‹ Le Faust de Christophe-MarloweChapitre 43 sur 43 · FAUST · texte numérisé non relu

FAUST

pas tué Valenlito, il n'aurait pas évoqué Hélène, il n'aurait pas commis toutes ces fautes que Torthodoxie punit de Fenfer. Mais, par une fatalité étrange, quelque chose empêche le diabolique barbet de sortir, c'est la figure cabalistique que Faust a dessinée sur le seuil, le pentagtamme dont l'angle tourné vers la porte est trop ouvert et ferme le passage. — Le barbet ne peut donc obéir à l' injonction que lui adresse Faust de sortir. Il est pris dans le piège involontaire tendu par le savant. C'est alors qu'il change de forme. Le barbet devient un hippopotame « avec des yeux de feu et une effroyable mâchoire. » Plus de doute, c'est un esprit que Fausta introduit chez lui. Mais quel esprit? Est-ce un esprit de la terre, de l'eau ou du ciel ? Faust prononce la formule par laquelle on évoque un de ces esprits-là. L'hippopotame reste impassible. Faust emploie alors de plus fortes conjurations. « Es-tu, dit-il » au monstre, un échappé de l'enfer? Alors, regarde » ce signe. Les noires phalanges se courbent devant » lui. » Devant ce signe puissant, le monstre recule et va se cacher derrière le poêle. Faust l'appelle et le somme, en le menaçant de conjurations plus terribles, de venir se coucher à ses pieds. C'est alors que Méphistophélès apparaît et demande à Faust : « Qu'estce qu'il y a pour le service de monsieur? »

Ce n'est donc que par une série d'accidents et de hasards que Faust est amené, dans l'œuvre de Gœthe, à évoquer Mephostophilis. Dans l'œuvre de Marlowe, au contraire, il a toute l'initiative. Ici l'acte de Faust est prémédité dès le commencement du drame. Il fait venir Cornélius et Valdès, il leur demande de l'initier à la magie; puis, une fois l'initiation faite, il se rend la nuit dans un bois et somme le diable d'apparaître. Le diable répond à l'appel et Mephostophilis se montre, en disant comme le Mephislo de Gœthe : « Qu'y a-t-il pour votre service? »

Cette distinction entre les deux poètes est frappante. Chez Gœthe, Faust n'est qu'à moitié responsable de son action ; chez Marlowe, il l'est tout à fait. De là peut-être la différence entre les deux dénouements. Le Faust de Gœthe est pardohné, le Faust de Marlowe est damné.

La légende allemande, impitoyable comme le drame anglais, attribue également à Faust toute la responsabilité de son acte. Voici ce qu'elle raconte :

« Fauste vint en une forêt épaisse et obscure, comme » on se peut figurer, qui est située près de Wittenberg » et s'appelle la forêt Mangealle qui était autrefois » très-bien connue de lui-même. En cette forêt, vers » le soir, en une croisée de quatre chemins, il fit avec

2Sâ FAUST.

» un bâton un cercle rond et deux autres qui en- » traient dedans le grand cercle. Il conjura ainsi le » diable en la nuit, entre neuf et dix heures; et lors, » manifestement le diable se relâcha sur le point et se » fit voir au docteur Fauste en arrière, et lui proposa : » Or sus, je veux sonder ton cœur et ta pensée, que » tu me Fexposes comme un singe attaché à son » billot, et que non-seulement ton corps soit à moi, » mais aussi ton âme, et tu me seras obéissant, et je » f envolerai où je voudrai pour faire mon message ; » et aussi le diable amiella étrangement Fauste, et » Tattira à son abusion.

» Lors le docteur Fauste conjura le diable, à quoi » il s'efforça tellement qu'il fit un tumulte qui était » comme s'il eût voulu- renverser tout de fond en » comble; car il faisait plier les arbres jusques en » terre ; et puis le diable faisait comme si toute la » forêt eût été remplie de diables qui apparaissaient » au milieu et autour du cercle à l'environ, comme » un grand charriage menant bruit, qui allaient et » venaient çà et là tout au travers par les quatre » coins, redonnant dans le cercle comme des élans » et foudres, comme des coups de gros canon, dont » il semblait que l'enfer fût entr'ouvert, et encore y » avait-il toutes sortes d'instruments de musique

r^^^^tà^t^^i^^m

» amiables qui s'entendaient chanter fort doucement, » et encore quelques danses ; et y parurent aussi des » tournois avec lances et épées, tellement que le temps » durait fort long à Fauste, et il pensa de s'enfuir hors » du cercle. Il prit enfin une résolution unique et » abandonnée et y demeura, et se tint ferme à sa pre- » mière condition (Dieu permettant ainsi à ce qu'il » pût poursuivre), et se mit comme auparavant à con- » jurer le diable de nouveau, afin qu'il se fît voir à lui » devant ses yeux, de la façon qui s'ensuit. Il s'ap- » parut à lui, à Tentour du cercle, un griffon, et puis » un dragon puant le "soufre et soufflant, en sorte » que, quand Fauste faisait les incantations, cette bête » grinçait étrangement les dents, et tomba soudain » de la hauteur de trois ou quatre aunes, qui se mit » comme un peloton de feu, tellement que le docteur » Fauste eut une horrible frayeur. Nonobstant, il em- » brassa sa résolution, et pensa encore plus haute- » ment de faire que le diable lui fût assujéti. Comme » quand Fauste se vantait, en compagnie, un jour, que » la plus haute tête qui fût sur la terre lui fût assu- » jétie et obéissante, et ses compagnons étudiants lui » répondaient qu'ils ne savaient point de plus haute » tête que le pape, ou l'empereur, ou le roi. Lors ré- » pondait Fauste : La tête qui m'est assujétie est en-

