‹ Le Faust de Christophe-MarloweChapitre 8 sur 43 · UN BOIS · texte numérisé non relu

UN BOIS

Tonnerre et éclairs.— Entre Faust.

FAUST

Maintenant que l*ombre lugubre de la Biiit, désireuse de voir Orion à travers la bruine, s'élance du monde aritaroHque dans le ciel et en ternit l'azur de jsa ténébreuse haleine, Faust, commence tes incantations, et vois si les démons obéiront à tes sommations, quand tu leur auras offert tes prières ^t'tes sacrifices. — Dans ce cercle, voici le nom de Jehovah, dont Tanagramme est écrit en avant et en arrière ;

FAUST. 1

^md les noms abrégés des saints , figurant tons les élus du ciel; voici des inscriptions de signes et d*astres errants qui forcent les esprits à paraître. Donc, n'iiésite pas, Faust, sois ferme et essaie tout ce que la magie peut accomplir.

ToDoerre.

Sint mihi Dii Acherontis propitii 1 Valeat numen •îrlplex Jehovse, ignei, aerîi, aquitani spiritus I Salrete, Orientis princeps, Belzebub, inferni ardentis tnonarche, et Demogorgon I propitiamus vos, ut appareat et surgat Mephostophilis Dragon, quod tumeraris ; per Jehovam, Gehennam et consecratam aquam quam nunc spargo ; signumque crucis quod nunc ïacio ; et per vota nostra, ipsa nunc surgat noslris <Bctatîs Mephostophilis (*').

Entre xm Démon.

FAUST

Je te somme de retourner et de changer de forme ; tu es trop laid pour m'accompagner. Pars et reviens vieux moine franciscain : cette sainte forme convient le mieux à un démon. (Sortie démon.) Je vois qu'il y a une vertu dans mes paroles célestes. Qui donc ne progresserait pas vite dans cette science ? Comme ce Mephostophilis est pliant 1 comme il est plein d'obéis-

80 FAUST

sance et d'humilité 1 Telle est la force de la magie et de mes enchantements.

Revient Mephostophilis.

MEPHOSTOPHILIS.

Maintenant, Fau^t, qu'y a-t-il pour ton service ?

FAUST

Je t'ordonne de m'assister tant que je vivrai et de faire tout ce que Faust te commandera ; quand ce serait de faire tomber la lune de sa sphère ou de faire engloutir le monde par l'Océan.

MEPHOSTOPHILIS.'

Je suis le serviteur du grand Lucifer, et ne puiste suivre sans son congé ; nous ne devons rien exécuter en dehors de ce qu'il nous commande.

FAUST

Ne t'a-t-il pas ordonné de m'apparaitre ?

MEPHOSTOPHILIS.

Non, je suis venu ici de mon propre mouvement.

FAUST

N'est-ce pas ma conjuration qui t'a évoqué ? Dis.

FAUST. 81

MEPHOSTOPHILIS.

C'a été la cause, mais pourtant par accident, car chaque fois que nous entendons un homme torturer le nom de Dieu, abjurer les Écritures et le Christ, son sauveur, nous volons dans Tespoir d'avoir son âme superbe ; mais nous ne venons jamais sans qu'il ait recours à des pratiques qui le mettent en danger d'être damné. Conséquemment, le chemin le plus court pour conjurer çst d'abjurer bravement toute piété et de prier avec dévotion le prince de l'Enfer.

FAUST

C'est ce que Faust a déjà fait, car il professe ce principe que le seul Belzébuth est l'Être suprême, et Faust se consacre entièrement à lui. Le mot damnation ne me terrifie pas, car je mets l'Enfer dans l'Elysée. Mon ombre sera avec les philosophes antiques. — Mais, pour laisser là ces vaines niaiseries des âmes humaines, dis-moi quel est ce Lucifer, ton seigneur ?

MEPHOSTOPHILIS.

