‹ Le Faust de GoetheChapitre 148 sur 166 · DEUXIÈME PARTIE. .Vi.'i · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. .Vi.'i

londo d'une amo que le mouvenieiil dévore, d'une âme en Irnvail incessant df) lulle el de Iransfornialion, l'acliou féminine devait nécessairement occuper une place marquée. Recherchons mainlenanlde quelle manière celle action se révèle dans Faust, et comment elle arrive à ses lins.

Et d'ahord étudions la cause, comme dit Shakspere ; tachons de nous rendre compte de ce Irouhle incessant de Faust, de cet état de misère et de désespoir dans lequel il nous apparaît dès le déhut du poëme ; tachons de nous expli(|uer celle tristesse immense qui dévore Thumanilé dans cet esprit puissant. Car Faust, c'est l'humanilé ; qui en doute '^ L'allégorie commence avec la pièce ; allégorie profonde, auprès de laquelle toutes celles que nous avons rencontrées depuis ne sont que fantaisies charmantes el jeux d'esprit ; d'aulant plus réelle qu'elle ne doit rien aux comhinaisons ingénieuses de l'art, au caprice du moment ; d'aulant plus vivante qu'elle est pour ainsi dire involontaire chez le poêle. Ici nous nous arrêtons pour citer les paroles de l'apôtre, ces splendides paroles que Goethe incruste comme autant de topazes el de saphirs à la croix mystique de son édifice, et qui d'en haut rayonnent à flots de lumière sur les points les plus ohscurs et les plus ténéhreux : « Quand je parlerais toutes les langues des hommes et le langage des anges mêmes, si je n'ai point l'amour, je ne suis que comme un airain sonnant el une cymhale retentissante ; et quand j'aurais le don de prophétie, que je pénétrerais tous les mystères, et que j'aurais une parfaite science de toutes choses ; quand j'aurais encore toute la foi possilde, jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai point l'amour, je ne suis rien ; et quand j'aurais dislrihué tout mon hien pour nourrir les pauvres, et que j'aurais livré mon corps pour être hrùlé, si je n'ai point l'amour, tout cela ne me sert de rien. L'amour est palienle, elle est douce et bienfaisante ; l'amour n'est point envieuse ; elle n'est point tumultueuse et précipitée, elle ne s'enfle point d'orgueil, elle n'est point dédaigneuse, et ne cherche point ses propres intérêts ; elle ne s'aigrit point, non irrilalnr. »

Et c'est justement cette amour, inetïahle source de toute paix intérieure, de honheur, c'est cette amour qui manque à Faust au milieu des innomhrahles choses qu'il possède. De là sa misère. Faust, ainsi qu'on se le figure, doué d'un esprit de feu, d'un génie productif sous plus d'un rapport, a grandi parmi les livres et les parchemins, où sa jeunesse s'est consumée dans l'atmosphère humide et somhre de? salles d'étude, au lieu de se développer au soleil, en plein air, dans le commerce des jeunes hommes et des helles filles. L'ahstrait, ou plutôt l'ahstrus de l'école offusque son cerveau ; et pour diversion à celte activité gourmande de la tête, pour contre-poids nécessaire, il n'a rien dans le cœur, rien de celle vie concrète, fraîche et rayonnante de la vie humaine, en un mol. Son esprit a fini par évoquer autour de lui un monde, un chaos de connaissances, de sensations, de formes; connaissances sans application salutaire, sensations qui ne mènent qu'au désespoir, formes inertes où manque la pulsation vitale, la chaleur :

Et tu deniaiules encore pourquoi ton cœur se serre avec angoisse dans ta poitrine? pourquoi une douleur inexplicable arrête en toi toute pulsation vitale, toi qui dans la fumée et dans la moisissure, au lieu de la nature vivante au sein de laquelle Dieu créa les tiomines, n'as autour de toi que squelettes d'animaux et ossements liumains?