224 FAUST

» core plus haute, car elle est écrite en Fépître de » saint Paul aux Éphésiens : « C'est le prince de ce » monde sur la terre et dessous le ciel. » Ainsi donc » il conjura cette étoile une fois, deux fois, trois fois, » et lors devînt une poutre de feu, un homme au- » dessus qui se défit, puis après ce furent six globes » de feu comme des lumignons ; et s'en éleva un au- » dessus, et puis un autre par-dessous, et ainsi çon- » séquemment, tant qu'Use changea du tout, et qu'il » s'en forma une figure d'rfn homme tout en feu qui » allait et venait tout autour du cercle, par l'espace » d'un quart d'heure. Soudain ce diable et esprit se » changea sur-le-champ en la forme d'un moine gris, » vint avec Fauste en propos et demanda ce qu'il vou- » lait.

» Le docteur Fauste demanda au diable comment il » s'appelait, quel était son nom. Le diable lui répon- » dit qu'il s'appelait Mephostophilis. »

Traduction de Palma Cayet.

(*^) Cette scène où Faust fait son pacte avec le démon est sinistre par sa réalité môme. On sent qu'elle a été écrite dans un temps de superstition religieuse, pour un public éminemment crédule. A l'époque où Marlowe a composé son drame, les procès de sorcel-

lerie étaient encore fréquents, et les juges d'instruction d'alors découvraient souvent des contfets pareils à celui que Mephostophilis fait signer à Faust. Ces contrats, qui variaient dans les termes, étaient tous écrits avec le sang des signataires. Marlowe était donc bien sûr que son parterre ne sourirait pas en voyant Faust se percer le bras Qt écrire avec une pareille encre Facte de vente de son âme. Ce frisson, qui glaçait le sang dans les veines du giagicien, saisissait, nous en sommes bien sûrs, le spectateur d'alors. Et cette révolte de la nature physique, qui se refusait au pacte infernal consenti par Faust, était essentiellejnent dramatique, quelque singulière qu'elle puisse paraître aujourd'hui aux hommes de bon goût de nos jours.

Quant à nous, celte scène du pacte, dans l'œuvre de Marlowe, nous paraît beaucoup plus émouvante, et par conséquent plus belle que la scène correspondante dans le drame de Gœthe. On sent parfaitement que Goethe ne croit guère à la possibilité réelle de ce pacte quand il le fait signer à Faust. A ce moment terrible qui va décider du sort d'un homme, et le livrer pour l'éternité peut-être aux peines éternelles, Faust et Méphistophélès causent, raillent, plaisantent et font de V esprit^ ce qui certes n'est pas le moment. Écoutez plutôt :

226 FAUST-

MÉPHISTOPHELÈS.

€ Cesse donc de te bercer dans cette tristesse qui, » comme ua vautour, dévore ta vie. En si mauvaise » oompagnie que tu sois, tu pourras sentir que tu es » homme avec les hommes; cependant on ne songe » pas pour cela à t'encanailler. Je ne suis pas moi- » môme un des premiers ; mais si tu veux, uni à » moi, diriger tes pas dans^a vie, je m'accommoderai >> volontiers de t'appartenir sur-le-champ. Je me fais » toa compagnon, ou, si cela farrange mieux, ton » serviteur et ton esclave.

FAUST

» Et quelle obligation devrai-je remplir en retour?

MÉPHISTOPHELÈS.

» Tu aura& le temps de f occuper de cela. (Voilà certes un diable bien complaisant 1 ]

FAUST

-» Non, non I la Siable est un égoïste, et ne fait point » pour l'amour de Dieu ce qui est utile à autrui* » Exprime clairement ta condition ; un pareil servi- » teur porte malheur à une maison.

MÉPHISTOPHÉLÈS

» Je veux ici m'attacher à ton service, obéir satifs » fin ni cesse à ton moindre signe ; mais, quand nous » nous retrouverons là-dessous, tu devras me rendre » la pareille.

FAUST

»Le dessous ne m*inquiëte guère; finissons-en » d'abord avec ce monde-ci, et l'autre peut arriver » ensuite. Mes plaisirs jaillissent de cette terre, et ce » soleil éclaire mes peines ; que je m'affranchisse une » fois de ces dernières, arrive après ce qui pourra. Je » n'en veux point apprendre davantage. Peu m'im- » porte que, dans Favenir, on aime ou haïsse, et que » ces sphères aient aussi un dessus et un dessous.

