ACTE PREMIER II
LA DUCHESSE, secouant froidement la tôtc.
Moi qui me porte bien, je reste en deçà de la vérité. Mon père, le marquis de Givres, a été tué d'une chute de cheval deux jours avant ma naissance qui a coûté la vie à ma mère à laquelle on n'avait pu cacher la mort de son mari qu'elle adorait. Mon berceau s'est balancé entre deux cercueils. Mes parents et moi, nous ne nous sommes jamais vus, et je n'ai donné mon baiser filial qu'à des portraits !
LE DOCTEUR
Ce sont des regrets en moins, allez !
LA DUCHESSE
Ou en plus. J'ai perdu également de bonne heure une sœur, un oncle, tous les miens, j'ai grandi dans des robes de deuil.
J'ai joué en pleurant. Mes poupées même n'étaient pas gaies et semblaient orphelines, et j'ai passé ainsi, avec des gouvernantes, sous nos sombres ifs de province,
une jeunesse abritée, mélancolique et solitaire.
LE DOCTEUR
Vous avez bien eu quelques joies ?
LA DUCHESSE
Rares et petites, rapides comme une eau courante et toujours escortées de douleurs ou suivies de déceptions. Enfin, à l'âge d'être mariée, j'ai dû vivre à Paris, chez ma cousine de Lézignan, dans la tapageuse et monotone aventure des dîners, des soirées et des fêtes. Là, j'ai dansé, j'ai ri, j'ai porté du rose. On a vu mes bras. Les journaux m'ont souvent citée. Toutes ces morts successives et providentielles avaient arrondi ma dot. J'étais un grand nom sur un gros sac. On me trouva la plus belle et tout le monde me le dit. Le duc de Chailles, étincelant à mes yeux éblouis du factice éclat de l'inconnu, * effleura de sa lèvre, un sbir, ma trem-