‹ Le Faust de GoetheChapitre 123 sur 166 · VASTE PARC, CANAL IMMENSE · texte numérisé non relu

VASTE PARC, CANAL IMMENSE

FAUST , dans l'extrême vieillesse, se promenant pensif.

Lyncéus, gardien de la tour, [a travers un porte-voîx.) Le soleil décline, les derniers navires entrent vaillamment dans le port. Un grand canot est au moment d'arriver ici, sur le canal ; les banderoles bariolées flottent joyeusement; les mâts se dressent prêts ; le contre-maître se glorifie en toi; le bonheur te salue pour de longues années.

(La petite cloche tinte sur la dune.)

Faust, éclatant. Maudite sonnerie, qui me blesse au cœur honteusement comme un coup de feu tiré dans les broussailles ! Devant moi mon royaume s'étend sans bornes, et derrière il faut que l'ennemi me harcelle, et me fasse souvenir par cette cloche jalouse que mon vaste bien est illégitime ! L'espace des tilleuls, la maisonnette brune, la chapelle couverte de mousse, tout cela ne m'appartient pas. Si, pour me distraire, je veux aller de ce côté, d'étranges choses m'épouvantent. P]pines pour mes yeux, épines pour mes pieds. Oh! fussé-je bien loin d'ici'.

Le gardien de la tour, comme plus haut. Comme le canot diapré fait joyeusement voile vers nous par le vent frais du soir! comme sa course rapide s'élève en caisses, coffres et sacs!

( Canot somptueux , muni d'une cargaison riche et variée , apportant des produits des contrées

lointaines.)

' Cette petite cloche de la chapelle iniporlunc Faust ; le bruit de cette voix métallique, aiguë et perçante, l'inquiète et répugne à son organisation ; c'est un fait idiosyncrati que, h peu près comme l'aversion de Wallenstein pour le chant du coq. Il y a bien aussi du Goclhc là-dessous. Nous l'avons dit autre part, Goethe haïssait toute manifestation extérieure de l'Eglise, et se sentait une égale antipathie pour les cloches et les petites croix de bois qu'on rencontre dniis les campagnes. C'est surtout dans les petits détails de caractères qu'on peut voir à quel point l'individualité du grand poète s'est rélléihie dans le naturel de son personnage. Vous retrouverez dans Faust jusqu'aux antipathies de Goethe, jusqu'à ses faiblesses superstitieuses. Seulement, ici les choses sont motivées, et la ficticm tire du centre même où elle apparaît une gravité réelle ; ce qui n'était que faiblesse, superstition, manie de vieillard, devient , par l'effet du drame , allégorie et moralité. Qui ne comprend le sens de cette cloche que Philémon et Baucis, la vertu des premiers âges, le bonheur dans l'ignorance et l'amour, balancent sur les contins des domaines de Faust, et dont la vibration importune l'obsède à tout instant et vient l'atteindre jusque dans la plénitude de l'être et de la fortune, jusqu'au milieu des richesses immenses que les Ilots tributaires déposent à ses pieds?

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