C'est l'archirégent et l'archimaltre de tous les esprits.

Jfâ FAUJ5T.

FAUST

Efit-ee gue ce Lucifer a'a pas été un auge jadis ?

MEPHOSTOPHILIS.

Oui, Faust, et bien tendrement aiiné de Bieu.

FAUST

Comment se fait- il donc gu'il scdt jprince des démons?

RTEPHOSTOPHILIS.

Oh ! à cause de son ambitieux orgueil et de son insolence. Voilà pourquoi Dieu l'a rejeté de la face du ciel.

Et qui étes-vous, vous qui vivez avec Lucifer ?

MEPHOSTOPHILIS.

Les esprits malheureux qui vivent avec Lucifer ant conspiré contre notre Dieu avec Lucifer, et sont pour toujours damnés avec Lucifer.

FA^ST

Et où êtes-vous damnés?

FAUST. 83

BfEPHOSTOPHILIS.

En enter.

FAUST

Comment se faàt-il alors que tu sois hors de l'enfer?

MEPHOSTOPHILIS.

Bah I c'est ici Fenfer, et je n'en suis pas hors. Crois-tu donc que moi, qui ai vu la fece de Dieu et goûté les joies éternelles du ciel, je ne sois pas. tourmenté par dix mille enfers, en étant privé de cette impérissable béatitude? Faust î laisse là ces fritoles demandes qui frappent de terreur mon cœur défaiflant

FAUST

Quoi ! le grand Méphostophilis est-il à. ce point ému d'avoir été privé des joies du ciel? Apprends donc de Faust le courage viril et dédaigne ces joies que tu ne posséderas jamais. Va, porte ces nouvelles au grand Lucifer. Dis que tu as vu É'aust encourir la mort éternelle par des pensées désespérées contre la divinité de Jupiter ; dis-lui que je lui livre mon âme pour qu'il m'açcordp vingt-quatre années où il me fera vi^re dans toutes les voluptés, t'ayant sans €esse

84 FAUST

pour me servir, pour me donner tout ce que je demanderai, pour satisfaire à toutes mes questions, pour tuer mes ennemis et secourir mes amis, et obéir toujours à ma volonté. Va, retourne près du puissant Lucifer, et viens me rejoindre dans mon laboratoire, à minuit, pour me faire part des intentions de ton maître.

MEPHOSTOPHILIS.

J'y vais, Faust.

* Il sort.

FAUST

Eussé-je autant d'âmes qu'il y a d'étoiles, je les donnerais toutes pour Mephostophilis. Par lui, je serai le grand empereur du monde, et je ferai un pont à travers l'air mouvant pour traverser l'Océan avec une armée d'hommes. Je joindrai les hauteurs qui bornent la côte d'Afrique, et je ferai un même continent de cette contrée et de l'Espagne, pour les rendre toutes deux tributaires de ma couronne. L'empereur ne vivra qu'avec ma permission, ainsi que tous les potentats de l'Allemagne. Maintenant, que j'ai obtenu ce que je désirais, je vais attendre, en méditant sur cet art, que Mephostophilis re^ vienne (").

Il sort.

LE CLOWN

Gamin l ohl quelle insulle à ma personnel Corbleu 1 gamin vous-même I Vous avez vu beaucoup de gamins avec de la barbe, j'en suis sur I

WAGNEK.

Tes rentrées sont médiocres, n'est-ce pasT

LE CLOWN

Et mes sorties pires encore, comme vous pouvez voir, monsieur.

WAGNER

Hélas] pauvre esclave 1 voyez comme sa pauvreté plaisante sa nudité même 1 3e sais que le maraud est sans emploi et si affamé jqu'il donnerait son âme au

«8 FàUST.

diable, j'en suis sûr, pour une épaule de mouton» quand elle serait toute crue.

LE CLOWN

Oh \ non ; je la voudrais bien rôtie et avec une bonne sauce, si je la payais si cher, je puis vous Faffirmer.

