à peine âgé de vingt-trois ans quand il fut nommé député à « la Convention par le département de l'Aisne. Avant cette « nomination, il entretenait une correspondance avec Robes- » pierre, dont il était admirateur passionné, et qui le fit, lors a de la formation des comités du gouvernement, nommer un i< des douze membres du salut public.

u Ignoré , confondu dans la foule jusqu'au 31 mai 1793 , il « se signala tout d'un coup à la tribune par un rapport du u plus haut intérêt, demandant, avec une audace qu'il con- % serva toujours depuis, queues Girondins qui avaient fui

~ 97 ~ pensée qui a présidé au mal, et que seul il peut en métrer la peine. Et même la vengeance fût-elle acceptée, fût-elle reconnue comme une juridiction, autant qu'elle est proscrite et flétrie par la morale et répudiée par

« fussent déclarés traîtres à la patrie, et qu'il fût lancé un » décret d'accusation contre ceux qui venaient d'être arrêtés. « Dès ce moment, la tâche d'envoyer successivement ses « collègues à l'échafaud lui fut exclusivement affectée par les « comités ; il ne cessa de la remplir avec zèle qu'à la journée . « de thermidor (9), où il demandait encoredes têtes à la tri- «c bune, quand il y fut interrompu et n'en descendit que pour « porter la sienne sous la hache.

« N'ayant point encore le jugement formé, sans expérience, c( prenant à la lettre et outrant les maximes d'un philosophe « dont il avait fait ses délices au sortir de Tenfance , il ne vit w le bonheur pour l'homme qu'en le rapprochant delà nature, « qu'en le reléguant sous le chaume o^ dans les forêts. Pour « y parvenir, il était besoin d'anéantir les lumières, le luxe, « les arts, le commerce, les gens riches, d'exterminer enfin la

• moitié de la nation, et il marchait à cette extermination avec « une imperturbable tranquillité. On pourrait douter que l'es-

• prit humain pût

« Errer à ce point, »

« si les nombreux rapports de ce monstre, consignés dans le « Moniteur, n'étaient là pour déposer de tant

« d*exlravag3nce. »

« Partout oïli il fut envoyé, le sang coula à flots; et, tout couu vert du sang de Tinnocence, seul, des nombreux scélérats

les lois, si elle dépassait de la largeur d'un cheveu la grosseur de l'offense , elle serait impie !

« Summum jus summa, injuria. »

Dentem pro dentem, oculo pro omlo, un cheveu de plus serait une injustice égale à celle de demander mille francs à celui qui ne vous en doit que centl Et alors?... alors cet homme égaré, qui a flétri votre femme dans la folie de ses sens et dans celle de son cœur,

(( exécutés avec lui au jour de thermidor, il fut au supplice « avec

a R^gnaHon »

« N'opposant aux nombreuses malédictions dont la muUi- 0 tude, ivre de joie, Taccablait sur sa route, que le sourire 0 de l'innocence, il monta sur Véchd^hw^ sans forfanterie, mais « courageusement, et reçut le coup de La mort avec Cassurance « de l'homme de bien qui aspire à se réfugier dans le sein de la u divinité, »

Qu'est-ce donc qu'un criminel par excès de vertu, si ce n'est un esprit troublé ? Est-ce que Fouquier-Thinville ne crut pas voir la Seine changée en sang ? Et prenez Tassassin le plus atroce, celui qui tue pour de Targenl, voyez ce qu'il fait de cet argent, à quoi il sert, à quoi il est bon, et la démence se révélera à chacun de ses pas. Nous dirons cela bientôt dans un autre livre. {Note de l'Auteur.)

ou dans sa faiblesse, ou dans sa débauche, ce délabrement de l'âme, cet homme a-t-ii mérité la mort que vous lui donnez ? Est-ce le métrage de la justice, de l'équité, et comme au Japon, la mort pour tout, rien que la mort. *

