‹ Le Faust de Christophe-MarloweChapitre 42 sur 43 · LA NUIT · texte numérisé non relu

LA NUIT

(Dans une chambre à voûte élevée, étroite» gothique, Faust, inquiet, est assis devant son pupitre.)

FAUST

« Philosophie, hélas I jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie I... je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience, et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant. Je m'intitule, il est vrai, maître, docteur, et depuis dix ans je promène çà et là mes élèves par le nez. Et je vois bien que nous ne pouvons rien connaître.... Voilà ce qui me brûle le sang I J'en sais plus, il est vrai, que tout ce qu*il y a de sots, de docteurs, de maîtres, d'écrivains et de moines au monde 1 Ni scrupule ni doute ne me tourmentent plus I Je ne crains rien du diable ni de l'enfer ; mais aussi toute joie m'est enlevée. Je ne crois pas savoir rien de bon en effet, ni pouvoir rien enseigner aux hommes pour les améliorer et les convertir. Aussi n'ai-je ni bien, ni argent, ni honneur, ni domiipation dans le monde. Un chien

NOTES. 2t3

ne voudrait pas de la vie à ce prix ! Il ne me reste désormais qu'à me jeter dans la magie. Oh 1 si la force de Fesprit et de la parole me dévoilait les secrets que j'ignore, et si je n'étais pas obligé de dire péniblement ce que je ne sais pas ; si enfin je pouvais conjaaître tout ce que le monde cache en lui-même, et, sans m'attacher davantage à des mots inutiles, voir ce que la nature contient de secrète énergie et de semences éternelles ! Astre à la lumière argentée, lune silencieuse , daigne pour la dernière fois jetqr un regard sur ma peine ! J'ai si souvent, la nuit, veillé près de ce pupitre ! C'est alors que tu m' apparaissais sur un amas de livres et de papiers, mélancolique amie ! Ah i que ne puis-je, à ta douce clarté, gravir les hautes montagnes, errer dans les cavernes avec lés esprits, danser sur le gazon pâle des prairies, oublier toutes les misères de la science et me baigner rajeuni, dans la fraîcheur de ta rosée ! Hélas ! et je languis encore dans mon cachot I misérable trou de muraille où la douce lumière du ciel ne peut pénétrer qu'avec peine à travers ces vitrages peints, à travers cet amas de livres poudreux et vermoulus, et de papiers entassés jusqu'à la voûte. Je n'aperçois autour de moi que verres, boîtes, instruments, meubles pourris, héritage de mes ancêtres... Et c'est là ton monde, et cela s'ap-

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pelle un monde !... Et tu demandes encore pourquoi ton cœur se serre dans ta poitrine avec inquiétude, pourquoi une douleur secrète entrave en toi tous les mouvements de la vie. Tu le demandes 1... Et, au lieu ie la nature vivante dans laquelle Dieu t'a créé, tu n'es environné que de fumée et de moisissure, dépouilles d'animaux et ossements de morts !

» Délivre- toi! lance-toi dans l'espace! Ce livre mystérieux, tout écrit de la main de Nostradamus, . nesufSt-il pas pour te conduire? Tu pourras connaître alors le cours des astres ; alors, si la nature daigne l'instruire, l'énergie de l'âme te sera C3 i :i [ niquée comme un esprit à un autre esprit I »

(*) La légende allemande fait ainsi te portrait de Wagner : /

« Le docteur Fauste avait un jeune serviteur qu'il » avait élevé quand il étudiait à Wittenberg, qui vit yy toutes les illusions de son maître Fauste, toutes ses » magies et son art diabolique. Il était un mauvais » garçon, coureur et débauché, du commencement » qu'il vint demeurer à Wittenberg. Il mendiait, et » personne ne voulait le prendre à cause de sa mau- » vaise nature. Ce garçon se nommait Christofle Wa- » gner, et fut dès lors serviteur du docteur Fauste. Il

» se tint très-bien avec lui, en sorte que le docteur » Fauste l'appelait son fils. Il allait où il voulait, guoi- » qu'il allât boitant et de travers. »

(') Il s'agit ici de ce fameux Alexandre Farnèse, qui fit une si rude guerre aux calvinistes dans les Pays- Bas, et qui força Henri IV à lever le siège de Paris. Le caractère tout protestant de l'œuvre de Marlowe apparaît ici d'une manière frappante. Faust parle, non plus comme un sorcier du xv® siècle, mais comme un huguenot de la fin du xvi®. H prend parti pour Maurice de Nassau contre le roi d'Espagne.

(*) En 4585, pendant le siège d'Anvers par le duc de Parme, un ingénieur italien, nommé Ginebelli, lança des brûlots contre le pont de bois que le duc avait construit en travers de l'Escaut^ et réussit en partie à y mettre le feu. Ce moyen de destruction était tout nouveau, et Faust pouvait alors le qualifier d'étrange. On peut croire que le drame de Marlowe fut représenté peu de temps après l'événement auquel il est fait allusion ici.

(') Les souvenirs classiques de Marlowe le trompent. Ce n'est pas Musée qui est descendu aux enfers,

c'est Orphée. L'erreur est curieuse de la part du traducteur S!Héro et Léandre,

(**^ Cornélius Agrippa de Nettesheim, alchimiste fameux, avait été médecin de Louise de Savoie, mère de François P"*, et de Marguerite de Parme, fille narturelle. de Charles Quint.

