‹ Le duel depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 2)Chapitre 45 sur 122 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

LES PHÉMSTINÉS DE l'ÉGHAFAUD.

« Pourquoi amve-Wl qu'il n'y a presque per- <t donne d'exécuté que les pauvres? Cela prouve c( entre autres choses que leur condition est (( misérable. Élevés sans mœurs, et jetés dans « le monde sans espoir, ils sont les victimes (( marquées de la barbarie légale. »

(Thomas Penn.)

u nés est sacra miser» » (Virg*)

Reprenons l'enfant de sept ans^ de Victor Hugo.

À sept anS) cet enfant faisait la roue sur les bords des routes pour avoir un sou. L'hiver, pieds nus, avec un lambeau de pantalon qui laissait voir les cuisses, il allait gueuser un morceau de pain, de ce pain que les domestiques ramassent pour les chiens

— Gide basse-cour. A neuf ans, i\ était filau; à dix^sepl ans, il avait Vâge , il était au bagne ; à cin^tianfedeux, il était content de mourir sur Téchafaud. Forçat libéré, consigné dans un villagoy il montre ses bras, la richesse que Dieu donne à l'homme^ la seule qui soit sainte et bonne! Il offre sa journée pour quinze sous, pour dix sous, pour cinq som; les enfants des riches se sauvent devant le forçat libéré^ les portes se ferment, et quitter le village assigné, c est être en rupture de banl... Mettez la vertu elle-même aux prises avec une semblable malédiction, et la vertu deviendra le crime I... Quand l'argent du bagne, 66 fr. gagnés en quinze ans de travaux forcés^ seize heures tous les jours et douze mois par an , est épuisé, la faim se fait sentir, l'estomac s'affaiblit, la Gèvre commence. Qu'auraient (iiit Fénelon et Saiiit-Vincent-de-Paul ? Trois choses, se coucher par terre, bénir Dieu, et accepter la mort par la faim, tant que la lumière de la raison et la lumière de la conscience les eussent laissés hommes ! Mais quand cette faim aurait produit son effet physique, la calenture, le délire, la démence, ils auraient fait deux choses encore , ils seraient devenus meurtriers d'eux-mêmes, ils se seraient suicidés s'il leur fut resté une dernière lueur d'intelligence, et si cette dernière lueur eût été éteinte, le plus fort des deux aurait étranglé l'autre et l'aurait dévoré,

ainsi que les mères de Jérusalem, de Paris et de Sancerre dévorèrent leurs enfants!... Ainsi que dans mille naufrages, le sort a décidé lequel serait mis à mort et dévoré, ce qui est arrivé à un proche parent de celui qui écrit ces lignes.

Si, à sept ans, la société religieuse et prudente s'était emparé du pauvre orphelin qui n'avait ni pain, ni abri, ni souliers, ni habits, pieds nus et tète nue, qu'on eût remis cette âme dans les mains d'un prêtre, il aurait su prier, lire, écrire et chiffrer, et ce prêtre lui eût enseigné que Thomme sur la terre n'a droit

« Qu'à prier et à travailler, » et il eût prié et travaillé.

Cet enfant a été ce qu'il devait être infailliblement, et ce que tout autre aurait été à sa place.

Descendons dans la conscience humaine 11... Ouvrons l'histoire, cette grande mémoire des siècles, et disons-le bien haut dans une conviction profonde!. .. Il n'y a qu'un crime réel, celui qui laisse le cœur des hommes sans pitié, sans remords devant la vengeance légale : c'est le crime pour le voU... le sang versé pour de l'argent 1 Eh bien 1 voyez sur quelles têtes tombe la colère sociale ; quelles têtes roulent sur l'échafaud, et vous aurez pitié, car le grand pourvoyeur de l'échafaud, c'est le malheur, c'est la misère, c'est l'ignorance 1... Ne dirait-on pas que le

