CHAPITRE XXVm
Nous avons dit, dans le cours de cet ouvrage, que la France avait toujours eu une législation «fort rigoureuse.
Yoici l'opinion du premier président de Lamoignon, à cet égard :
a L'avocat ou conseil qu'on avait accoutumé de « donner aux accusés, n'est point un privilège
accordé par les ordonnances ni par les lois ; c'est
« une liberté acquise par le droit naturel^ qui est « plus ancien que toutes les lois humaines. La nan ture enseigne à tout homme qu'il doit avoir « recours aux lumières des autres, quand il n'en « a pas assez pour se défendre. Nos ordonnances « ont retranché aux accusés tant d'avantages^ qu'il « est bien juste de leur conserver ce qui leur reste, « et principalement l'avocat qui en fait la partie la « plus essentielle ; que si Von veut comparer notre « nation à celles des Romains et des autres nations, a on trouvera qu'il n'y a point de législation « aussi rigoureuse que celle que Von observe en a France^ particulièrement depuis l'ordonnance de (c 1539.
(Lamoignon .)
Discours sur r administration de la justice.
l'accusé devant ses juges.
« Le moment critique est arrivé, où l'accusé va « paraître devant ses juges. Je me hâte de le de- « mander : quel est l'accueil que vous lui destinez ? « Le recevrez-vous en magistrat ou bien en enne- « mi? Prétendez-vous l'épouvanter, ou vous ins- « truire? Que deviendra cet homme, enlevé subia tement au cachot, ébloui du jour qu'il revoit, et
<( transporté tout-à-coup au milieu des hommes qui « vont traiter de sa mort? Déjà tremblant, il lève « h, peine un oeil incertain sur les arbitres de son « sort, et leurs sombres regards épouvantant et re- « poussent les siens. Il croit lire d'avance son arrêt « sur les replis sinistres de leurs fronts ; ses s^is, « déjà troublés, sont frappés par des voix rudes et « menaçantes ; le peu de rayon qui lui reste, achève « de le confondre^ ses idées s'effacent, sa faible a voix pousse à peine une parole hésitante ; et, « pour comble de maux, ses juges imputent peut- « être au trouble du crime, un désordre que pro- « duit la terreur seule de leur aspect. Quoi! vous « vous méprenez sur la consternation de cet ac- (( cusé, vous qui n'oseriez peut-étre parler avec tf assurance, devant quelques hommes assemblés ! m Éclaircissez ce front sévère ; laissez lire dans vos « regards cette tendre inquiétude pour un homme a qu'on désire trouver innocent; que votre voix, (( douce dans sa gravité, semble ouvrir, avec votre » bouche, un passage à votre cœur; contraignez w celte horreur secrète que voifâ inspirent la vue « de ces fers, et les dehors affreux de la misère ; « gardez-vous de confondre ces signes équivoques a du crime, avec le crime même ^ et songez que aces tristes apparences cachent peut<-être tan a homme vertueux. Quel objet! levez les yeux, et
M voyez sur vos têles l'image de votre Dieu, qui <-<. fut un innocent accusé. Tous êtes homme, soyez (( humain; vous êtes juge, soyez modéré; vous êtes a chrétien, soyez charitable. Homme, juge, chré- « tien, qui que vous soyez, respectez le malheur ; a soyw doux et compatissant pour un homme qui et se repent, et qui, peut-être, n a point à se re- « pentir.
« Mais laissons la contenance da juge, pour parce 1er d'un art dangereux, dont j'ai souvent entendu « vanter l'utilité; c'est celui d'égarer l'accusé par « des interrogations captieuses^ même par des sup- (( positions fausses, et d'employer, enfin, l'artifice « et le mensonge à découvrir la vérité. Cet art n'est « pas bien difficile ; on trouble la tête d'un malheu- « reux accusé par cent questions disparates : on (( affecte de ne pas suivre l'ordre des faits ; on lui « éblouit la vue, en le faisant tourner avec rapidité « autour d'une suite de différents objets ; et l'arrê- , c( tant tout-à-coup, on lui suppose un aveu qu'il n'a « pas fait, on lui dit : Voilà ce que tu viens de con- (( fesser, tu te contredis, tu mens, et tu es perdu.
c Quel méprisable artifice I Et quel est son effet? « L'accusé reste interdit; les paroles de son juge « tombent sur sa tête comme un foudre in|prévu ; il <( est étonné de se voir trahi par lui-même ; il perd i« la mémoire et la raison; les faits se brouillent et
« se confondent; et souvent^ une contradiction ima- « ginaire le fait tomber dans une contradiction « réelle.
« Cet art est odieux autant qu'injuste ; n'en souil- « Ions point nos honorables fonctions ; n'ayons d'au « tre art que la simplicité ; allons au vrai par le yrai ; « suivons un accusé dans tous les faits^ mais pas à « pas et sans le presser; observons sa marche, mais « sans l'égarer; et s'il tombe, que ce soit sous l'effort « de la vérité, et non pas sous nos pièges. »
(Servan.)