FLAMBEAUX
MÉPHisTOPHÉLÈs, en inspecteur, devant.
Venez, ô Lémures' ! squelettes, Corps déhanchés, membres flottants, Venez, demi-natures faites De tendons, de nerfs, d'ossements!
LES LEMURES, BU chœur.
Nous venons t'aider ; à l'ouvrage !
Nous l'avons à peu près compris ; Il s'agit d'un vaste pays Qui doit nous échoir en partage.
Les pieux aigus, les pieux sont là Et les chaînes pour la mesure.
Qui nous appelle et nous conjure.
Nous l'avons oublié déjà.
MÉPHISTOPHÉLÈS. Il ne s'agit pas ici d'efforts ingénieux; procédez selon vos propres règles. — Que le plus long s'étende de tout son long; vous autres, arrachez le gazon tout autour; comme on fit pour nos pères, creusez un carré long! Du palais dans l'étroite demeure, voilà en somme pourtant la sotte fin des choses.
Aveugle, il poursuivra ses projets créateurs avec plus d'instance, de force, de résultat, et son application ne courra plus la chance de se laisser distraire par le spectacle varié des phénomènes extérieurs. Dans l'obscurité des yeux, l'âme y verra plus clair. Ici apparaît l'idée toute chrétienne de la vie nouvelle [vitanuova). Faust, après avoir passé par tous les degrés du bonheur terrestre, reconnaît dans sa vieillesse, comme Salomon, que tout est vanité. Les souffrances, les peines (les quatre Femmes) sont des acheminements vers une existence supérieure ; le Souci (pour son salut éternel) le rend aveugle, afin que, mort à la terre, il tende à de plus hautes destinées et se tourne vers l'Eternol dont il pressent l'approche, grâce à cette force intuitive qui le pénètre et sert d'intermédiaire à son apothéose finale.
' Spectres familiers, sorte de revenants auxquels l'antiquité donne l'apparence de squelettes, et dont les superstitions du moyen âge ont formé les Esprits de l'air ([ue la science évoque et se soumet. (Horat. epist. II ; Apulée, de De.o Sorralis, p. 110. — Lessing, sous quelle forme les anciens se représentaient la mort, S. 222. — Theophrastus Paracelsus, Philos, sagax, lib. I, 89.) Goethe, dont le génie plastique se révèle jusque dans les moindres détails, a recours ici, pour exprimer l'idée de la servitude, à des squelettes dont les membres s'agilcnt cl travaillent par im mouvement mécanicjue et borné, que ne règlent plus désormais ni l'action de l'âme exhalée, ni les a])pétits de la chair tombée en poussière. Quelle objectivité |)lus vraie donner au néant de la servitude!
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LES LEMURES, creusanl la terre avec des gestes agaçants.
Lorsque je vivais cl j'aimais, Dans ma jeunesse, je trouvais Que c'étaient de bien douces choses.
Partout où fleurissaient les roses, Où de joyeuses voix chantaient, Mes pieds kscifs se remuaient.
Depuis, la vieillesse fatale De sa béquille me toucha ; Au tombeau mon pied trébucha.
Pourquoi la porte sépulcrale Fut-elle ouverte ce jour-là'.'
Faust, sortant du palais, tâtonnant entre les piliers de la porte. Que le cliquetis des bêches me transporte! c'est la multitude qui travaille pour moi. La terre, alliée avec elle-même, assigne aux flots une limite, et contient la mer en d'étroites barrières.
Méphistophélès, à part. C'est pour nous que tu travailles avec tes digues et tes quais; tu prépares à Neptune, le démon des eaux, un grand festin. De toute façon, vous êtes perdus; — les éléments sontconjurés avec nous', tout marche à la destruction.
Faust. Inspecteur!
Méphistophélès. Me voici !
Faust. Autant que possible, que par tes soins les ouvriers affluent; encourage par la récompense et le châtiment, paie, attire, presse! Chaque jour je veux qu'on me rapporte comment vont les travaux de notre fossé.
Méphistophélès, à mi-voix. Si j'en crois ce qu'on m'a dit, il n'est pas question de fossé, mais de — fosse.
Faust. Un marais s'exhale au pied de la montagne, infectant le bien déjà conquis. Dessécher l'étang pestilentiel, là serait la conquête suprême. J'ouvre des espaces à des myriades pour qu'on y vienne habiter, non dans la sécurité sans doute, mais dans la libre activité de l'existence. Des campagnes vertes, fécondes! L'homme et les troupeaux, à l'aise sur le nouveau sol, s'installent le long de la colline, oi^i se rue une population hardie, industrieuse. A l'intérieur, ici, c'est un paradis. Que le flot tempête à l'extérieur jusqu'au bord; s'il lui prend fantaisie d'abattre aA^ec violence, de toutes parts la foule se presse pour fermer la brèche. Oui, je me sens voué tout entier à cette idée, fin dernière de toute sagesse. Celui-là seul est digne de
' Les éléments haïssent l'œuvre formée par la main des hommes.
(SchiUer's Glocke.)
a Mon cœur se navre à l'aspect de cette force dévorante qui réside dans le sein de la nature. La nature n'a rien fait qui ne consume à la Ionique son voisin, qui ne se consume soi-même ; et lors- (|ue, dans le vertige de mon inquiétude, je contemple le ciel et la terre et leurs forces infatigables, je ne vois rien qu'uN monstre qui engloutit éternellement, et qui éternellement rumine. » (Goethe, Wertlier's Leiden, Th. I.)
5Si FAUST.
la liberté comme de la vie, qui sait chaque jour se la conquérir. De la sorte, an milieu des dangers qui l'environnent, ici l'enfant, l'homme, le vieillard, passent vaillamment leurs années. Que ne puis-je voir une activité semblable, vivre sur un sol libre, au sein d'un peuple libre ! Alors je dirais au moment : Attarde-toi, tu es si beau ! La trace de mes jours terrestres ne peut s'engloutir dans l'OEone. — Dans le pressentiment d'une telle félicité sublime, je goûte maintenant l'heure ineffable.
(Faust tombe, les Lémures le prennent et le couchent sur le sol.)
Méphistophélès. Aucune volupté ne le rassasie, aucun bonheur ne le satisfait;— il poursuit, dans sa démence, d'insaisissables formes; le dernier moment, pitoyable et vide, le malheureux s'efforce de le retenir; celui qui me résista si vaillamment, le temps l'emporte ; le vieillard gît là sur le sable, — l'horloge s'arrête. —
Le choeur. Elle s'arrête ! elle se tait au coup de minuit !
Méphistophélès. Elle se tait, tout est consommé!
Le choeur. Tout est fini.
Méphistophélès. Fini! parole stupide! — Pourquoi fini? fini et rien, c'est exactement la même chose! — One signifie l'éternelle création, si tout ce qui est créé doit aller au néant? — Là tout est fini! — Qu'en doit-on conclure? C'est aussi bien que si ça n'avait jamais été, et cependant cela s'agite et se remue comme si c'était quelque chose. Ma foi! j'aime encore mieux mon vide éternel.