En présence d'autant de justices qu'il y aurait d'hommes, en présence d'autant de juridictions qu'il y aurait de vengeances à exercer, l'assassinat serait infiniment plus logique et plus moral que le duel ; l'offenseur n'aurait pas au moins le privilège d'ajouter la mort à l'offense et de tuer Foffensé. Et c'est ainsi que de conséquence en conséquence, en transigeant '^ec la morale, et se plaçant en dehors de laT vérité, on arrive à la destruction complète de tout ce qu'il faut conserver, au risque de voir crouler la société sous les étreintes sanglantes du crime ! Si vous déifiez le duel, si vous lui donnez pour grand prêtre la vengeance, il faut élever des autels à Vassassinal, qui est plus ra-

tionnel pour punir une offense, et l'on explique par là ces lois tombées en désuétude aujourd'hui; qui pendaient les duellistes et leurs témoins.

De plus, rhomme mème»qui aurait mérité la mort pour avoir jeté les désordres de Tadultèrë dans la famille , cette mort fût-elle juste^ est-ce qu'il nous incombe à nous de la donner cette mort, et par ailleurs, de recevoir la mort de celui qui a mérité la mort.

« Voxjudicis, vox Dei. »

La loi !

« La satisfaction qu'on tire de la vengeance « ne dure qu'un moment, et celle qu'on tire « de la clémence est éternelle.

« Henri FV. »

Nous avons dit ce qu'était Thonneur, ce que

ce mot expliquait, toutes les vertus douces sans lesquelles la société n'est pas possible. La religion, la charité, la fraternité, la bienveil-t lance, la bienfaisance, la bonté, l'éternelle bonté, la vertu enfin qui collective tout.

Envisageons maintenant l'honneur de l'opinion, cet honneur qui prescrit de payer la dette du vice, du jeu, quand on laisse chômer la dette contractée pour avoir du pain. Si vous ne payez pas celle-là, vous êtes déshonoré ; si vous ne payez pas celle-ci, c'est autre chose 1 C'est cet honneur qui vous crie bien haut d'égorger un homme qui vous dit que vous men tez, quand de notoriété pu]|jîque vous ne dites pas la vérité, et quand vous savez que vous mentez vous-même I Cet honneur est le badigeonnage qui vernit tout édifice décrépit ; c'est

c< r^'hommage que l'hypocrisie rend à la « vertu (1), »

(1) LarochefoucauK.

L'honneur de ropinion^ c'est ce que Mirabeau a appelé

« La petite morale. »

La morale hypocrite, menteuse, athée, qui prescrit, dans sa religion mondaine,

De sacrifier le faible au fort ;

L'innocent au coupable ;

Le pauvre dénudé au riche pourvu ;

Le faible au puissant.

C'est cette petite morale qui vous fait éviter le compagnon de vos jeux d'enfance, celui avec lequel vous avez prié Dieu pour la première fois, celui .que votre mère aimait, parce qu'il vous aimait! Oh! parce que cet ami (1) est revêtu de la livrée du pauvre, comme s'il était de plus beau spectacle que la pauvreté honnête^ quand la fortune l'est si rarement! Mais cet honneur est la prédication du vol et du crime ! c'est celui qui crie : soyez le premier,

(1) Donnez-lui votre bourse, forcez-le à la prendre, donnezlui le bras et ne le fuyez pas. {Note de i* Auteur,)

faites-vous riche! et puis, comme Médicis, soit pourvu 1... pourvu que le succès couronne l'œuvre ; et, si Ton succombe, le suicide. « Cinq à Paris en février 1854. »

Ah ! rhonneur de l'opinion nous dit qu'on doit tuer un homme en duel dans les cas qu^elle définit!

Et, par le nom de Dieu, l'opinion a raison, au nom de son honneur à elle, de celte fumée qu'ont laissée, en s'abîmant, Sodome, Gomorrhe, Adama et Adonaïl... Ce manteau pailleté, à travers les trous duquel on voit la chair du mensonge et la léprosité de sa peau! C'est cet honneur qui commande au fils impie et parvenu de ne pas reconnaître son père en blouse et en sabots, comme le fit un nom fameux dans les lettres (1) et dans la calomnie.

