PEINE DE MORT
(c Cette profusion inutile de supplices, qui n'a « jamais rendu les hommes meilleurs, m'a poussé « à examiner si la peine de mort est véritablement « utile et juste^ dans un gouvernement bien orgac< nisé; Quel peut être ce droit que les hommes se « donnent d'égorger leurs semblables? Ce n'est cer- « tainement pas celui sur lequel sont fondées la soua verainelé et les lois. Les lois ne sont que la somme c( des portions de liberté de chaque particulier, les oc plus petites que chacun ait pu céder. Elles repréc< sentent la volonté générale, qui est l'assemblage <c de toutes les volontés particulières. Or, qui a jac( mais voulu donner aux autres hommes le droit de « lui ôter la vie ! Comment, dans les plus petits (( sacrifices de la liberté de chacun, peut se trouver a compris celui de la vie, le plus grand de tous les « biens? Et si cela était, comment concilier ce prin-
(1) « Kadosch, kadosch, kadosch adonaï Zebaoth. » (Traduction hébraïque.) Saint 1 saint! trois fois saint est Téternel Zebnolh.
« cipe avec cette autre maxime : que l'homme c( n'a pas le droit de tuer lui-même^ puisqu'il a dû « ravoir, s'il a pu le donner à d'autres ou à ta so- « ciété(i).
€ La peine de mort n'est autorisée par aucun « droit. Elle ne peut être qu'une guerre de la na- « tion contre un citoyen dont on regarde la desc( truction comme utile et nécessaire à la conserva- K tion de la société. Si donc je démontre que^ dans « l'état ordinaire de la société, la peine de mort « d'un citoyen n'est ni utile, ni nécessaire, j'aurai <i gagné la cause de l'humanité. Je dis dans l'état f< ordinaire, car la mort d'un citoyen peut être né- « cessaire en un cas, et c'est lorsque privé de sa « liberté, il peut troubler la tranquillité de la na- « tion, quand son existence peut produire une ré- « Yolution dans la forme du gouvernement établi. « Ce cas ne peut avoir lieu que lorsqu'une nation a perd ou recouvre sa liberté, ou dans les temps « d'anarchie, lorsque les désordres même tiennent H lieu de lois. Mais pendant le règne tranquille de a la législation, et sous une forme de gouvernement « approuvée par les vœux réunis de la nation, dans «c un état défendu contre les ennemis, et soutenu « au dedans par la force, et par l'opinion plus efti-
(1) Cette pensée est diffuse, mais profonde : du reste, tout ce qui suit a vieilli, et n'a plus de sens pour nous. (Noie de C Auteur,)
« cace que la force même ; où l'autorité est tout « entière dans les mains du souverain^ où. les ria chesses ne peuvent acheter que des plaisirs, et « non du pouvoir^ il ne peut y avoir aucune néces- « site (Tôter la vie à un citoyen.
« Quand Texpérience de tous les siècles ne prou- « rerait pas que la peine de mort n'a jamais em- « péché les hommes déterminés de nuire à la so- <c ciété ; quand l'exemple des Romains , quand ti vingt années du règne de l'impératrice de Russie, (( Elisabeth donnant aux pères des peuples un c exemple plus beau que celui des plus brillantes « conquêtes; quand tout cela^ dis-je, ne persua- <( derait pas les hommes, à qui le langage de la raii< son est toujours suspect, et qui se laissent plutôt u entraîner à l'autorité, il suffirait de consulter la (( nature de l'homme, pour sentir cette vérité.
c Ce n'est pas l'intensité de la peine qui fait le « plus grand effet sur l'esprit humain, mais sa du- « rée, parce que notre sensibilité est plus facile- « ment et plus durablement affectée par des im- « pressions faibles , mais répétées , que par un « mouvement violent, mais passager. L'empire de « l'habitude est universel sur tout être sensible, et « comme c'est elle qui enseigne à l'homme à parler, H à marcher, à satisfaire ses divers besoins, ainsi « les idées morales se gravent dans l'esprit humain
« par des impressions répétées. La mort d'un scé- (( lérat sera par cette raison un frein moins puis- « sant du crime, que le long et durable exemple (( 4'un homme privé de sa liberté, el devenuunani- (( mal de service pour réparer, par les travaux de « toute sa vie, le dommage qu'il a fait à la société.