Ce cri d'angoisse que Faust pousse du fond de ses entrailles nous est un garant

infaillible de l'élévation de sa nature. Il sent le vide infini de son existence; une ardeur spontanée, un désir inconnu l'entraînent tout d'abord vers un état dont il ne peut se rendre compte encore. Dès la première scène, les caractères se dessinent ; le génie et la sottise, le sens supérieur et le sens bourgeois, Faust et Wagner, se trouvent en présence, et l'irréconciliable contraste se manifeste par l'agitation inquiète, le doute aflVeux, la misère de l'un et la sérénité pacifique de l'aulre. Le sens vulgaire s'accommode à merveille d'une condition vulgaire ; l'esprit bourgeois se complaît dans la médiocrité ; il s'y prélasse sans que jamais une plus haute inspiration vienne le distraire de sa bénévole quiétude. Il n'en est pas ainsi des nobles natures : l'insuffisance de l'existence ne saurait les satisfaire ; elles sentent l'imperfection de leur développement ; elles en souffrent jusqu'à en mourir, et ce martyre douloureux est presque toujours la cuve où s'élabore l'espérance et le pressentiment d'un état plus pur et plus digne. Lorsque le drame s'ouvre, cette espérance est loin de s'être révélée à Faust :

Il veut du ciel les plus belles étoiles, et de la terre chaque sublime volupté , et, de loin comme de près, rien ne saurait apaiser l'insatiable aspiration de sa poitrine.

Maintenant, si cette amour de Dieu et des hommes, si cette amour intime et profonde est le seul port de salut oii puisse se réfugier cette âme incessamment ballottée entre toutes les tempêtes du désespoir, comment Faust atleindra-t-il ce port ? quelle main dirigera le gouvernail ? quel vent favorable enflera la voile ? — Ici encore les souvenirs de la vita nuova nous reviennent à l'esprit, et s'il nous fallait trouver la solution de ces mystères, nous la chercherions dans ce grand livre où se révèlent à chaque page tant de phénomènes obscurs de la conscience humaine.

Pour peu qu'on y réfléchisse, on comprendra que cette amour dont nous parlons est ce qu'il y a au monde de plus opposé à toute espèce d'égoïsme, quel qu'il soit, et que si l'homme n'y atteint que si rarement et si péniblement, c'est que sa personnalité l'en empêche. Il faut donc qu'il dépouille le sens individuel, qu'il en sorte, qu'il se place pour ainsi dire en dehors de lui-même, pour se retrouver dans un objet plus pur, dans une nature plus complète ; il faut qu'il brise le lien qui l'attache à lui-même et voile à son âme les délices d'une contemplation plus haute. — Il le faut; en même temps se fait sentir ici la nécessité d'une intervention supérieure. Le bouton ne brisera son enveloppe, la fleur ne s'ouvrira dans sa gloire qu'à la condition qu'un rayon de soleil descendra du ciel pour hâter le phénomène de l'épanouissement. L'action souveraine d'une apparition dominatrice, et devant laquelle tout sentiment d'égoïsme s'efface, est donc indispensable ici. Gardons-nous d'oublier jamais ces paroles de Dante, prosterné devant Beatrix: ecce deus fortior me venie>s dominabitur mihi. « Bien entendu que la manière dont l'âme épouvantée, émue dans ses profondeurs, détachée presque d'elle-même, se développe ensuite sous cette influence supérieure, varie à l'infini, selon cha(iue individualité.

Le développement de l'idée d'amour, tel qu'il s'accomplit chez l'homme, tel que Goethe le comprend dans son poëme, me semble un développement fatal, un développement (ju'on pourrait i)res(iue appeler organique. Si j'étais peintre d'allégories, d'arabesques, et si je voulais enluminer quehjue mystique parchemin d'une vignette en harmonie avec le texte, je représenterais le dévelupment dont nous parlons sous laf ® rme d'un arbre, d'un arbre puissant, étrange,

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