DEUXIÈME PARTIE
])as 1110 gàlcnl lii possession du monde. Là-bas je voudrais, pour voir au loiu à la rondfî, écliafandcr les brandies, ouvrir à Toeil une vaste carrière pour contempler tout ce (jue j'ai fait, et d'un seul regard embrasser le cbef-d'œuvre de l'esprit luimain, animant de mon esprit ces immenses eiipaces conquis à l'habitation.
N'est-ce point la plus âpre torture : sentir, dans la richesse, ce qui nous manque? Le tintement de la petite cloche, l'odeur des tilleuls, m'enveloppent comme dans l'église et la sépulture. La volonté du Tout-Puissant se fait jour jusque sur ces graviers. J'ai beau prendre du cœur, cette petite cloche tinte et j'entre en rage.
Méphistophélès. Je comprends l'ennui capital qui empoisonne ta vie. Comment le nier? A chaque noble oreille la sonnerie des cloches répugne. Et ce damné bim, baum , boum, qui charge l'atmosphère sereine du soir, se mêle à tout événement, depuis le premier bain jusqu'à l'enterrement, comme si entre bim et banni la vie n'était qu'un vain songe.
Faust. La résistance, l'opiniâtreté, empoisonne la plus riche possession, et c'est pour sa peine et sa torture qu'on s'épuise à vouloir être juste.
Méphistophélès. Pourquoi te gêner ici? n'entre-t-il pas dans tes plans de coloniser?
Faust. Va donc , et tâche de les écondnire! Tu sais le joli petit bien que j'ai choisi pour ces vieilles gens.
Méphistophélès. On les enlève, on les dépose; avant qu'on ait eu le temps de se retourner, ils sont installés. La violence une lois essuyée, la beauté de leur habitation les réconciliera.
(Il pousse un sil'llcment aigu.) LES TROIS s'avancent.
Méphistophélès. Venez vous rendre aux volontés du maître, et demain il y aura lete navale.
Les trois. Le vieux maître nous a mal reçus ; il nous doit une fête soignée.
Méphistophélès ad spectatores. Ce qui se passe ici n'est point neuf, mais renouvelé de la vigne de Naboth '.
(Reo um, m, ej.)
INUIT PROFOINDE.
Lyncéus, gardien de la tour, chantant dans la vigie. Né pour voir, placé pour observer, voué à la tour, le monde me plaît. Je regarde au loin, je
' Mépliisfopliélès, en vrai diable cpii connaît sa Bible, cit-^ ici l'bisfoire fie la viorne fie Nabofli,
•Vis FAUST.
\ois de près la lune, les étoiles, le bois et le chevreuil. Ainsi je vois en tout la parure élernelle. Faupièies rortunc'es, ce que vous avez jamais vu, que ce soit ce que cela voudra, c'était pourtant bien beau.
(Pause.)
Ce n'est pas pour mon seul agrément que je suis placé en cet endroit, si haut. Quelle effroyable épouvante me menace du sein de ce monde de ténèbres ! Je vois jaillir des éclairs flamboyants à travers la double obscurité des tilleuls ; toujours, de plus en plus, fouille l'incendie attisé par le vent qui passe. Ah ! la cabane brûle, la cabane qui s'élevait humide et couverte de mousse; on implore un rapide secours : point de salut! Ah! les bonnes vieilles gens, qui veillaient jadis sur la flamme avec tant de soin, deviennent la proie de l'incendie! Quel effroyable événement! la flamme flambe, le sombre tas de mousse n'est plus qu'un brasier de pourpre. Puissent seulement ces bonnes gens se sauver de cet enfer incandescent et furieux ! Des éclairs limpides dardent entre les feuilles, entre les rameaux; les branches sèches qui brûlent en flambant s'allument en un clin d'œil et croulent. 0 mes yeux! deviez-vous faire cette découverte! Pourquoi faut-il que mes yeux planent si au loin! I.a petite chapelle croule en même temps sous la chute et le poids des branches; des flammes aiguës serpentent déjà autour de la cime des arbres. Les souches creuses s'embrasent, jusqu'à la racine, d'un rouge de pourpre dans leur embrasement.
(Longue pause. Chant.)
toujours à l'appui de cette doctrine qu'il aflectionne tant, à savoir, qu'il n'y a rien de nouveau dans le monde. Naboth de Jezraliel avait à lui, dans .lezraliel même, une vigne près du palais d' Achat), roi de Samarie.
Et Achab lui dit: « Donnez-moi votre vigne afin que je puisse faire un jardin potager, parce (ju'elle est proche de ma maison, et je vous en donnerai une meilleure; ou, si cela vous accommode mieux, je vous la payerai en argent au prix qu'elle vaut.»
Naboth lui répondit : «Dieu me garde de vous donner l'héritage de mes pères.»
Achab revint chez lui tout en colère et ne mangea point.
Aussitôt sa femme Jézabel écrivit, au nom d'Achai), des lettres qu'elle cacheta du sceau royal, et les envoya aux anciens et aux premiers de la ville de Naboth qui demeuraient avec lui.
Ces lettres étaient conçues en ces termes : « Publiez un jeûne, et faites asseoir Naboth entre les premiers du peuple.
« Et gagnez contre lui deux enfants de Bélial, qui rendent un faux témoignage disant : «Nabotli a blasphémé contre Dieu et contre le roi; qu'on le mène hors de la ville, qu'il soit lapidé et mis ù mort. » — L'ordre de Jézabel fut accompli ; mais la possession de la vigne fit le malheur d'Achab. (Rois, III, 21.)
Méjihistophélès, qui connaît l'aventure de Naboth, à i«tquelle il a sans doute pris part il y a quelques mille ans, trouve que Faust, dans sa convoitise crinil^^L'Ile, n'est (|u'un pauvre plagiaire du roi de Samarie. Les passions humaines, même dans leurs écartJv les plus extravagants, n'inventent rien de neuf; admirable point de vue qui, tout en servant la capse de Méphistophélès dans le procès iroiii(iue ([uil soutient contre l'humanité, se trouve militer pour le bien. Otez au mal la part qui lui revient de l'orgueil, du génie, que lui restera-t-il ? C'est, du reste, un des traits distinctifs du personnage de Méphistophélès d'aimer les proverbes et les sentences, et d'en débiter même au risque de prêcher le bien. Au fond, le vieux diable est moins mauvais qu'on ne l'imagine ; si la nature démoniaque perce encore, c'est par intervalle, et comme pour n'en pas perdre l'habitude ; mais sa persoimalité s'efface, il s'humanise. Il y a du panthéisme dans son fait.