AUGUSTE DE THOU
« Gadent super eos carbones in ignem dejioies n eos ; in miseriis non subsistent
« Que les charbons ardents tombent sur leurs « tôtes ; jetez4es dans le feu , et dans un abîme « si profond qu'ils ne s'en puissent jamais « relever (1). »
(PSAUMBlSe.)
On a fatigué Tévidence en démontrant mathématiquement l'inutilité de la peine de mort ! On a démontré mathématiquement que c'était l'école des crimes I On a prouvé jusqu'aux dernières limites de l'évidence qu'elle corrompait les mœurs! qu'elle endurcissait les cœurs I qu'elle poussait au crime ! que l'exemple en était funeste I Que sous la législation qui avait aboli cette réparation sociale , pendant plusieurs générations, il s'était commis moins de crimes que durant son règne malheureux!
On a démontré qu'elle pouvaitatteindrerinnocence comme le crime ; on a prouvé par A plus B qu'elle portait une atteinte fatale à la santé publique, et l'on a maintenu cette terrible peine pour punir les
(1) Cette malédiction n'est portée par nous que contre les peines atroces et non cmvtre aueun homme.
[fiote de l'Auteur.)
criminels, tandis qu'on sait qu'il n'y a pas d'exécution qui ne produise des criminels (1).
Avant de transcrire ici le drame d'un homme de bien égorgé^ quoique innocent, nous tenons à transcrire les apprêts du drame, de ce drame dont les lenteurs, les formalités^ les apprêts sont mille supplices dans un supplice ! mille déchirements dans un déchirement ! Quoique extrait d'un ouvrage d'imagination, la peinture en est d'une vérité épouvantable.
(( Cette machine inconnue, et d'un aspect si non- « veau, m'inquiétait malgré moi. Que voulait dire « ce théâtre, et à quoi bon? Je serais resté fiié à la a même place tout un jour, sans pouvoir m'expli- « quer la chose. J'étais donc debout à cette fenêtre
(l) Nous n*avons jamais vu ni guillotine, ni potence, Dieu merci ! Nous n'avons jamais vu exécuter un homme» Dieu merci I Notre présence nous semblerait un tort immense envers nous-même. Comment peut-on vouloir former le parterre du bourreau! comment peut-on aller se repaître de Tagonie et de regorgement d'un de ses semblables ! Il faudrait faire le vide autour de cet effrayant appareil. Nous demandons si un homme sans mission peut vouloir faire entrer dans son esprit le spectacle affligeant de Thomme égorgeant froidement un homme, après l'avoir attaché comme une bête immonde! ... Les femmes au moins devraient avoir assez de pudeur et de respect pour elles-mêmes pour fuir ces scènei^ sanglantes, où l^on devient fou, où Ton prend la contagion du crime, la monomanie homicide,
et où les mères exposent leurs enfants à des infirmités horribles!
Laissons finis sentis le patient, le bourreau et la force publique, et que les innoceois ae contentent de prier pour celui qui va mourir : c'est un homme !
(Noie de r Auteur.)
« de rez-de-chaussée , muet y inquiet , curieux , « écoutant avec un frémissement inrolonlaire les a coups du marteau, quand le jeune ouvrier fut in* «t terrompu par un joli enfant qui venait pour lui t vendre de la ficelle, cet enfant c'était mon fabri- « cant de la Salpétrière, il apportait le travail de « quinze jours, et, à son air timide, on voyait qu'il « tremblait d'être refusé. Le charpentier l'accueillit « en bon jeune homme, il reçut sa corde sans trop c( la regarder, il la paya généreusement, et renvoya « cet enfant avec un gros baiser et un verre de ce « bon vin qui était sur le pied de l'échelle. Resté « seul, le jeune charpentier ne se remit pas à l'ou- (c vrage, il se promena d'un air soucieux de long en <( large, l'œil toujours fixé sur la porte ; évidem- « ment il attendait quelqu'un ; ce quelqu'un qui « arrive toujours trop tard , qui s'en va toujours « trop tôt, qu'on remercie de vous avoir dérobé c( votre journée, avec qui les heures sont rapides • comme la pensée. Arriva à la fin une fille belle et « fraîche, naïve et curieuse ; après le premier bon- « jour à son amant, elle s'occupa, tout comme moi, « de la machine. Je n'entendais pas un mot de la « conversation, mais elle devait être vive et inté- « ressante. A la fin, le jeune homme, à bout sans a doute de toutes ses explications, fit un signe à la « jeune fille comme pour l'engager a jouer son rôle
« sur ce théâtre ;^ d'abord elle ne voulut pas, puis « elle se fit prier moins fort^ puis elle consentit tout- « à-fait. Alors son fiancé, prenant un air grave et « sérieux 9 lui attacha les mains derrière le dos avec a la corde de Tenfant, il la soutint pendant qu'elle « montait sur l'estrade ; montée sur l'estrade , il a l'attacha sur la planche mobile, de sorte qu'une « extrémité de ce bois funeste touchait à la poitrine^ a pendant que les pieds étaient fixés à l'autre extré- « mité. Je commençais à comprendre cet horrible « mécanisme I J'avais peur de le comprendre , « quand tout-à-coup la planche s'abaissa lentement « entre les deux poutres; tout-à-coup aussi, et d'un « seul bond, le jeune charpentier est par terre, ses « deux mains entourent le cou de sa maîtresse ainsi « garottée; lui cependant , jovial exécuteur de la « sentence qu'il a portée, il passe sa tête et ses deux (( lèvres brûlantes sous celte tête ainsi penchée, La « victime rose et rieuse avait beau vouloir se dé- (( fendre, paç un mouvement ne lui était permis.