MÉPHISTOPHÉLÈS

» Dans un tel esprit, tu peux te hasarder : engage- » toi ; tu verras ces jours'-ci tout ce que mon art peut » procurer de plaisir ; je te donnerai ce qu'aucun y> homme n'a pu même encore entrevoir,

FAUST

» Et qu'as-tu à donner, pauvre démon ? L'esprit

228 FAUST

» d'un homme en ses hautes inspirations fut-il jamais » conçu par tes pareils? Tu n'as que des aliments qui » ne rassasient pas ; de For pâle qui sans cesse s'é- » coule des mains comme le vif-argent ; un jeu au- » quel on ne gagne jamais ; une fille qui, jusque dans » mes bras, fait les yeux doux à moii voisin ; Thony> neur, belle divinité qui s'évanouit comme un mé- » téore. Fais-moi voir un fruit qui ne pourrisse pas » avant de tomber, et des arbres qui tout le jour se » couvrent d'une verdure nouvelle.

MÉPHISTOPHÉLÈS

» Une pareille entreprise n'a rien qui m'étonne, Je » puis l'offrir de tels trésors. Oui, mon bon ami, le » temps est venu où nous pouvons nous divertir en » toute sécurité.

FAUST

» Si jamais je puis m'étendre sur un lit de plumes » pour y reposer, que ce soit fait de moi à l'instant l » Si tu peux me flatter au point que je me plaise à » moi-môme, si tu peux m'abuser par des jouis- » sances, que ce soit pour moi le dernier jour. Je » t'offre le pari l

MÉPHISTOPHÉLÈS

» Tope I

FAUST

» Et réciproquement 1 Si je te dis un seul instant : » restons-en là, je suis heureux de ce que tu me » présentes! alors tu peux m'entourer de liens 1 alors » je consens à m'anéantir I alors la cloche des morts » peut résonner ! alors tu es libre de ton service... » Que Fheure sonne, que Taiguille tombe, que le » temps n'existe plus pour moi 1

MÉPHISTOPHÉLÈS

» Penses-y bien, nous ne Toublierons pas l

FAUST

» Tu as tout à fait raison là-dessus ; je ne me suis » pas frivolement engagé ; et puisque j'ai été toujours » esclave, qu'importe que ce soit de toi ou de tout autre?

MEPHISTOPHELES.

» Je vais donc aujourd'hui même, à la table de » monsieur le docteur, remplir mon rôle de valet. Un

230 FJtUSTT.

» mot encore : pour Tamour de la vie ou de la mort, » je demande pour moi une couple de lignes.

FAUST

» n te faut un écrit, pédant?.,. » (L'accusation de pédantisme ici sent singulièrement le scepticisme moderne, avouons-le). « Ne sais-tu pas ce que c'est » qu'un homme, ni ce que la parole a de valeur ? » N'est-ce pas assez que la mienne doive^ pour Uéter- » nité, disposer de mes jours? Quand le monde s'agite » de tous les orages, crois-tu qu'un simple mot d'écrit » soit une obligation assez puissante?... Cependant » une telle chimère nous tient toujours au cœur, et » qui pourrait s'en affranchir? Heureux qui porte sa » foi pure au fond de son cœur, il n'aura regret d'au- » cun sacrifice I Mais un parchemin écrit et cacheté » est un épouvantail pour tout le monde, le serment » va expirer sous la plume, et Ton ne reconnaît que » Tempire de la cire et du parchemin. Esprit malin, » qu'exiges-tu de moi ? airain, marbre, parchemin, » papier ? Faut-il écrire avec un stylet, un burin ou » une plume? Je t'en laisse le choix libre.

MÉRHISTOPHÉLÈS.

» A quoi bon tout ee bavardage? Pourquoi l^em-

» porter avec tant de chaleur? Il suffira du premier » papier venu. Tu te serviras pour signer ton nom » d'une petite goutte de sang^

FA^JST.

» Si cela test absolument égal, ceci devra Tester » pour la plaisanterie, » (Appeler cela une plaisanterie ! On croirait que Faust est un voltairien.)

MÉPHISTOPHÉLÈS

« Le sang est un suc tout particulier. »

Et, sur cette observation, Faust s*ouvre une veine et signe le pacte avec Satan. Il faut convenir que cet esprit fort se laisse facilement convaincre.

On voit ici, jusque dans les moindres détails, toute la différence entre l'œuvre de Mario we et celle de Goethe. Pour Gœthe, le contrat avec le diable n'est qu'un symbole; pour Marlowe, c'est un acte réel. De là, chez Fun, une précision, une logique, une vérité qui manquent chez l'autre. De là aussi, chez l'un, un effet beaucoup plus saisissant que chez l'autre. Ici> le prosaïsme môme de Marlowe augmente l'impression ; là, le sc^ticisme de GkBthe la diminue.

