‹ Le Faust de GoetheChapitre 147 sur 166 · LA MYSTIQUE · texte numérisé non relu

LA MYSTIQUE

Les paroles étranges du chœur mystique éveillent l'attention de l'intelligence et la conduisent de pensée en pensée jusqu'au dernier cercle de la contemplation théologique. Il y a donc un sexe chez les âmes? Quel est cet être féminin? ce Weibliches- Wesen, auquel Goethe atlril)ue une si haute influence sur le développement, les tendances finales, et la transformation, non de Faust seulement, mais de l'homme? Essayons de pénétrer cette dernière énigme, profonde sans doute, explicahle pourtant comme bien d'autres, dont une spéculation persévérante ne peut manquer de se rendre compte dans ce fameux second Faust, le livre aux Sept-Cachets, Das Huck mil sieben Siegeln, comme on dit encore en Allemagne. Elevons-nous, sur cette échelle radieuse de Jacob que Goethe nous tend, élevons-nous vers les régions supérieures où le mystère se consomme dans une atmosphère incandescente, dans cet éthersi bleu, si limpide, si subtil, que la poitrine humaine le respire péniblement, et qu'il ne vivifie que les pures intelligences, pareil à ces» vents du pays de Grèce dont parle M. de Humboldt, d'après un ancien scoliaste : « La statuaire a sa patrie en Grèce, parce que là soufflent les vents les plus purs et les plus subtils. Le sol de l'Attique est aride et stérile, et cette atmosphère, peu favorable aux produits de la terre, est salutaire aux âmes des Athéniens. » Lançons-nous sur la trace de Goethe, à travers ces régions au sein desquelles nous trouverons sans doute de ces contrées semblables à l'Attique, où les vents, s'ils ne conviennent pas aux plantes, sont salutaires aux âmes des Athéniens.

On ne peut s'occuper de ces questions sans penser aussitôt à Dante. L'idée seule d'un principe féminin intercédant au ciel, d'une DoiXina mystique, symbole de grâce et d'amour, évoque sur-le-champ le souvenir de l'amant do Beatrix, de

ce noble esprit qiruiie feinnie conduil à travers toutes les périodes de son développement grandiose. Ecoutez, au début de la Vita nuova, les paroles dans lesquelles le poëte décrit l'impression première que fit sur lui l'aspect de Beatrix : « Elle'm'apparut vêtue de la plus splendide couleur, modeste et décente, ceinte de pourpre, et parée selon qu'il convenait à son jeune âge. Au même instant, je le proclame en toute vérité, l'esprit de ma vie, qui demeure dans la plus secrète cbambre de mon cœur, se mit à tressaillir si violemment, que cela se manifesta d'une formidable façon dans les moindres artères ; et il prononça tout tremblant ces mots: Ecce Deus fortior me veniens dominabitur mihi. Au même instant aussi, l'esprit de la sensation, qui demeure dans la chambre où tous les esprits des sens apportent leurs perceptions, commença de s'étonner puissamment, et, parlant avant tous les autres aux esprits de la face, dit ces mots: Apparuit jam beatitudo nostra. »

Parcourez l'œuvre entière d' Alighieri, et dites si, dans cette magnifique succession d'idées, dans ce monde surnaturel, où le divin et le terrestre se rencontrent avec tant d'appareil et de puissance, dites si vous ne trouvez point à chaque pas l'influence irrésistible de ce principe de faiblesse et d'amour que Goethe exprimait déjà d'une façon sublime, lorsqu'il disait, bien longtemps avant de songer au chœur mystique : « Dans le plus pur de notre sein habite un désir qui tend à se donner librement, et par reconnaissance, à quelque être plus haut, plus pur, inconnu , à se dévoiler celui qu'un mystère éternel enveloppe ; nous appelons cela piété. » — Or, cette piété, cette quiétude sereine, cette pure satisfaction, quand on en vient à réfléchir sur la propriété des sexes, on se demande si elle ne serait point par hasard le partage absolu, exclusif du principe féminin. Consultez les langues, ces expressions involontaires de la philosophie des peuples, et vous verrez qu'à peu d'exceptions près, toutes s'accordent là-dessus. N'est-ce point sous l'apparence féminine qu'elles produisent la plupart des éternelles idées de bien et d'amour, blondes étoiles dont la lumière baigne chastement le cœur de l'homme, et le dirige à travers les erreurs sans nombre de la vie? Prenons, par exemple, la vérité, la beauté, la décence, la grâce, la ferveur, l'inspiration; qui jamais a songé à se représenter ces idées sublimes autrement que sous le voile de flamme et l'auréole d'or, autrement (jue sous les traits de vierges saintes ou de mystiques dames? Et la chevalerie au moyen âge ! qu'estce donc, sinon l'introduction dans les mœurs, la sécularisation pour ainsi dire de ce culte de la femme, de cette influence médiatrice et bienheureuse qui se personnifie en la Reine des anges, en cette Marie à la fois vierge et mère, symbole de domination intellectuelle, symbole de celle quiétude intime et profonde qui n'exhale autour d'elle que fraîcheurs et bénédictions, et s'épanche comme un baume divin sur les blessures du cœur de l'homme entraîné dans la mêlée des passions, ou sur les souffrances de la femme embarrassée dans les nécessités d'un développement inférieur; de cette quiétude toute féminine dans le plus haut sens de l'expression?