WAGNER

Eh bien ! drôle, veux-tu être mon homme et entrer à mon service. Je te ferai vêtir comme un digne disciple.

LE CL0:WN

Comment? en vert ?

Non, en soie écrue, nuance pied d'alouette.

LE «LOWN.

Pied d'alouette 1 Cette plante-là tue la vermine : il paraît que je serai pouilleux si je vous sers.

B^h! tu ïe seras toujours, que tti me serves ou aon. Car, si tu ne ^engagés pas avec moi peur sept

FlUST. W

an&, drAle, je te jure que je lais de tous les poux du monde les familiers de ta personne, pour qui'ls te mettent en pièces.

LE CLOWN

Ma foi, monsieur, vous pouvez vous épargner ce travail,, car ils sont aussi familiers avec moi que s'ils me payaient pour leur boire et pour leur manger, je puis vous Taffirmer.

WAGNER

Allons, drôle, trêve de plaisanterie ! et prends ces florins.

LE CLOWN

Oui, pardieu, monsieur, et je vous remercie.

WAGNER

Ainsi, maintenant, tu dois toujours être prêt à l'heure, à quelque instant et en quelque lieu que le diable vienne te chercher.

LE CLOWN

Nenni ! reprenez vos florins ; je n'en veux pas.

WAGNER

Je ne les reprends pas. Tu es engagé- ft*épare-tîOii,

sinon je fais immédiatement apparaître deux diables pour Remporter. Banio ! Astaroth I

LE CLOWN

Astaroth ? Si Astaroth approche, je le rote ; je n'ai pas peur d'un diable.

Entrent deux Démons* WAGNER.

Eh bien ! monsieur, voulez-vous me servir maintenant ?

LE CLOWN

Oui, bon Wagner ; faites partir les diables alors.

WAGNER

Esprits, partez.

Sortent les Démons.

Maintenant, drôle, suis-moi.

LE CLOWN

Oui, monsieur; mais, écoutez, maître, m*enseignerez-vous Fart de conjurer?

WAGNER

Oui, je t'apprendrai à te changer en chien, en chat, en souris, en rat, en n'importe quoi t

FAUST. S9

LE CLOWN

En chien, en chat, en souris, ou en rat I Oh I admirable Wagner !

WAGNEE.

Manant, appelle-moi maître Wagner; et vois à marcher avec attention ; que ton œil droit soit toujours diamétralement fixé sur mon talon gauche, que tu puisses toujours quasi vestigias nostras insis-tere.

LE CLOWN

Bien, monsieur, je m'y engage.

Ils sortent.

LE LABORATOIRE DE FAUST

FAUST seul.

Maintenant, Faust, tu es nécessairement damné ; tu ne peux plus être sauvé. A quoi bon alors penser à Dieu ou au ciel ? Loin de toi ces v<aines chimères du

"90 VAUST.

désespoir I Désespère de Dieu, mais aie foi en Belzébuth. Ne recule pas, Faust; sois ferme. Pourqtm hésites-tu î Qh I quelque chose me murmure à Toreille : Abjure cette magie, retourne à Dieu. Pourquoi? fl ne m'aime plus. Le Dieu que je sers, c'est mon propre appétit, pour qui Famour de Belzébuth est tout ; c'est à lui que je veux bâtir uu autel et une é^ise et offrir le sang tiède des nouveau-nés.

Entrent Ibs deux Anges.

LE MAUVAIS ANGE

Avance toujours, Faust, dans cet art fameux.

LE BON ANGE

Doux Faust, renonce à cet art exécrable.

FAUST

Contrition, prière, repentir, que sont toutes ces choses ?

LE BON ANGE

Oh ! ce sont les moyens de te ramener au ciel.

OLE MAUVAIvg ANG£^

Ce sont plutôt des illusions, fruits delà démence» qui rendent imbéciles ceux qui y ont recours.

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