Cet accent de vérité que nous trouvons dans le

232 FAUST-

drame anglais, nous le retrouvons dans la vieille légende allemande. Pourquoi? Par la môme raison. C'est que la légende, comme le dr^-me, a été écrite à une époque de superstitieuse croyance et non dans un temps d'examen philosophique. Autant, dans cette scène, le drame de Gœthe diffère du drame, de Marlowe, autant la légende germanique s'en rapproche. Nous la citons, pour que le lecteur çn juge mieux lui-môme :

« Au soir, environ vêpres, entre trois et quatre » heures, le diable volatique se montra au docteur » Fauste derechef, et le diable dit au docteur » Fauste : « J'ai fait ton commandement, et tu me » dois commander. Partant je suis venu pour t'obéir, > quel que sdit ton désir, d'autant que tu m'as ainsi » ordonné que je me présentasse devant toi à cette » heure-ci. » Lors Fauste lui fit réponse, ayant encore » son âme misérable, tonte perplexe, d'autant qu'il » n'y avait plus moyen de différer l'heure donnée. » Car un homme en étant venu jusque-là ne peut plus » ôtre à soi ; mais il est, quant à son corps, en la » puissance du diable, et de là en avant la personne » est en sa puissance.

» Lors Fauste lui demanda les pactions qui s'en- » suivent :

» Premièrement, qu'il peut faire prendre une telle » habitude, forme et représentation d'esprit, qu'en » icelle.il vint et s'apparut à lui.

» Pour le second, que l'esprit fît tout ce qu'il lui » commanderait, et lui apportât tout ce qu'il voudrait » avoir de lui.

» Pour le troisième, qu'il lui fût diligent, sujet et » obéissant, comme étant son valet.

» Pour le quatrième, qu'à toute h'eure qu'il l'ap- » pellerait et le demanderait, il se trouvât au logis.

» Pour le cinquième, qu'il se gouvernât tellement » par la maison, qu'il ne fût ni vu ni reconnu de per- » sonne que de lui seul, à qui il se montrerait, comme » serait son plaisir et commandement.

» Et finalement, que toutes fois et quantes qu'il » l'appellerait, il eût à se montrer en la môme figure » comme il lui ferait commandement.

» Sur ces six points, le diable répondit à l'auste^ . » qu'en toutes ces choses, il lui voulait être volon- » taire et obéissant, et qu'il voulût aussi proposer » d'autres articles par ordre, et, lorsqu'il les accom- » plirait, qu'il n'aurait faute de rien.

» Les articles que le diable lui proposa sont tels » que ci-après :-

» Premièrement, que Fauste lui promit et jurât

234 FAUST

» qu'il serait sien , c'est*-à-<lire en la possession et » jouissance du diable.

» Pour le second, qu'afîn de plus grande confirma- » tion, il lui ratifiât par son propre sang, et que de » son sang il lui en écrivit un tel transport et dona- » tion de sa personne.

» Pour le troisième, qu'il fût ennemi de tous les » chrétiens. (Cette dure condition ne se trouve pas dans le pacte de Mario we.)

» PouT le quatrième, qu'il ne se laissât attirer h » ceux qui voudraient le convertir.

» Conséquemment, le diable voulut donner à Fauste » un certain nombre d'années qu'il aurait à vivre, » dont il serait aussi tenu que lui, et qu'il lui tien- » drait ces articles, et qu'il aurait de lui tout son » plaisir et tout son désir, et qu'il le pourrait en tout » presser, que le diable eût à prendre une belle forme » et telle qu'il lui plairait.

» Ledit Fauste fut tellement transporté de la folie » et superbité d'esprit, qu'ayant péchté une fois,^ il > » n'eut plus de souci de la béatitude de soa âme ; » mais il s'abandonna au diable, et lui promit d'en- » tretenir les articles susdits. Il pensait que le diable » ne serait pas si mauvais, comme il le faisait paraître, » ni que l'enfer fût si impétueux^ comme on en parle.

» Après tout cela, 4e docteur Fauste dressa par- » dessus cette grande oubUance et outrecuidance un » instrument au diable et une reconnaissance, une » briève soumission et confession, qui est un acte » horrible et abominable. Et cette obligation-là fut » trouvée en sa maison, après son misérable départ » de ce monde.

» C'est ce que je prétends montrer évidemment, » pour instruction et exemple des bons chrétiens, » afin qu'ils n'aient que faire avec le diable, et qu'ils » puissent retirer d'entre ses pactes leurs corps et » leurs âmes, comme Fauste s'est outrageusement » abandonné à son misérable valet et obéissant, qui » se disait être par le moyen de telles œuvres diabo- » liques, qui est tout ainsi que les Parthes faisaient, » s' obligeant les uns aux autres : il prit un couteau » pointu et se piqua une veine en la main gauche, et » se dit un homme véritable. Il fat vu, en sa main » ainsi piquée, un écrit, comme d'un sang de mort, » en ces mots latins : homo, fuge! qui est h dire : » homme! fuis-t'en de là, et fais le bien.