Cethonnçur, qui vomit l'infanticide, et qui fait qu'une jeune fille étouffe son enfant, pour

(1) xviii» siècle.

échapper à la honte de cette opinion, qui ordonne à deux hommes de s'égorger. C'est ce même honneur qui fait que les brigands et les voleurs ont leur honneur, celui de mourir sous la bannière du crime , et de partager avec probité le produit sanglant de leur industrie 1 C'est cet honneur qui fait qu'un cuisinier se perfore de sonépée!... Oui, c'est bien cet honneur qui est la cause du duel, et l'on a vu s'il a répudié son origine et s'il reste empreint des traits de sa race...

Pour honorer ce faux dieu de l'honneur social, ce molec biblique, qui a des oreilles et qui n'entend pas, des yeux et qui ne voit point, ce dieu qu'a inaudit le Roi-Prophète, comme il a maudit ses adorateurs, on a créé une langue pour son culte, langue de supercherie et de mensonge , autant que le dieu lui-même • L'idolâtrie a fait aussi des rites qui détruisent l'encens du vrai Dieu, et des dogmes dont on a vu l'origine et les conséquences. À défaut d'idées morales, on a fait

des idées du vrai culte^ une fausse monnaie qui soulève la religion et la conscience, et, n'ayant pas de mots reconnus dans la langue, on a prêté au désordre les mêmes mots qu'emploie l'honnêteté par une scandaleuse subversion des signes de nos idées, et, comme on a . invoqué le mot honneur pour dire

Vanité ,

On a dit courage pour dire bravoure.

Il ne faut pas laisser à l*hypocrisie la guenille dont elle se drape !

Sous un autre point de vue, nous avons cherché à établir qu'il n'y avait aucun courage à se batlre en duel; que, poussé par

-~J06 la puissance de l'opinion, on allait se battre comme le criminel allait se faire couper le cou , poussé par la force à laquelle il ne peut résister. Et en poussant l'argumentation jusqu'à l'analyse du cœur humain, on peut hautement, proclamer que le duel est si loin de prouver qu'on a du courage, qu'au contraire c'est la démonstration la plus évidente de la débilité de l'âme, puisqu'il est l'esclavage accepté de l'opinion qui conduit au crime, et que l'esclavage est le dMier échelon de la lâcheté.

Disons carrément et ex abrupto que le courage n'a rien à faire dans le duel, pas plus que l'honneur.

En déshabillant pièce à pièce cette grande erreur de l'opinion, en la laissant nue dans toute sa laideur, on fera beaucoup pour la vérité.

Avant d'aller tuer un homme en duel, pour

- 107 ~ prouver qu'on a du courage , comme le dit J.-J. Rousseau, on devrait bien se donner la peine de s'informer de ce que signifie le mot pourage.

Le courage n'est pas la bravoure. Il n'y a ni corrélation, ni similitude, ni synonymie aucune dans l'acception de ces deux mots. Le courage est aussi loin du duel que la vérité du mensonge, que la terre de l'étoile Sirius.' Pourquoi donc invoquer i^ vertu, pour en faire la complice d'un cri

LXXK.

c< Le courage est dans Y âme ; la bravoure a dans le sang ; le premier est une vertu, le <c second un inslincl. »

Exposersa vie pour sauver un homme, c'est le courage ; tuer un homme en duel, c'est la bravoure.

Ceci est écrit dans tous les dictionnaires. Et

s'il fallait élever un autel au plus brave, ce serait certainement au boule-dogue, qui se laisse éventrer sans lâcher prise, et meurt son ennemi dans les dents, comme celui de Byron (1).

I«e courage, c'est Moïse traînant son peuple

pendant quaranteiPins dans le désert, et luttant

't contre ce peuple même !

C'est Lycurgue, bravant Toutrage et l'assassinat.

C'est Socrate, buvant la ciguë et proclamant, jusqu'au dermier moment, l'immortalité de l'âme!