a Ce retour fréquent du spectateur sur lui-même : « Si je commettais un crime j je serais réduit toute « ma vie à celte malheureuse condition , fait une « bien plus forte impression que l'idée de la mort « que les hommes voient toujours dans un lointain (( obscur* La terreur que cause l'idée de la mort, a (( beau être forte, elle ne résiste pas à l'oubli si « naturel à l'homme > même dans les choses les plus (( essentielles, surtout quand cet oubli est appuyé « par les passions. Règle générale : Les impresc( sions violentes surprennent et frappent, mais leur . « effet ne dure pas. Elles sont capables de pro- « duire ces révolutions qui font tout à coup, d'un (( homme vulgaire , un Spartiate ou un Ro- « main ; mais dans un gouvernement tranquille et « libre , elles doivent être plus fréquentes que « fortes.
« La peine de mort infligée à un criminel n'est, (( pour la plus grande partie des hommes, qu'un « spectacle ou un objet de compassion ou d'indice gnation. Ces deux sentiments occupent l'âme des
(( Spectateurs^ bien plus que la terreur salutaire que K la loi prétend inspirer. Mais pour celui qui est 4( témoin d'une peine œntinuelle et modérée, le a sentiment de la crainte est le dominant, parce- « qu'il le sent. Dans le premier cas, il arrive au 4( spectateur du supplicié, la mémo chose qu'au « spectateur d'un drame , l'homme violent et in- ¥ juste retourne à ses injustices.
c( Aiin qu'une peine soit juste, eUe ne doit avoir (cque le degré d'intensité qui suffit pour éloigner ce les hommes du crime. Or, je dis qu'il n'y a point a d'homme, qui, avec un peu de réflexion, puisse a balancer entre le crime, quelque avantage qu'il a s'en permette, et la perte entière et perpétuelle « de sa liberté ; donc la peine d'un esclavage périt pétuel a tout ce qu'il faut pour détourner du « crime l'esprit le plus déterminé, aussi bien que la « peine de mort; j'ajoute qu'elle produira cet effet « encore plus sûrement. Plusieurs hommes envi- « sagent la mort d'un œil ferme et tranquille^ les « uns par le fanatisme, d'autres par cette vanité qui u nous accompagne au delà même du tombeau, (( d'autres par un dernier désespoir qui les pousse ce à sortir de la misère, ou à cesser de vivre*
c Mais le fanatisme et la vanité abandonnent le <( criminel dans les chaînes, sous les coups, dans « une cage de fer, et le désespoir ne termine pas ses
i' maux , mais les commence. Notre nature résiste phis
« à la violence et anx dernières douleurs qui ne sont
« que passagères, qu'au temps et à là continuité de
« l'ennui, parce que dans le premier cas, elle peut,
« en se rassemblant, pour ainsi dire, tout en elle
« même, repousser la douleur qui l'affaiblit!... et
c< dans le second, tout son ressort ne sufiBt pas pour
« résister à des maux dont l'action est longue et
« continue. Dans une nation où la peine de mort est
« employée, tout exemple de punition suppose (1)
c<]un nouveau crime, au lieu que l'esclavage per-
« pétuel d'un seul homme donne des exemples frap-
« pants et durables. S'il est important que les
« hommes aient souvent sous les yeux les effets du
« pouvoir des lois, il est nécessaire qu'il y ait sou-
« vent des criminels punis du dernier supplice.
a Ainsi la peine de mort suppose des crimes fré-
« quents, c'est*-à-dire que, pour être utile, il faut
« qu'elle ne fasse pas toute l'impression qu'elle de-
(( vrait faire. On me dira qu'un esclavage perpétuel
c est une peine aussi douloureuse que la mort, et
(( par conséquent aussi cruelle. Je réponds qu'en
« rassemblant en un point tous les moments mal-
« heureux de la vie d'un esclave, sa peine serait,
« peut-être, encore plus terrible que le supplice le
(1) Suppose est employé ici pour exige.