couperet du bourreau est le luxe de la misère?... Voyez de quelles classes sortent les criminels dont nous parlons, et si la vérité est tout entière dans l'émission de notre pensée, pitié, pitié pour ceux que la misère et l'ignorance privent des lumières de la conscience et des lumières de l'intelligence ! Pitié pour ceux qui jouent la vie de la terre et la vie du ciel , leur corps et leur âme, l'honneur et le repos de leurs familleS; pour un lucre sans jouissance, sans espoir de lendemain, dans l'abimement des remords, dans le trouble incessant de la pensée, dans les «agitations de la crainte^ dans la désespérance du ciel! Pitié, pilié, et, comme nous, ne vojez qu'une démence dangereuse, dont la société peut se sauvegarder sans en appeler au bourreau.

Nous citerons, cent fois ce passage de Thomas Penn : « Pourquoi arrive -t -il qu'il n'y a presque « personne d'exécuté que les pauvres? Cela prouve « entre autres choses que leur condition est misé- « rable. Elevés sans mœurs, et jetés dans le monde « sans espoir, ils sont les victimes marquées du vice ce et de la barbarie légale. »

« Cognovi quia faciel Dominus judicium inopis, ( vindiclam paupemm . » « Je sais que le Seigneur

< défendra la cause des faibles et qu'il vengera les

< pauvres. » {Psaume 139.)

C'est parce que nous le savons tous, qu'il faut une

pîtié incomn^ensurable pôiir ceiax que raffoHemeril des misères de ik l'errè/pour'ceVx que ratfoUémenl de rigriorance 'rendent criminels !

Tant qu'il y aura un homme vertueux sur la terre, il faudra se demanderjpourquoi tous ïes hommes ne sont pas vertueux ; il en faudra chercher la cause, et la cause trouvée, il faudra détruire cette cause, mais itôn pas détruire les hommes. !

Ce sont donc des classes pauvres et malheureuses que sortent généralement les criminels. Nul ne peut sans athéisme ou irréligion, accuser, incriminer le malheureux d'être malheureux ; nul n'a le droit de faire rougir le malheur et l'ignorance, quand c'est trop déjà a la société de permettre ce malheur et cette ignorance! Si c'est la misère, et l'ignorance, sa sœur obligée, qui sont la cause efficiente de presque tous les crimes, faites que les lois, les institutions, détruisent la misère et l'ignorance ! On le doit, on le peut!

La société est un dictateur à qui tout doit être invinciblement permis, sans contrôle, sans opposition, pourvu que la société ne veuille que ce qui est en harmonie avec la nature de Thomme! La religion, l'humanité, la charité, la solidarité ; et c'est dans ce sens seulement qtie le salus populi suprema lex esta est une vérité !

Vous prélevez l'impôt de la guerre, vous ][)'réle-

yez l'impôt du sang, prélevez F impôt de Dieu, prélevez un impôt spécial, forcé, obligatoirey le seul contre lequel les contribuables ne murmureront point. Douze, quinze^ vingt millions! Forcez les hommes à être ce qu'ils sont naturellement, bons et aimants, ce que Dieu veut qu'ils soient ; assurez le pain et l'éducation aux enfants, donnez le travail aux pauvres, contraignez-les au travail par des lois rigoureuses ; pas de sensiblerie, pas d'arguties^ pas de mensonges politiques et sociaux ; forcez le citoyen à travailler , la société est maîtresse absolue de ses enfants, quand elle n'exige d'eux que ce que Dieu ordonne : la prière et le travail, et de cette dualité sortiront la santé physique et la santé morale des peuples.