Au moyen âge, le rejeton de la souche barbare se grefi'e sur le tronc à moitié pourri de la civilisation gréco-romaine ; aussitôt l'arbre se transforme comme par enchantement; des racines au faîte, une vie nouvelle y circule ; les bourgeons naissent ; détentes parts de rudes toufl'es s'étendent, à l'ombre desquelles une régénération se prépare, une régénération qui aura pour terme la reconnaissuiîcc féminine, la chevalerie, et sa glorification dans l'œuvre des plus no-

DKUXlfeME FARTIK. 550

bles poêles, dans l'épopée de Danle, dont la voix sublime n'iiésile pas à proclamer l'esprit d'une femme un être plus fori qui s'avance pour le dominer : » EccE Deus fohtior me vENiEiNS DOMiNABiTUR MIHI. » El, cliosc élrang(; ! c'est justement dans celle épo(|ue de tumulte et d'orages où les forces de riiumanilé semblent plus que jamais se porter au debors, dans un temps où les passions émues se rencontrent journellement pour les plus effroyables catastropbes, où le torrent d'une activité qui déborde paraît devoir entraîner les dernières mœurs dans son cours, que le sens épuré de l'amour, de la véritable destination de l'individualité féminine prend naissance et donne ses plus belles fleurs de poésie ! Nous parlions de Marie: — quel plus doux représentant l'abandon ineffable en Dieu, la grâce, la dévotion, l'amour, auraient-ils pu trouver? Le principe éternel que Goetbe exalte au dénoùment de son poëme est partout dans l'barmonie universelle ; l'antiquité l'adore aussi, mais vaguement ; l'antiquité, dans son panlbéisme incomplet, ne distingue que les instincts : le beau moral luiécbappe; elle a Cybèle, Isis, Junon, c'est-à-dire le principe de la fécondité, la Mère. Elle ignore la Vierge. Pour que les deux éléments se rencontrent dans cet Eternel FÉMININ, idéal de Dante et de Goetbe, il faut qu'un Dieu intervienne et que le cbristianisme se révèle. — Qu'on ne s'y trompe pas, c'est dans celle grâce divine, dans cette inépuisable clémence, partage de I'Idéal féminin des temps nouveaux, que repose le secret du culte de Marie. Marie a gagné plus d'âmes au ciel que tous les membres de la Trinité calbolique. Principe de douceur, d'amour, de résignation, il n'y a point de lutte à engager avec elle. Faust et don Juan peuvent abdiquer à ses pieds ; quand nous avons résisté à Dieu et aux hommes, quand nous avons tout bravé, tout insulté, tout flétri, il n'est plus qu'un dominateur capable de triompher de nous : la faiblesse ! Marie préside aux conversions ; elle entraîne à sa suite les âmes égarées à travers les ardents labyrinthes du ciel. Le moyen âge, à vrai dire, n'adore qu'elle; au sein de sa gloire qui l'enveloppe, à peine si vous apercevez son divin Fils, qu'elle berce dans les langes de son éblouissante auréole. Ces barbares en font la rose mystique de leurs prairies, l'étoile de leur firmament; son nom devient topaze, diamant, lis de flamme, au jardin poétique des litanies. Aujourd'hui encore n'est-elle pas le dernier refuge, la dernière religion du misérable qui a tout blasphémé ? Voyez le bandit des Abruzzes, le contrabandista espagnol, le vagabond sansfoi ni loi ; devant quis'agenouille-t-il? à qui vient-il porter son hommage ou ses fleurs? Superstition, ditesvous. Non, mais vague pressentiment d'une mansuétude ineffable, d'une autorité médiatrice qui s'interpose entre le crime et le châtiment ; attraction irrésistible du principe féminin avec lequel il entre en rapport par un reste d'amour, impérissable clarté qui tremble encore au fond des consciences les plus envahies de ténèbres.