« plus grand, mais les moments sont répandus sur « toute la vie/ au lieu que la peine de mort exerce « toute sa force dans un court espace de temps. ¥. C'est un avantage de la peine de Tesclavage pour « la société, qu'elle effraie plus celui qui en est le « témoin, que celui qui la souffre, parce que le pre- « mier considère la somme de tous les moments m malheureux, et le second est distrait de l'idée de « son malheur futur par le sentiment de son mal- « heur présent. Tous les maux s'agrandissent dans « l'imagination, et celui qui souffre trouve des rosir sources et des consolations que les spectateurs de c cesmauxneeonnaissent point, et ne peuvent croire, c parce que ceux-ci jugent d'après leur propre tf sensibilité, de ce qui se passe dans un cœur de- « venu insensible par l'habitude du malheur. Je « sais que c'est un art difficile et que l'éducation « seule peut donner, que de développer les senti- « ments de son propre cœur. Mais quoique les scé- « lérats ne puissent rendre compte de leurs prin- « cipes, ces principes ne les conduisent pas moins. <c Or, voici à peu près le raisonnement que fait un « voleur ou un assassin, qui n'est détourné du crime « que par la potence ou par la roue. Quelles sont « donc ces lois qu'on veut que je respecte, et qui « mettent une si grande différence entre moi et un « homme riche ? Il me refuse un léger secours que
« je lui demande, et il me renvoie à un travail qu'il « n'a jamais connu. Qui les a faites ces lois? les « riches et les grands, qui n'onl jamais daigné en- « trer dans la chaumière du pauvre, et qui ne lui a ont jamais vu partager un morceau de pain moisi u à ses enfants affamés et è leur mère . éplorée I (( Rompons ces conventions funestes au plus grand « grand nombre, et utiles à quelques tyrans, Atta- « quons l'injustice dans sa source. Je retournerai à « mon indépendance naturelle, je vivrai, libre et « heureux des fruits de mon industrie et de mon « courage. Il arrivera peut-être un temps de dou- « leur et de repentir ; mais ce temps sera court, et « pour un jour de peine j'aurai plusieurs années^ de a plaisirs et de liberté. Roi d'un petit nombre « d'hommes déterminés comme moi, je corrigerai « les méprises de la fortune, et je verrai ces tyrans u pâlir a la vue de celui que leur faste insultant met- « tait au dessous de leurs chevaux et de leurs chiens.
c( Alors la religion se présentant à Tesprit du scé- « iérat qui abuse de tout, lui mettant devant les « yeux un repentir facile et une espérance presque « assurée d'une félicité éternelle, achèvera de dimi- « nuer pour lui Thorreur de la dernière tragédie (1).
« Mais celui qui voit un grand nombre d'années,
(1) Cq paragraphe n'est ni pensé, ni moU. (NoUde CAv^mt,) .
« 'ou même lout le cours de sa vie, se passer dans ia « servitude et dans la douleur^ esclave de ces mêmes (( lois dont il est protégé, et cela sous les yeux de (( ses concitoyens, avec lesquels il vit actuellement « libre et en société^ fait une comparaison utile de « tous ces maux , de Tincertitude des succès du (( crime et de la liberté du temps pendant lequel il « en goûterait les fruits, avec les avantages qu'il (( peut s'en permettre. L'exemple continuellement « présent des malheureux qu'il voit victimes de leur « imprudence, le frappe plus que celui du supplice « qui l'endurcit, au lieu de le corriger.
« La peine de mort est encore un mal pour la so- (( ciété, par l'exemple d'atrocité qu'elle donne. Si « les passions ou la nécessité de la guerre ont en- « seigné aux hommes à répandre le sang humain, « au moins les lois dont le but est d'inspirer h dou- « ceur et l'humanité^ ne doivent pas multiplier les « exemples de la barbarie ^ exemples d'autant plus c< horribles, que la mort légale est donnée avec plus « d'appareil et de formalités.
(( // me parait absurde que les lois qui ne sont que (( l'expression de la volonté publique, laquelle dé- « teste et punit Ihomicide, en commettent un elles- « mémes^ et que^ pour détourner les citoyens du « meurtre y elks ordonnent un meurtre public.
« Quelles sont les lois vraies et utiles? Celles que
<( tous proposeraient et voudraient observer dans « les moments auxquels se tait l'intérêt dont la voix « est toujours écoutée, ou lorsque cet intérêt parti- « culier se combine avec l'intérêt général : Or^ « quels sont les sentiments naturels des hommes sur « la peine de mort? Nous pouvons les découvrir dans Ci rindigîmtionet le mépris avec lesquels on regarde a le bourreau, qui n'est cependant qu'un exécuteur u innocent de la volonté publique^ un bon citojfen « qui contribue au bien général^ un défenseur né- « cessaire de la sûreté de VÊtat au-dedans^ comme « un valeureux soldat contre les ennemis du dehors. a Quelle est donc l'origine de cette contradiction, « et pourquoi ce sentiment d'horreur est-il ineffa- (( cable dans l'homme , malgré tous les efforts de sa a raison? C'est que dans une partie reculée de « notre âme, où les formes originelles se sont mieux « conservées, nous retrouvons un sentiment qui a nous a toujours dicté que notre vie n'est au poui( voir légitime de personne, que de la nécessité qui « régit l'univers.