Faites une guerre acharnée à la paresse et au vice, qui frayent la route de l'échafaud ! Une fois que la société a mis l'homme dans sa condition naturelle, qu'elle a reconnu ses droits de création, ses droits à elle surgissent aussi. Il faut obéissance à la société, et la société doit, une verge à la main, exiger que nul ne se révolte contre ses arrêts, L'échafaud ne remédie à rien et gâte tout, et l'on verra dans la suite de cet ouvrage que le sang appelle le sang, selon l'expression de Napoléon, et que l'abîme appelle l'abtme, selon la parole sainte I

On a tué depuis la nuit des temps ; nous défions

les légions de l'enfer d'inventer un supplice que les hommes n'aient pas inventé.

On a tué avec une profusion effrayante ; et plus on lue, plus on aura à tuer, parce que dans la boucherie vous n'égorgez pas la cause du crime I et que, pour châtiment de cette aberration sociale, il n'est pas une exécution qui ne fasse, parmi les spectateurs, un assassin à une heure donnée I Les hommes qui ont le plus combattu pour le maintien de la peine de mort, sont les premiers à le reconnaître (1) 1

« Le peuple a faim, le peuple a froid. La c( misère le pousse au crime ou au vice, selon le « sexe. Ayez pitié du peuple , à qui le bagne « prend ses fils, et le lupanar ses filles. Vous avez « trop de forçats , vous avez trop de prostituées.

« Que prouvent ces deux ulcères? que le corps s(w « cial a un vice dans le sang. Yous voilà réunis en a consultation au chevet du malade ; occupez-vous c< de la maladie. Cette maladie, vous la traitez mal. « Étudiez-la mieux. Les lois que vous faites, quand c( vous en faites, ne sont que des palliatifs et des « expédients. Une moitié de vos codes est routine, « l'autre moitié empirisme.

« La flétrissure était une cautérisation qui gan- « grénait la plaie ; peine insensée que celle qui, c( pour la vie, scellait et rivait le crime sur le crimi-

(1) Gall, lui-même. (Note de l'Auteur.)

ce nel.j.qui en faisait dçux i^rnis, dcj^x coinp^gifons^ « deux inséparables I

« Le bagne est un vésicatpire absurde qui laisse « résorber, non sans l'avoir rendu pirç encore, « presque -tout le mauvais sang qu'il ext];ait La, t peine de mort est.uneaniputaUonbarl)fi^e.

u Or, flétrissure, bagne, peine de mort : trois « chpses qui se tiennent. Vous avez suppriflpé la flé-^ « tj'issure ; si vous êtes logiques, supprimez le reste.

« Le fer rouge, le boulçt et le couperet, c'étaient « les trois parties d'un syllogisme.

« Vous ayez ôté le fer rouge; le boulet et^e çou- « peret n'ont plus de sens. Farinace é^ît atroce, « mais il n'était pas absurde.

« Démontez-moi cette vieille échelle batteuse « des crimes et des peines, et refaites-la. Refaites (( votre pénalité, refaites vos codes, refaitçjs vos ce juges. Remettez les lois au pas des mœurs.

ce Jl^sieurs, il se coupe trop de tètes pa.i^ an en « France. Ppisque vous êtes en Irain de fa)pç des « économies, faites-en là-dessus.

« Puisque vous êtçs en verve de suppression, « supprimez le bourreau. A^jec la solde de vos « quatre-vingts bourreaux^ vçus paierez six cents « maîtres d'^pole,

» Spn^ez au'grqs du peuçlp,: De§^ écQle^ pQijy; les « enfants^ des ateliers pour les hommes.

t Savez- vous que la France est un des pays de ce l'Europe où il y a le moins de natifs qui sachent c< lire? Quoil la Suisse sait lire, la Belgique sait «lire, le Danemark sait lire, la Grèce sait lire, «llrlande sait lire, et la France ne sait pas lire! « c'est une honte.

