‹ Le FaiseurChapitre 55 sur 147 · ACTE II, SCÈNE IX · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IX

dans nos cœurs, ayez autant de courage que j'en ai eu déjà.

MINARD

Que s'cst-il donc passé?...

Un jeune homme riche se présente, et mon père est sans pitié pour nous...

MINARD

Je triompherai!...

mercadet, revenant.

Monsieur, vous aimez ma fille?

MINARD

Oui, Monsieur.

MERCADET

Du moins elle le croit 1 Vous avez eu le talent de le lui persuader...

MINARD

Votre manière de vous exprimer annonce un doute qui , venant de tout autre que de vous, m'offenserait. Comment n'aimerais-je pas mademoiselle ? Abandonné par mes parents et sans autre protection que celle de ce bon M. Duval qui m'a servi de père depuis neuf ans, votre fille, Monsieur, est la seule personne qui m'ait fait connaître les bon- • heurs de l'affection . Mademoiselle Julie est à la fois

une sœur et une amie, elle est toute ma famille!... Elle seule m'a souri, m'a encouragé : aussi est-elle aimée au delà de toute expression.

JULIE

Dois-je rester, mon père?...

mercadet, à sa fille.

Gourmande! (A Minard.) Monsieur, j'ai sur l'amour, entre jeunes gens, les idées positives que l'on reproche aux vieillards. Ma défiance est d'autant plus légitime, que je ne suis point de ces pères aveuglés par la paternité : je vois Julie comme elle est ; sans être laide, elle ne possède pas cette beauté qui fait crier : — « Ah! » Elle n'est ni bien ni mal.

MINARD

Vous vous trompez, Monsieur. José vous dire que vous ne connaissez pas votre Julie...

MERCADET

Oh î parfaitement... comme si...

MINARD

Non, Monsieur, vous connaissez la Julie que tout le monde voit et connaît : mais l'amour la transfigure! la tendresse., le dévouement, lui communiquent une beauté ravissante que moi seul ai. créée...

ACTEJI.SCÈiNE IX. 103

JULIE

Mon père, je suis honteuse...

M ER CADET

Dis -donc heureuse... Et s'il vous répète ces choses-là...

MINARD

Cent fois, mille fois, et jamais assez!... Il n'y a pas de crime à les dire devant un pèrel

MERCADET

Vous me flattez! Je me croyais son père, mais vous êtes le père d'une Julie avec laquelle je voudrais 'aire connaissance. Voyons, jeune homme, ouvrez les yeux l Les solides et belles qualités de son âme, je le conçois, peuvent changer l'expression de sa physionomie, mais le teint? Julie est modeste et résignée, elle sait qu'elle a le teint brun et les traits un peu... risqués...

JULIE

Mon pèrel...

MINARD

Mais vous n'avez donc pas aimél...

MERCADET

Beaucoupl J'ai, comme tous les hommes, traîné ce boulet d'or.

MINARD

Autrefois! mais aujourd'hui nous aimons

mieux...

MERCADET

Que faites-vous donc ?

MINARD

Nous nous attachons à l'âme, à l'idéal.

MERCADET

Et c'est ce qui rend ma fille jolie!... Ainsi, qu'une femme ait des hasards dans la taille, l'idéal la redresse! L'âme lui effile les doigts! l'idéal lui fait de beaux yeux et de petits pieds! l'âme éclaircit le teint!...

Certainement.

MERCADET

Nous autres gens élevés sous l'Empire, nous appelons cela...

MINARD

L'amour! cela! l'amour, le saint et pur

amour 1...

MERCADET

Avoir le bandeau sur les yeux.

JULIE

Mon père, ne vous moquez pas de deux enfants...

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