» Puis le docteur Fauste reçoit son sang sur une » tuile et y met des charbons tout chauds, et écrit » comme s'ensuit ci-après :

» Jean Fauste, docteur, reçois de ma propre main

236 FAUST

> manifestement pour une chose ratifiée, et ce » vertu de cet écrit : qu'après que je me suis mis » spéculer les éléments, et après les dons qui m'ofl y> été distribués et départis de là-haut, lesquels n'ont » point trouvé d'habitude dans mon entendemeût; » et de ce que je n'ai peut-être enseigné que àe$ » hommes, lors je me suis présentement adonné à » un esprit qui s'appelle Mephostophilès, qui ^^ » valet du prince infernal en Orient, par paclion » entre lui et moi, qu'il m'adresserait et m'appren- » drait, comme il m'était prédestiné, qui aussi réci- » proquement m'a promis de m'ôtre svjet à (oates » choses, partant et à Tbpposite, je lui ai promis et » lui certifie que, d'ici à vingt-quatre ans de la date » de ces présentes, vivant jusque-là complètement, » comme il n'enseignera en son art et science, et en » ses inventions me maintiendra, gouvernera, cotf » duira, et me fera tout bien, avec toutes les choses » nécessaires à mon âme, à ma chair, à mon sang ^^ » à ma santé ; que je suis et serai sien à jamais. Par* » tant, je renonce à tout ce qui est pour la vie du » maître céleste et de tous les hommes, et que jesoi^ » en tout sien. Pour plus grande certitude et pl«s » grande confirmation, j'ai écrit la présente prom^^-^^ » de ma propre main, et l'ai sous-écrit de mon propre

ft

» sang, que je me suis tiré expressément pour ce» » faire; de mon sens et de mon jugement, de nja » pensée et volonté, et Tai arrêté, scellé et testi- » fié, etc. »

» Fauste tira cette obligation à son diable, et lui » dit : Toi, tiens le brevet. Mephostophilès prit le » brevet, et voulut encore de Fauste avoir cela, qu'il » lui en fit une copie. Ce que le malheureux Fauste » dépêcha. »

(**) Mephostophilis et Faust exposent fci le système de Platon et de Ptolémée. Cette conversion sur Tastronomie est infiniment curieuse, en ce qu'elle montre à quel point les idées de Copernic sur le mouvement des mondes étaient inconnues en Angleterre à la fin du xvi^ siècle. Notons aussi, en passant, que Mephostophilis affirme que chaque sphère céleste a une existence propre, une intelligence. N'est -il pas étrange de retrouver Fourier chez Marlowe ?

(*') Remarquons ici que le germanique Faust jure par l'enfer antique, par le Sîyx, par l'Achéron, par le Phlégéton. Tout à l'heure, quand il proposera à l'empereur d'Allemagne d'évoquer Alexandre, il s'engagera à percer les portes d'ébène. Ce n'est pas un des

moins curieux effets de la Renaissance cl'avoir rétabli ridenlUé absolue entre Tenfer chrétien et l'enfer païen, entre Satan et Pluton.

('•) Shakespeare a imité tout cet épisode dans la Tempête. Dans cette pièce, Caliban asservi veut se venger de Prospero ; de même que Benvolio humilié veut se venger de Faust. Caliban complote avec deux matelots, Stephano et Trinculo, la mort de Prospero, comme Benvolio complote la mort de Faust avec deux camarades, Martino et Frédéric.

Faust punit ses ennemis en les faisant traîner à travers un marais, et, en lâchant à leur poursuite ses démons devenus soldats ; de même, Prospero châtie les siens en les chassant à travers un étang et en lâchant à leur poursuite ses démons devenus chiens.

I/analogie est frappante, on le voit. Au reste, Caliban, n'est-ce pas le type de Benvolio agrandi aux proportions monstrueuses? Comme Benvolio épiant Faust, Caliban épiant Prospero, c'est l'envie épiant la force ; pis que cela, c'est la matière raillant l'idée, c'est la négation insultant Finspiration, c'est la niaiserie aboyant contre le génie. Ce type repoussant, que Marlowe avait laissé homme, Shakespeare le reprend

dans la Tempête, et, en vertu de sa toutç-puissance, il le change en bête.

(*^J Cette apparition d'Hélène est ainsi racontée dans la légende allemande que Palma Cayet a traduite :

« Au jour du dimanche, des étudiants vinrent, sans » être invités, en la maison du docteur Fauste pour » souper avec lui, et apportèrent avec eux des viandes » et du vin , car c'étaient gens de dépense volon- » taire.

» Comme donc le vin eut commencé à monter, il y » eut propos à table de la beauté des femmes, et Fun » commença de dire àTautre qu'il ne voulait point » de belles femmes, sinon la belle Hélène .de Grèce, » parce que sa beauté avait été cause de la ruine » totale de la ville de Troie, disant qu'elle devait être » très-bellCy de ce qu'elle avait été tant de fois déro- » bée, et que pour elle s'était fait une telle élévation.

» Le docteur Fauste répondit : Puisque vous avez » tant de désir de voir la belle personne de la reine » Hélène, femme de Ménélaus et fille de Tyndare et » de Léda, sœur de Castor et de PoUux (qui a été la » plus belle femme de la Grèce), je vous la veux faire » venir elle-même ; que vous voyiez personnellement

■240 FAUST

» son esprit en sa forme et stature comme elle a été » en vie.

» Sur cela, le docteur Fauste défendit à ses com- » pagnons que personne ne dit mot, et qu'ils ne se » levassent point de la table pour s'émouvoir à la ca- » resser, et sortît hors du poêle.

» Ainsi comme il entrait dedans, la reine Hélène » suivait après lui, à pied, si admirablement belle, » que les étudiants ne savaient pas s'ils étaient eux- » mômes ou non, tant ils étaient troublés et trans- » portés eu. eux-mêmes.