« Allez dans tous les bagnes ; appelez autour de « vous toute la chiourme. Examinez tous ces con- « damnés de la loi humaine , calculez l'inclinaison «dp. tous ces profils, tâtez tous ces crânes. Chacun c(*de ces hommes tombés a au-dessous de lui son « type bestial ; il semble que chacun d'eux soit le « point d'intersection de telle ou telle espèce ani- « maie, avec l'humanité. Voici le loup cervier, voici (( le chat, voici le singe, voici le vautour, voici la « hyène. Or, de ces pauvres têtes mal conformées, « le premier tort est à la nature,, sans doiite le sec( cond à l'éducation.

(T La nature a mal ébauché, et l'éducation, mal « retouché l'ébauche. Tournez vos soins de ce côté : « une bonne éducation au peuple. Développez de « votre mieux ces malheureuses têtes, afin que l'in- (( lelligénce qui est dedans puisse grandir.

« Les nations ont le crâne bien ou mal fait, selon « leurs institutions. Rome et la Grèce avaient le « front haut. Ouvrez le plus que vous pourrez Tan- (( gle facial du peuple. Quand la France saura lire.

« ne laissez pas sans direction cette intelligence que « vous aurez développée : ce serait un autre dé- H sordre. L'ignorance vaut encore mieux que la « mauvaise science. Souvenez- vous qu'il y a un « livre plus philosophique que le Compère Mathieu , « c'est Y Écriture-Sainte.

Ci Quoi que vous fassiez, le sort de la grande « foule, de la multitude, de la majorité, sera tou- « jours relativement pauvre, et malheureux et « triste. A elle le dur travail, les fardeaux à pous- « ser, les fardeaux à traîner, les fardeaux à porter.

« Examinez cette balance : toutes les jouissances « dans le plateau du riche, toutes les misères dans « le plateau du pauvre. Les deux parts ne sont*elles « pas inégales? La balance ne doit-elle pas néces- « sairement pencher, et l'État avec elle,

« Et maintenant, dans le lot du pauvre, dans le « plateau des misères, jetez la certitude d'un avenir « céleste, jetez l'aspiration au bonheur éternel, je- « tez le paradis, contrepoids magnifique I vous réta- « blissez l'équilibre. La part du pauvre est aussi « riche que la part du riche. C'est ce que savait Je- « sus, qui en savait plus long que Voltaire (1).

(1) Les philosophes du xviii« siècle, 'la guillotine de 93 et les insen- ;ésde cette époque, ont fait au monde un mal qui durera encore des iècles, moralement et pathologiquement parlant. On le verra.dans le cours de cet ouvrage.

(NaU de l'Auteur.)

« Donnez au peuple qui travaille et qui souffre, « donnez au peuple, pour qui ce monde est mau- « vais, la croyance à un meilleur monde fait pour « lui. 11 sera tranquille, il sera patient. La patience a est faite d'espérancje.

€c Donc, ensemencez les villages d'évangiles. Une « BibFe par cabane; que chaque livre et chaque « champ produisent à eui deux un travailleur mo- « raL

, a La tête de Thomme du peuple, voilà la question. « Cette tète est pleine de germes utiles. Employez, t pour la faire mûrir et venir à bien, ce qu'il y a « de plus lumineux et de mieux trempé dans la « vertu. »

c( Tel assassine sur les grandes routes qui, mieux « dirigé^ eût été le meilleur serviteur de la cité. « Cette tête de l'homme du peuple, cultivez-la, dé* « frichez-la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, « moralisez-la, utilisez-la ; vous n'aurez pas besoin « de la couper. »

(Victor Hugo.)

Il n'y a pas un seul homme sur mille, qui connaisse les lois dans nos gouvernements modernes. Dans l'antiquité , tous les citoyens connaissaient les lois , parce qu'ils les faisaient. Dans l'ignorance profonde de nos sociétés, on devrait au

moin» faire pour les classes pauvres, ce qu'on fait pour les soldats : Un livret sorti des presses qai appartiennent à rËtal, ne coûterait pas deux sous, et contiendrait le décalogue, et quelques lumineuses pensées qui retentiraient dans tous les cœurs»

Page 1