« Que doivent penser les hommes, en voyant des « sages magistrats et des ministres sacrés de la « justice, faire traîner un coupable à la mort , en « cérémonie, avec indifférence et tranquillité ; et « tandis que, dans l'attente du coup fatal , le mal- <£ heureux est en proie aux convulsions et aux der-
« nières angoisses, le juge (1) qui vient de le « condamner^ quitte son tribunal pour goûter les « plaisirs et les douceurs de la vie , et peut-être « s'applaudir en secret de son autorité? Ah I diront- « ils, ces lois, ces formes cruelles et réfléchies ne c( sont que le manteau de la tyrannie ; elles ne sont « qu'un langage de convention, un glaive propre à « nous immoler avec plus de sécurité, comme des <( victimes dévouées en sacrifice à Tidole infatigable « du despotisme; L'assassinat qu'on nous représente c< comme un crime horrible, nous le voyons prati- « quer froidement et sans *remords. Autorisons- « nous de cet exemple I La mort violente nous « paraissait une scène terrible dans les descriptions « qu'on nous en faisait, mais nous voyons que c'est « une affaire d'un moment. Ce sera moins encore « dans celui qui, en allant au-devant d'elle, s'é- « pargnera presque tout ce qu'elle a de doulou- « reux.
« Tels sont les funestes paralogismes qu'ont, au
(1) Nous avons déjà protesté , dans le corps de cet ouvrage , contre ce préjugé malheureux derendre passibles les magistrats de Tatrocité des législations. Les magistrats sont presque, sans exception , des citoyens intègres et vertueux, pleins de religiosité et de savoir, vivant de la vie du foyer, au sein de leur famille; hommes d'ordre, de paix et d*étude, ils obéissent aux lois, dont ils ont le dépôt sacré, ils prêtent une langue à ces lois, mais ne sont pas les auteurs de ces lois. Nous nous honorons très fort d*avoir toujours compté parmi nos amis des membres de la haute mngistraiure.
« moins confusément , les hommes disposés au (( crime, sur lesquels l'abus de la religion peut plus « que la religion même. Si Ton m'oppose que près- « que tous les siècles et toutes les nations ont dé- (( cerné la peine de mort contre certains crimes, je « réponds que cet exemple n'a aucune force contre « la vérité à laquelle on ne peut opposer de presa cription. L'histoire des hommes est une mer im- (i mense d'erreurs, où l'on voit surnager ça et là, « et à de grandes distances entre' elles, un petit (^ nombre de vérités mal connues.
« Presque toutes les nations ont eu des sacrifices « humains. Je puis me prévaloir avec bien plus « de raison de l'exemple de quelques sociétés qui se « sont abstenues d'employer la peine de mort, « quoique pendant un court espace de temps ; car « c'est la nature et le sort des grandes vérités que « leur durée n'est qu'un éclair en comparaison de la « longue et ténébreuse nuit qui enveloppe l'huma- « nité. Ces temps fortunés ne sont pas arrivés en- « core, où la vérité sera, comme l'a été jusqu'à pré- « sent l'erreur^ le partage du plus grand nombre. Je « sens que la voix d'un philosophe est trop faible « pour s'élever au-dessus du tumulte et des cris de « tant d'hommes asservis aux préjugés d'une cou - (( tume aveugle. Mais le petit nombre de sages ré- « pandus sur la terre m'entendront et répondront du
ft fond de leur coeur. Et si cette vérité que tant a d'obstacles éloignent des princes, malgré eux, « peut parvenir jusqu'à leur trône, qu'ils sachent » qu'elle y arrive avec les vœux secrets de tous les « hommes; que le souverain qui l'accueillera sache n que sa gloire effacera celle des conquérants, et « que l'équHable postérité placera ses pacifiques « trophées au-dessus de ceux des Titus, des Anto- « nin et des Trajan. »
(Beggaria.)