» Ladite Hélène apparut en une robe de pourpre :» noire précieuse; ses cheveux lui traînaient jusques » en-bas -, si excellemment beaux qu'ils semblaient » être fin or, et si bas qu'ils venaient jusques au-des- :» SOUS des jarrets, au gros de la jambe, avec de beaux

> yeux noirs, un regard amoureux et une petite tête » bien façonnée; ses lèvres rouges comme des ce- » rises, avec une petite bouche, un beau long cou » blanc comme un cygne ; ses joues vermeilles comme ^ une rose; un visage très-beau et lissé, et son cor- » sage longuet, droit et proportionné. Enfin' il n'eût ■» pas été possible de trouver en elle une seule imper-

> fection. Elle se fit ainsi voir par toute la salle du . » poêle, avec une façon toute mignarde et poupine.

»> tellement que les étudiants furent enflammés en :» son amour, et si ce n*est qu'ils savaient que ce fût 3> un esprit, il leur fût facilement venu un tel embra- -s> sèment pour la toucher. Ainsi Hélène s'en retourna -j^ avec le docteur Fauste-Iiors de Fétuve. »

(*®) En relisant ces admirables vers, tout défigurés tju'ils sont par notre prose, le lecteur y retrouvera certainement en germe l'idée que Gœthe a développée dans le troisième acte de la seconde partie de Faust. "La substitution de Faust à Paris, c'est-à-dire la constitution de l'unité humaine à travers les générations, la lutte de Faust contre Ménélas, c'est-à-dire la conquête de la tradition ancienne par la pensée nouvelle, Yunion de Faust et d'Hélène, c'est-à-dire l'alliance du beau moderne et du beau antique, no sont-elles pas ici clairement indiquées? Et ne dirait-on pas que Marlowe a fait en quelques lignes le scénario de Gœthe ?

(**) Le récit de cette dernière entrevue de Faust avec les étudiants est tout entier dans la légende allemande. Nous la citons :

« Les vingt-quatre ans du docteur Faust étaient ^ terminés, quand en la dernière semaine l'Esprit lui » apparut. Il le somma sur son écrit et promesse, qu'il

» lui mit devant les yeux, et lui dit que le diable, la >^ seconde nuit d'après, lui emporterait sa personne, » et qu'il en fût averti.

» Le docteur Faûste, tout effrayé, se lamenta et » pleura toute la nuit. Mais son esprit lui ayant ap- » paru, lui dit : Mon ami, ne sois point de si petit » courage ; si tu perds ton corps, il n'y a pas loin » d'ici jusqu'à ce qu'on te fasse jugement. Néanmoins, » tu mourras à la fin, quand môme tu vivrais cent » ans : les Turcs , les Juifs et les empereurs qui ne » sont pas chrétiens, mourront aussi, et pourront être » en pareille damnation. Ne sais-tu pas bien encore » qu'il t'est ordonné ? Sois de bon courage , ne t'af- » flige pas tant, si le diable t'a ainsi appelé, il te veut » donner une âme et un corps de substance spiri- » tuelle, et tu n'endureras pas comme les damnés. Il » lui donna de semblables consolations, fausses cepen- » dant et contraires à l'Écriture sainte.

» Le docteur Fauste, qui ne savait pas comment » payer sa promesse autrement qu'avec sa peau, alla, » le jour susdit que l'Esprit lui avait prédit que le » diable l'enlèverait, trouver ses plus fidèles compa- » gnons, maîtres bacheliers et autres étudiants, les- » quels l'avaient souvent cherché.

» Il les pria qu'ils voulussent venir avec lui, au vil-

» lage de Romlique, situé à une demi-lieue de Wit- » tenberg , pour s'y aller promener, et puis après, » prendre un souper avec lui, ce qu'ils accordèrent.

» Ils allèrent là ensemble, et y prenaient un déjeu- » ner assez ample, avec beaucoup de préparatifs somp- » tueux et superflus, tant en viande qu'en vin que » l'hôte leur présenta ; et le docteur Fauste se tint » avec eux fort plaisamment j naais ce n'était pas de » bon cœur.

» Il les pria encore derechef qu'ils voulussent avoir » agréable d'être avec lui, et souper avec lui au soir, » et qu'ils demeurassent avec lui toute la nuit, qu'il » avait à leur dire chose d'importance ; ils le lui pro- >> mirent et prirent encore un souper. Comme donc le » vin du souper fut servi, le docteur Fauste contenta » l'hôte, et pria les étudiants qu'ils voulussent aller » avec lui, en un autre poêle, et qu'il avait là quel^ » que chose à leur dire. Ce fut fait et le docteur Fauste » parla à eux de la sorte :

« Mes amis fidèles et du tout aimés du Seigneur, la » raison pourquoi je vous ai appelés est que je vous » connais depuis longtemps, et que vous m'avez vu » traiter de beaucoup d'cxpériments et incantations, » lesquels toutefois ne sont prévenus d'ailleurs que du » diable, à laquelle volupté diabolique rien ne m'a