« Eh bien I ce fut seulement au second baiser que « le jeune homme donna à sa maîtresse, que je (( compris tout-à*fait à quoi cette machine pouvait « servir.
c< Un léger coup sur Tépaule me tira de cette « horrible contemplation ; je me retournai épouci vanté, comme si je me fusse attendu à trouver
« derrière mot l'homme pour qui travaillait le cbar- « peDtier; jene vis que la figure douce , triste et « compatissante de Sylvio. Yieiïs, mon ^mi^ dis-je à « Sylvie avec le sourire d'un insensé, viens voir « cette machine sur laquelle ces deux bons jeunes « g(»s prennent leurs ébats amoureux , comme font « sur cette planche polie les pigeons du colombier. « Crois-tu donc que sur ce parquet tout uni , entre ces « deux poutres de sapin, «i odorantes et si blanches, <K théâtre innocent de tant d'amour^ puisse jamais <r se passer une horrible scène de meurtre 1 Que « âis--je ! Le phis horrible des crimes, un meurtre (( de sangfroid, un meurtre accompli à la face de u Dieu et des hommes I Peux-tu donc penser jamais c< qu'à cette échancrure où se penche amoureuseu ment la tête animée et souriante de cette belle a fille, puisse jamais tomber de son dernier bond « une tête fraîchement coupée? Et pourtant la « chose n'est que trop certaine. Demain, peut-être, <i le bourreau viendra , qui demandera si la maa chine est prête. Il grimpera à cette échelle, pour a s'assurer que le théâtre est solide, il parcourra à « grands pas ces planches si bien jointes, pour s'as* c< surer qu'elles résisteront à la palpitante agonie « du misérable ; il fera jouer la bascule, car il faut a que la bascule soit alerte et preste, et s'abaisse « aussi promplement que le couteau. Une fois qu'il
(( se sera bien assuré de rexcellence de ce travail, € auquel se rattachent la paix, Pbonneur, la fortune « et la tranquillité des citoyens, terrible pilotis sur (( lequel est bâtie la société tout entière, Thomme « fera un petit sourire de satisfaction au maître <t charpentier, il dira qu'on lui apporte sa machine « de bonne heure ou bien le soir, après quoi ce a riant théâtre d'amour ne sera plus qu'un théâtre t de meurtre ; le boudoir deviendra échafaud sauce glant ; on n'entendra plus là, non plus jamais, le c< bruit des baisers. A moins que d'appeler un baiw ser cette dernière aumône que jette le prêtre du a bout de ses lèvres tremblantes sur la joue pâle et « livide de l'homme qui va mourir.
(Jules Jàmn.)
AUGUSTE 0E THOUI l'hONNEUR ET l'iNNOGENGE CONDAMNÉS A MORT.
« Les lois d'Angleterre ne regardent pas comme c< coupables d'une conspiration ceux qui en sont ff instruits, et qui ne la révèlent pas. Elles ontsup- « posé que le délateur est aussi infâme que le conspi- « rateur est coupable. En France, ceux qui savent « une conspiration et ne la dénoncent pas, sont pu- « nis de mort. Louis XI, contre lequel on conspi- « rait souvent, porta cette loi terrible. Un Louis XII,
a un Henri lY ne Teussent jamais imaginée. Cette '< loi, non seulement force an homme de bien à être « délateur d'un crime qu'il pourrait prévenir par de « sages conseils et par sa fermeté, mais elle Fexff pose encore à être puni comme calomniateur, ^< parce qu'il est très aisé que les conjurés prennent <( tellement leurs mesures, qu'il ne puisse les con- « vaincre.
« Ce fut précisément le cas du respectable Fran- « çois-Auguste de Tbou, conseiller d'État, fils du « seul bon historien dont la France pouvait se « vanter, égal à Guichardin, par ses lumières, et « supérieur peut-être par son impartialité.
(( La conspiration était tramée beaucoup plus « contre le cardinal de Richelieu , que contre « Louis XIIL II ne s'agissait point de livrer la « France à des ennemis, car le frère du roi, prince cipal auteur de ce complot, ne pouvait avoir pour « but de livrer un royaume dont il se regardait en- (< core comme l'héritier présomptif, ne voyant entre « le trône et lui qu'un frère aîné mourant, et deux (( enfants au berceau .
« De Thou n'était coupable ni devant Dieu ni « devant les hommes. Un des agents de Monsieur, « frère unique du roi, duc de Bouillon, prince souc< verain de Sedan, et du grand-écuyer d'Ëffiat. « Cinq-Mars, avait communiqué de bouche, le plan
« du complot au conseiller d'État. Celui-ci alla « trouver le grand-écuyer Cinq-Mars, et fit ce qu'il « put pour le détourner de celte entreprise ; il lui c( en remontra les difficultés. S'il eût alors dénoncé « les conspirateurs, ii n'avait aucune preuve contre « eux ; il eût été accablé par la dénégation de l'héct ritier présomptif de la couronne, par celle d'un c< prince souverain, par celle du favori du roi, enfin, « par l'exécration publique ; il s'exposait à être puni « comme un lâche calomniateur^
« Le chancelier Séguier même en convint, en « confrontant de Thou avec le grand-écuyer. Ce u fut dans cette confrontation que de Thou dit k « Cinq-Mars ces propres paroles mentionnées au « procès-verbal : « Souvenez-vous, Monsieur, qu'il (( ne s'est point passé de journée que je ne vous aie « parlé de ce traité, pour vous en dissuader. » « Cinq-Mars reconnut cette vérité. »
(Voltaire.)
Et l'innocent marcha au supplice! jetant à la terre cette antique malédiction :
<K Maudit soit le jour où il a été dit : Un homme « est nél... »
(Job.)