ACTE I, SCÈNE VI 6l
et parades d^une heure. Et, dans ma pauvre petite église déserte, je vis mille fois plus que toi dans tes hôpitaux et tes salons pleins.
LE DOCTEUR
Je ne vois pas! . . .
l'abbé
5 Regarde mieux ! (Se rapprochant.) Écoute, j'ai parmi mes pénitentes une femme dont je peux parler sans le moindre scrupule de conscience. Je ne la connais pas. Je n'ai jamais vu son visage qui est toujours couvert et sa voix de conversation pourrait demain frapper mon
lo oreille que cette voix ne me dirait rien. En effet, tous ces chuchotements de la pénitence, brisés et confidentiels, sont sans personnalité pour le prêtre qui les entend dans l'ombre. Ils ont beau défiler par centaines, c'est toujours le même homme et la même femme que
15 nous écoutons gémir! • . .
LE DOCTEUR
Alors, tu dis que ta pénitente? ...
l'abbé
Elle est mariée, malheureuse et elle aime un autre
homme que son mari. Jamais, à cet homme — avec
lequel elle est tenue d'avoir, dans le monde, des rela-
20 tions fréquentes — elle n'a laissé soupçonner son amour
))ien qu'elle se sache aimée de lui. Dix fois, sa passion,
comprimée, a été près d'éclater, au point qu'elle est sortie pour courir chez celui qu'elle nommait déjà tout bas son amant et, chaque fois, c'est à mon confessionnal qu'elle est venue s'abîmer, en pleurs, et d'où elle est repartie victorieuse et rassérénée. 5
LE DOCTEUR
Pour combien de temps?
l'abbé
Cette lutte dure depuis deux mois. Je tiens cette âme, je la dispute aux déchéances de l'amour. C'est mon duel! Voilà ce que je fais!
Eh bien, c'est monstrueux! 10
l'abbé
J'empêche cette femme de tomber. Voilà à quoi Je sers.
LE DOCTEUR
Tu n'empêches rien. Heureusement! Tu retardes, tout au plus, de quelques minutes l'inévitable conjonction de ces deux êtres. Tu ne seras pas toujours là à 15 l'heure où souffle le désir! Demain, ce soir peut-être, ta victorieuse se précipitera chez son ami et s'y confessera en versant d'autres pleurs. Elle lui dira tout ce qu'elle ne t'a pas dit. Ils s'aimeront deux fois plus fort