244 FAUST

» attiré que les mauvaises compagnies qui m'ont cir- » convenu et tellement que je me suis obligé au diable ; » à savoir au dedans de vingt-quatre ans , tant en » corps qu'en âme. Maintenant ces vingt-quatre ans là » sont à leur fin jusqu-'à cette nuit proprement, et » voici à présent, l'heure m'est présentée devant les » yeux, que je serai emporté : car le temps est achevé » de sa course ; et il me doit enlever cette nuit, d'au- » tant que je lui ai obligé mon corps et mon âme, si » sûrement que c'est avec mon propre sang. Finale- » ment, et pour conclusion, la prière amiable que je » vous fais est que vous vouliez vous mettre au lit et » dormir en repos, et ne vous mettez pas en peine, » si vous entendez quelque bruit à la maison, ne vous » levez point du lit, car il ne vous arrivera aucun mal; » et je vous prie, quand vous aurez trouvé mon corps, » que vous le fassiez mettre en terre ; car je meurs » comme un bon chrétien, et comme un mauvais tout » ensemble; comme un bon chrétien, d'autant que » j'ai une vive repentance dans mon cœur, avec un » grand regret et douleur ; je prie Dieu de me faire » grâce, afin que mon âme puisse être délivrée. Je » meurs aussi comme un mauvais chrétien, d'iautant » que je veux bien que le diable ait mon corps, que je » lui laisse volontiers, et que seulement il me laissa

» avec mon âme en paix. Sur cela, je vous prie que » vous vouliez vous mettre au lit, et je vous désire et » souhaite la bonne nuit ; mais à moi , elle sera pé- » nible, mauvaise et épouvantable.

» Le docteur Fauste fit cette déclaration avec une » affection cordiale, avec laquelle il ne se montrait » point autrement être affligé, ni étonné, ni abaissé » de courage. Mais les étudiants étaient bien surpris » de ce qu'il avait été si dévoyé et que pour une science » trompeuse, remplie d'impostures et d'illusions, il se » fût ainsi mis en danger de s'être donné au diable en » corps et en âme ; cela les affligeait beaucoup, car Us » l'aimaient tendrement.

» Ils lui dirent : Ah ! monsieur Fauste, où vous » ôles-vous réduit, que vous ayez si longtemps tenu » cela secret, sans en rien dire, et ne nous ayez point y> révélé plus tôt cette triste affaire? Nous vous eussions » délivré de la tyrannie du diable par le moyen de bons » théologiens. Mais maintenant c'est une diffamie et » une chose honteuse à votre corps et à votre âme.

» Le docteur Fauste leur répondit : Il ne m'a été » nullement loisible de ce faire, quoique j'en aie sou- » vent la volonté. Comme là-dessus un voisin m'avait » averti, j'eusse suivi sa doctrine , pour me retirer de » telles illusions et me convertir ; mais alors que j'a-

346 FA^UST.

» vais lort bien la volonté de le faire, le diable vint » qui me voulut enlever, comme il fera cette nuit,

> et me dit qu'aussitôt que je voudrais entreprendre » de me convertir à Dieu, il m'emporterait avec soi » dans l'abîme des enfers. »

» Commedonc ils entendirent cela du docteur Fauste, » ils lui dirent : Puisque maintenant il n'y a pas » moyen de vous garantir, invoquez Dieu et le priez » que, pour l'amour de son cher fils Jésus-Christ, il » vous pardonne, et dites : Ah ! mon Dieu ! soyez mi- » séricordieux à moi, pauvre pécheur, et ne venez » point en jugement contre moi; car je ne puis pas » résister devant vous, et combien qu'il me faille lais- » ser mon corps au diable, veuillez néanmoins garan- » tir mon âmel — S'il plaît à. Dieu, il vous garantira.

» Il leur dit qu'il voulait bien prier Dieu, et qu'il i> ne voulait point se laisser aller comme Caïn, lequel

> dit que ses péchés étaient trop éjaaï:mes pour en ». pouvoir obtenir pardon. Il leur récita aussi comme » il avait fait ordonnance par écrit de jsa fosse pour » son enterrement. Ces étudiants et bons soldeurs » donnèrent le signe de la croix sur Fauste pour se dé- » pœrtir, pleurèrent et s'en allèrent l'un après l'a^utire. »

NOTBS. 247

(**) Geoi. est une allusion au mauvais riche que révangUe de saint Luc naus montre supplicié dans Fenfer :

« 49. Or, il y avait un homme riche qui se vêtait » de pourpre et de fin lin, et qui tous les jours se vê- » tait splendidement.

» 2Ô. n y avait aussi un pauvre nommé Lazare, » couché à la porte du riche et tout couvert d ulcères ;

» 21 . Et qui désirait d'être rassasié des miettes qui » tombaient de la tfible du riche ; et même les chiens » venaient et lui léchaient ses ulcères.

» 22^ Et il arriva que le pauvre mourut, et il fut » porté par les anges au sein d'Abraham ; le riche » mourut aussi et fut enseveli.

» 23. Et étant dans l'Hadès (Ivrûatîiî), et éle- » vaut ses yeux comme il était dans les tourments, il » vit de loin Abraham et Lazare dans son sein.