Elle est l'idée et la forme nouvelle, elle est tout; sans elle vous n'avez point d'art, vous n'avez ni Dante, ni Piaphaèl, ni Dürer. Puisque nous venons de prononcer le nom du peintre allemand, disons notre pensée à son égard. Dürer est le seul qui ait compris le sens mystique de la Vierge chrétienne, le seul qui se soit efforcé de rendre le double principe de vie et d'amour incarné dans celte nature idéale. Le divin Raphaël, tout imbu de la tradition antique, possède sur le beau dans l'art d'ineffables secrets que le peintre de Nuremberg ignore : mais si vous laissez un moment la ligne pour l'idée; si, rapprochant ces deux émanations d'un même type, vous vous attachez à découvrir laquelle a conservé les

r^U FAUST.

plus vives senteurs du myslicisme originel, nul doute que vous n'incliniez vers Dürer. Ici se manifesie ouverlenienirinfluence du génie du Nord, moins préoccupé, comme on sait, de la forme (pie de l'idée, de l'être extérieur (pie du sens rpii se cache dessous. La Vierge de Raphaël a plus de grâce, d'harmonie et de beauté ; celle d'Albert, plus d'exislence réelle, de signification, comme on dit en Allemagne; l'une est l'idéal de la femme, l'autre est le Verbe. Encore une fois, nous ne discutons pas ici la question d'art; nous ne sommes point assez épris du paradoxe pour vouloir prouver que Dürer est un plus grand peintre que Raphaël, à Dieu ne plaise! Ce que nous soutenons seulement, ce qu'on ne saurait nous contester, c'est que le peintre de Nuremberg est allé plus avant dans l'inlerprélation de l'idée nouvelle. Les Allemands réfléchissent et combinent, les Italiens chantent: l'harmonie au Nord, la mélodie au Sud. Cette idée du christianisme, ce double principe, Dürer est le seul qui l'ait compris dans cette royale femme que des anges et des enfants entourent au sein d'une prairie harmonieuse. Il n'y a pas jusqu'à ces détails minutieux reproduils partout dans ses tableaux avec une naïveté si charmante, qui n'aient leur intention bien évidente. Comment, en effet, se méprendre sur le sens de ces beaux lis épanouis, de ces petits ruisseaux dans les herbes en lleur, de ces lézards, de ces couleuvres, de ces lapins amoureux qui foisonnent, de toute celte opulente nature dont les artistes italiens semblent ne pas tenir compte, et que le peintre allemand groupe avec tant de soin autour de la Vierge-Mère, du principe d'amour et de vie, du FÉMININ ÉTERNEL, comme dit Goethe?

On l'aura remarqué, la rudesse des mœurs, l'àpreté sauvage du climat, loin d'être des obstacles à ce culte d'un idéal féminin, deviennent chez les peuples des conditions qui le favorisent. Ici encore apparaît dans toute sa vigueur la loi souveraine des contrastes. Pour que l'Ame entraînée dans le torrent de la vie, l'âme qu'une activité fatale éperonne, soit attirée irrésistiblement par cette force douce et profonde qui repose dans le calme d'une béatitude sereine, il faut bien que celle-ci ait en elle comme une mystérieuse faiblesse, comme un vague sentiment d'indulgence précoin^.ue pour cette passion énergiipie et puissante qui tend vers elle à travers le trouble et la mêlée. Du reste, ce principe, dont la vierge chrétienne est l'idéal suprême, n'exisle-t-il pas sur la terre? chacun ne l'a-t-il pas rencontré dans sa vie? Vous le reconnaissez tous, et lui rendez hommage incessamment dans la personne de quelque femme élevée et supérieure qui vous attire et vous domine, malgré vous (luelquefois, presijue toujours à votre insu ; à qui rien ne résiste dans sa sphère d'activité, qui règne en même temps sur l'homme hautain que le joug impatiente, et sur la femme d'un développement moins avancé, d'une nature moins complète; et cela sans eflort el sans brigue, par un sourire des lèvres, un air du visage, par l'indicible émanation de sa présen(;e ; être harmonieux qui, sans éveiller jamais les passions, les apaise, les modère ou les dompte ; el devant lequel il faut s'écrier avec Epiménide: «La force douce est grande. »

Maintenant Goethe, qui vécut toujours au sein d'une société de nobles femmes, el se lenantloin de l'amour en tant que passion capable de le distraire des travaux de sa pensée, n'en savoura que mieux les douceurs bonnêl(>s de l'intimité ; Goethe ne pouvait méconnaître rinlluence puissante qu'a de tout temps exercée l'individualité de la femme sur le déveloi)pement de l'humanité. El dans cet (Piivrc d'un demi-siècle, dans rette étiidf^ si vaste el si pro'

Page 1