(1) Un capitaine de marine tombe à la mer; un matelot saute après lui. Après de grands efforts, tous les deux reconnaissent quMl n'y a plus de lutte possible contre la mer. « Si tu es seul, demande le capitaine au matelot, te sauverais-tu? — Je crois que oui, ■ répondit celui-ci. Le capitaine lâche prise, s'enfonce dans la mer et meurt. Voilà le courage, et un courage sublime, émanant de la religion et de l'idée du devoir!

C'est Régulus, allant mourir pour la sainteté de la foi donnée !

C'est d'Assas, criant :

« A moi , Auvergne, voilà l'ennemi I » et mourant pour sauver les siens.

C'est Malesherbes, accomplissant un devoir dont la mort est la conséquence.

C'est Bailly, aidant à planter son échafaud.

C'est Napoléon,

(( S'apprenant à mourir »

sur le rocher de Sainte-Hélène.

C'est mademoiselle de Sombreuil , buvant une verrée de sang humain pour sauver son père.

Le courage, c'est Eponine nourrissant son père du même lait dont elle nourrissait son enfant (1).

C'est le digne prélat de Belzunce pendant la peste de Marseille.

(1) Ëponine était Gauloise, et Plutarque a flétri Vespasien. Un historien fait remarquer que le^apitole brûla à peu près dans le même temps que le temple de Jérusalem.

Cest cette mère de Florence, criant au lion : c< Rends-moi mon enfant ! »

Cest cet évêque disant à Louis XV : « Sire, <c votre peuple se nourrit d'herbe et d'écorces « d'arbres. »

C'est Fénelon jetant Télémaque à la face de Louis XIV.

Le courage, c'est la dignité dans l'adversité, l'humilité dans la fortune.

C'est : c( Fais ton devoir, advienne que pourra. »

Concluons que, comme l'on considère le duel, il n'y a pas plus d'honneur dans ces démêlés que de courage.

On ne se bat pas par honneur, car Thon-

neur proscrit le duel ; ce n'est pas non plus par courage, qui est une vertu, qu'on va égorger un homme, et si c'est pour prouver qu'on est brave, qu'on a le sang chaud, des instincts ardents, la première place appartient au boule-dogue : la seconde est-elle donc si enviable?

Lxxxni.

De tout ce qui précède, il résulte qu'il n'y a rien que la morale, la raison et la vérité puissent accepter dans le duel, et qu'au contraire, ceux qui croient à sa raison d'être en le soumettant à l'analyse la plus lucide, n'y trouveront que des choses si mauvaises, qu'ils se donneront bien de garde de les invoquer :

L'inslinct du sang, La vengeance, L^ faux honneur, La vanité.

Mais s'il est impossible , à ceux qui croient le duel nécessaire, à'y trouver une cause avouable, de donner à sa provenance une sanction morale^ la religion et la philosophie définissent syllogiquement ce qu'il n'est pas.

Il n'est pas :

La religion,

La philosophie»

La piété,

La charité,

La fraternité,

La justice.

L'équité,

La bienveillance^

La bonté.

Le courage,

L'honneur, •

La magnanimité;

La miséricorde, La clémence, L'oubli des offenses.

Ce n'est rien de moral, rien d'intelligent , rien que sanctionne ni le coeur, ni l'âme, ni la raison ; mais erreur ! nous crient ceux qui, courbés sous le joug de l'opinion, s'imboirent de ses hallucinations. Erreur I le duel a sa raison d'être^ définie et morale : c'est l'orgueil de la dignité humaine offensé , placé sous la sauvegarde de l'épée.

Eh bien I cherchons alors l'orgueil et la dignité. Ce n'est point ici un sujet avec lequel on puisse ti^nsiger. Il faut triompher logiquemenl, tangiblemenl , consciencieusement ou succomber.

Si Ton écrivait l'histoire des mots dont on

ne se rend pas compte ; si l'on disait tout ce

— 4U que ces mots détournés de leur acception vraie, les antithèses qu'on a faîtes^ on serait étonné du mal qu'ils ont produit au monde, et l'étude de la grammaire serait prescrite par une loi.