» 24. Et s'écriant, il dit : Père Abraham, aie pitié » de moi, et envoie Lazare qui, mouillant dans Teau » le bout de son doigt, vienne rafraîchir ma langue, » car je suis grièvement tourmenté dans cette flamme.

» 24. Et Abraham répondit : Mon fils, souviensy> toi que tu as reçu tes biens en ta vie et que Lazare ^ y a eu ses maux ; mais il est maintenant consolé et » tu.es grièvement tourmenté*.

248 FAUST

» 26. Et outre tout cela, il y a un grand abîme en- » tre nous et vous, tellement que ceux qui veulent » passer d ici vers vous ne le peuvent, non plus que » ceux qui veulent de là passer ici. »

On peut remarquer que Fange qui fait voir à Faust le cachot de V éternelle torture, lui montre à la fois l'enfer païen des Furies et l'enfer chrétien où le nouveau Testament place le mauvais riche. Cette confusion entre les deux enfers peut sembler peu orthodoxe au premier abord. Mais, pour peu qu'on étudie la question de près, on conclut que cette hérésie n'est qu'apparente ; car c'est l'Évangile lui-môme qui établit celte confusion, en désignant l'enfer chrétien sous le nom parfaitement païen de Hadès.

(") Ce monologue est d'une grandeur toute shakespearienne. La douleur de Faust mourant est immense, comme le désespoir d'Hamlet sur la tombe d'Ophélie ou de Léar sur le corps de Cordélie. Nous ne connaissons pas, quant à nous, de réquisitoire plus éloquent contre l'enfer éternel que cette imprécation de l'homme damné qui accuse la Providence de lui avoir donné une âme et qui devient jaloux de la bête. N'y eût-il que cette scène dans le drame de Marlowe, elle suffirait, 11 nous semble, pour que le drame entier fût tiré de l'oubli injuste où la postérité l'a relégué.

A côté de cette scène si dramatique, où le spectateur compte avec anxiété les minutes de la dernière heure et où Témotion grandit à mesure que Thorrible moment avance, combien paraît froid le récit de la légende allemande : ■

« Mais le docteur Fauste demeura au poêle, et » comme les étudiants s'allaient mettre au lit, pas un » ne put dormir; car ils voulaient entendre Tissue. » Mais entre douze et une heure de nuit, il vint dans » la maison un grand vent tempétueux qui l'ébranla » de tous côtés, comme s'il eût voulu la faire sauter » en l'air , la renverser et la détruire entièrement : » c'est pourquoi les étudiants pensèrent être perdus, » sautèrent hors de leurs lits et se consolaient l'un » l'autre, se disant qu'ils ne sortissent point de la »> chambre. L'hôte s'encourut avec tous ses domesti- » ques en une autre maison. Les étudiants qui repo- » saient auprès du poêle, où était le docteur Fauste, y » entendirent des sifflements horribles et des hurle- » ments épouvantables, comme si la maison eût été » toute pleine de serpents, couleuvres et autres bêtes y> vilaines et sales : tout cela était entré par la porte » du docteur Fauste dans le poêle. Il se leva pour » crier à l'aide et au meurtre, mais avec bien de la y> peine et à demi-voix; et un moment après on ne

250 FAUST

» Fentendit plus. Comme donc il fut jour, et que les » étudiants^ qui n'avaient point dormi toute la nuit, » furent entrés dans le poêle , où était le docteur » Fauste, ils ne le trouvèrent pins, et ne virent rien, » sinon le poêle tout plein de sang répandu : le cer- » veau s'était attaché aux murailles, d'autant que le » diable l'avait jeté de l'un à l'autre. Il y avait là aussi » ses yeux et quelques dents, ce qui était un spectacle » abominable et effroyable. Lors les étudiants com- » mencèrent à se lamenter et à pleurer, et le cher- » chèrent d'un côté et d'autre. A la fin ils trouvèrent » son corps gisant hors du poêle, ce qui était triste à » voir, car le diable lui avait écrasé la tête et cassé » tous les os.

» Les susdits maîtres et étudiants, après que Fauste » fut ainsi mort, demeurèrent auprès de lui jusqu'à

» ce qu'on l'eût enterré au même lieu. »

Cette condamnation du libre examen qui termine le drame protestant est également la conclusion de la légende catholique :

« Ainsi finit toute l'histoire de Fauste qui est pour » instruire tout bon chrétien, principalement cçux qui » sont d'une tête et d'un sens capricieux, superbe, » fou et téméraire, à craindre Dieu et à fuir tous les > enchantements ^t tous les charmes du diable ,

» comme Dieu a commandé bien expressément, et » non pas d'appeler le diable chez eux et lui donner » consentement, comme Fauste a fait: car ceci nous » est un exemple effroyable. Et tâchons continuelle- » ment d'avoir en horreur telles choses et d'ajmer » Dieu surtout; élevons nos yeux vers lui, adorons-le » et chérissons-le de tout notre cœur, de toute notre » âme et de toutes nos forces ; et, à Topposite, renon- » çons au diable et à tout ce qui en dépend ; et qu'ainsi » nous soyons finalement bienheureux avec notre » Seigneur. Amen. Je souhaite cela à un chacun du » profond de mon cœur. Ainsi soit-il. »

Traduction de Palma Cayet.

Page 1