(") Il s'agit ici de ce fameux convoi qui apportait chaque année à Philippe II l'or de l'Amérique, et dont les corsaires anglais réussirent plus d'une fois à s'emparer.

(") Roger Bacon, célèbre moine anglais du xiii^ siècle, qui, accusé de sorcellerie,' resta emprisonné presjque toute sa vie. Il inventa les verres grossissants, le télescope et la pompe à air, et peut-être la poudre à <;anon.

(") La langue latine passait, ^u moyen âge, pour être la langue dés esprits et des revenants. Dans une comédie de Beaumont et de Fletcher, intitulé le Rôdeur de nuit, un des principaux personnages, Toby, 5'écrie en montrant le revenant : « Il est encore plus y> long ; le voilà maintenant haut comine un clocher.

» Allons chercher Je sommelier; cari/ parle latin, et » ça intimide le démon. » Il fallait donc un certain degré d'instruction préalable pour commercer avec le monde invisible, et c'est ce qui explique pourquoi, dans Hamletf Marcellus dit à Horatio, lorsque le spectre paraît : « Tu es un savant, parle-lui, Hora- » tio! » On a pu remarquer de ftiême ici que, quand Faust demande à Cornélius de l'initier à la magie, Cornélius lui répond : « Celui qui est fort en astro- » nomie, riche dé langues, et connaisseur en miné- » raux, possède tous les principes qu'exige la magie. » Aussi est-ce en latin que Faust évoque Mephosto-. philis.

Cette formule d'évocation est remarquable. Pour faire surgir Mephostophilis, Faust s'adresse aux dieux .de TAchéron, c'est-à-dire aux divinités païennes dont l'orthodoxie chrétienne a fait depuis autant de démons; et parmi ces divinités, il s'adresse spécialement à Belzébuth, dieu de l'Orient, et à Démogorgon, dieu de l'Occident. — Belzébuth est un dieu syrien que l'Écriture appelle le prince des démons. Lorsque Ochosias veut le consulter, le prophète Éiie lui, fait ce reproche: « N'y a-t-il pas un Dieu dans » Israël? Et pourquoi aller consulter Belzébuth, dieu » des Accaronîtes. » Selon saint Augustin, le nom de

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Beizébuth signifie prince des mouches. — Démogorgon est un dieu grec, ainsi que l'indique son nom, composé de deux mots Zonfiw» et yojoyûv (démon de la terre) . Dans sa Généalogie des dieux, Boccace représente Démogorgon comme un vieillard crasseux, couvert de mousse, pâle et défiguré, qui habite dans la terre. Il a pour compagnons TÉternité et le Chaos. Ennuyé de sa triste solitude, ce dieu primordial forma une petite boule sur laquelle il s'assit, et, s*étant élevé dans Tair, il se fit porter partout au-dessus de la terre et créa ainsi le ciel. En passant sur les monts acrocérauniens, il en tim de la boue dont il fit un tison qu'il lança dans le ciel, et ce tison devjnt le soleil. Plus tard, il maria le soleil à la terre, et de ce mariage naquirent le Tartare et la Nuit. Plus tard encore, Démogorgon ouvrit le ventre au Chaos qui accoucha de la Discorde. Le Chaos lui donna ensuite d'autres enfants : Paû, les trois Parques, la Nuit, le Tartare, Pharca, Tagès, Antée et TÉrèbe. Les Arcadiens adoraient Démogorgon : ils le regardaient comme le créateur de tout, et ils avaient tant de vénération pour ce nom terrible, que c'était un sacrilège de le prononcer. C'est lui, suppose-t-on , que désignent Stace et Lucain, lorsqu'ils parlent du dieu qu'i/ est défenchi de nommer, — Selon plusieurs historiens, DémogOP-

gon, avant d'être un dieu, avait été un magicien tout ' puissant qui gouvernait à son gré les ombres et les esprits. Il n'esi donc pas étonnant que Faust se serve de cet auxiliaire pour forcer Mephostophilis à paraître.

(**] Cette scène de révocation est toute différente chez Gœthe. Dans le drame allemand, Tapparilion du démon est la suite d'un hasard et non Teffet immédiat de la volonté de Faust. En se promenant avec Wagner, un soir, Faust rencontre un barbet qui gambade autour de lui. Ce chien le suit. Faust, en rentrant chez lui, lui ouvre sa porte et le couche derrière un poêle sur son meilleur coussin, en lui recommandant de rester tranquille. Puis il se met à lire la Bible, sans plus songer à son nouvel hôte. Lorsqu*il entend les paroles sacrées, le barbet hurle. Faust lui crie de se taire, sinon il va le mettre à la porte. « Je ne puis » souffrir près de moi un compagnon si bruyant : il » faut que Tun de nous deux quitte la chambre ! C'est y> malgré moi que je viole les droits de l'hospitalité. » La porte est ouverte et tu as le champ libre. »

Si, à ce moment, le barbet avait pris Faust au mot et s'en était allé, Faust n'aurait pas connu Méphistophélès, il n'aurait pas perdu Marguerite, il n'aurait

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