C'est sous la pression de l'orgueil humain que surgit le duel. Nous avouons qu'il est bien digne de son origine^ et certes nous ne la lui contesterons pas •

11 y a un proverbe e^guQl qui {ureod la nature de l'orgueil sur le fait (1).

« Orgullo, aire venenosa. « % w Orgueil 9 souffle empoisonné. »

En grec, ce mot a deux versions : opyihç sujet

(1) Tokusniirede phRose de FonAaneUe.

à la colère; onopydtùje suis enflé; depuis Tâge de sept ans jusqu'à di)i;->huit , nos professeurs nous expliquent cela, il n'y a pas un seul dictionnaire qui ne te constate.

Lxxxvm.

Les Anglais traduisent ainsi l'orgueil *.

(( Pride, haughliness, presumption^ t7an%» « arrogance. >

En français, littérairement parlant et litté* ralement traduisant, le mot orgueil veut dire :

« Opinion trop avantageuse de soi-même, tf avec mépris pour les autres. »

Autrement dit l'insolence (insolentia) , en latin.

L'opposé de l'humilité.

Tout ceci n'est qu'une discussion de Tocabuteîre.

i On fait de l'orgueil le supplément du mérite^ » a dit Massillon.

« L'orgueil est une enflure du cœur, » dit Nicole y et pour en sentir l'insupportable compression, quelques pages du duc de Saint- Simon à l'endroit de Louis XIY et de la femme du régent suffiront :

c( Madame Lucifer I disait-il.

a Malesuada famés. » Mauvais conseiller, aussi mauvais que la faim !

Et c'est pour obéir à un détestable senti-

ment que Ton va accomplir une détestable action, digpe effet d^une telle cause.

Taltspater, qualisfilim.

Mais Torgueil; fût^il aussi bon qu'il estmauyais, aurions-nous le droit de l'invoquer, nous, hommes? Mais:

« Mémento homo quià pulvis est, et in « pulverem reverteris. »

Devant le cadavre de Napoléon, le prêtre a « dit, avec Bossuet :

c< Dieu seul est grand I »

Et nous, comme le disait la fille de Boëtie, Tami de Montaigne , nous , nous ne sommes que Tombre d'un rêve.

Quand Pompée ouvrit le cercueil d'Alexandre, Alexandre tomba en poussière.

xcvn.

c Homme, tu n'es qu'un songe rapide, un «( rêve douloureux ; tu «'existes que par le fc malheur; tu n'es quelque chose que par <c la tristesse de ton âme , et réternelle méa lancolie de ta pensée.

« Chàteâubeund. »

L'homme n'a droit qu'à

Prier!... a dit Moïse.

xcvra.

Orgueilleux et homme, quelle est là main

qui « traoé ces mots? Ce n'est ni Moïse, ni Jésus-Christ, ni Socrate, ni Épictète , ni Pythagore, ni Thaïes, ni Newton, ni Fénelon.

C'est le péclié du Paradise losi (1), ce. pouvait èire le erittie d'un ange, ce ne peut être celui d'un homme.

Baissons-nous, et nous toucherons la terre

de notre front.

* «^ Vanitas vanitalum et omnia vanitas. >»

Mais, un morceau de glace serré dix minutes dans la main nous tue ; une joie nous rend fous ; la peur , imbéciiles ; une verrée de vin nous abrutit ; une névralgie nous donne le délire.

En consultant l'histoire des civilisations que les siècles ont fafit clispataître ; en consultanl

(1) he Paradis perdu, de Hilton.

celle de la contemporanéité, on en extraira d'étranges enseignements.

La mutabilité incessante des choses brise d'heure en heure rorgueil qui natt de la possession; et tandis que l'orgueil change de cœur avec la fortune, l'honnêteté garde son même caractère dans toutes les phases de la vie.

Denys, tyran de Syracuse : maître d'école à Corinthe ; de roi^ pédagogue.

Cromwell tremblant.

en.

Louis XI lâchement à genoux, demandant la vie à un saint homme, quand Dieu lui annonçait la mort.

Paul, l'autocrate russe, tué par un talon de botte.

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