‹ Le Faust de GoetheChapitre 64 sur 166 · DEUXIEME PA UT IE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PA UT IE

Mépiiistopiuîi.ks, sagenouiUanl au pied du Irônc. Qui csUco qui est toujours maiulilol toujours l)ienvciui? Ou'cst-ce que l'on désire avec ardeuiet que l'on repousse toujours? Qu'est-ce que chacun prend sous sa protection? Qu'est-ce que l'on blâme et que l'on accuse rudement? Quel est celui que lu ne dois point invoquer, celui dont chacun entend volontiers le nom? Qu'est-ce qui s'approche des degrés de ton trône? Qu'est-ce qui s'est soi-même banni?

L'empereur. Pour celle fois, trêve de paroles ; les énigmes ne sont pas ici de saison, c'est l'alTaire de ces messieurs. Explique-loi, je t'en saurai gré. Mon vieux fou est, je le crains bien, parti pour le grand voyage. Prends sa place, et viens à mon côté.

(Méphistopliélès monte los degrés du trône, et se place ;\ la gauche de l'Empereur.)

Murmures de la foule. Un nouveau fou! — nouveau tourment! — D'oii vient-il donc? — Comment s'est-il introduit? — L'ancien est tombé? — Il gaspillait tout! — C'était un tonneau! — Maintenant c'est une allumette!

L'empereur. Ainsi donc, amés et féaux, soyez les bienvenus de près et de loin ; une étoile favorable vous rassemble; les astres nous promettent bonheur et salut. Mais, dites-moi pourquoi ces jours libres de soucis, destinés à la mascarade, ces jours où nous ne demandons qu'à jouir des plus douces choses, nous les passons à tenir conseil? Cependant, puisque vous le trouvez convenable, c'est fait. Qu'il en soit ainsi !

Le chancelier. Lapins haute vertu, comme une auréole sacrée, entoure le front de l'Empereur; lui seul peut l'exercer dignement : la justice ! ce que tous les hommes aiment, ce qu'ils exigent et désirent, ce dont ils ne se passent point sans contrainte, c'est à lui de l'accorder au peuple. Mais, hélas! à quoi sert l'intelligence de l'esprit humain, la bonté du cœur, la promptitude de la main, si une fièvre ardente mine l'Etat de fond en comble, et si le mal couve le mal ? Quicon([ue, du haut de ces pics élevés, regarde en bas dans ce vaste royaume, croit faire un mauvais rêve, oii des monstres hideux se croisent, où l'illégal règne légalement, où se déroule tout un monde d'erreurs.

Celui-ci enlève un troupeau, celui-là une femme, le calice, la croix, les flambeaux de l'autel, et durant maintes années s'en fait gloire, dispos, et le corps sain et sauf. Voilà que les plaignants pénètrent jusqu'à la salle d'audience et que le juge s'étale sur son tribunal, pendant que roule à flots couroncés le torrent toujours grossissant de la révolte. Celui qui s'appuie sur des complices, celui-là peut se glorifier de son infamie et de ses crimes, et vous entendez prononcer coupable, là où l'innocence est seule à se défendre. C'est ainsi que tout le monde cherche à se mettre en pièces, et à anéantir toute espèce de droit. Comment, après cela, voulez-vous qu'il se développe, le sens qui seul nous conduit vers le bien? L'homme à bonnes intentions finit par se laisser aller à la flatterie, à la corruption ; un juge

qui ne peut punir s'associe à la fin au coupal)ln. .l'ai point en noir le tableau, et cependant je legiette de n'avoir pu trouver de plus sombres couleurs.

(Pause.)

Les coups dP^tat ne se peuvent éviter, car, dans cette atmosphère de crimes et de soufTrances, la Majesté deviendrait victime à son tour.

Le grand MAiTiiE DE l' ARMÉE. Oucl tumultc cu CCS jours de désordre! On tue, on est tué, et chacun demeure sourd au cojnmandement. Le bourgeois derrière ses bastions, le chevalier dans son nid de rochers, semblent conjurés contre nous et gardent leur force pour eux. Le mercenaire perd patience, il demande brusquement sa solde, et si nous ne lui devions plus rien, il aurait bien vile décampé. Refuser ce que tous demandent, c'est remuer un nid de guêpes. Le royaume qu'ils devaient soutenir est là, ravagé, dévaste. On les laisse faire rage et tempêter en furieux; c'en est fait déjà de la moitié du monde. 11 y a bien encore des rois par là-bas, mais aucun ne veut s'apercevoir que c'est de lui qu'il s'agit.

Le trésorier. Fiez-vous donc aux alliés! les subsides qu'on nous avait promis font défaut comme l'eau des bornes, et. Sire, dans tes vastes Etats, entre quelles mains la propriété est-elle tombée! en quelque lieu que vous alliez, vous trouvez de nouveaux hôtes qui veulent vivre indépendants, et l'on n'a qu'à les regarder faire. Nous avons tant abandonné de droits, qu'il ne nous en reste plus sur rien. Les partis aussi, quels qu'ils soient, on n'y peut compter désormais; alliés ou hostiles, leur sympathie et leur haine sont indifférentes. Les Guelfes comme les Gibelins se cachent pour se reposer. Oui veut aider aujourd'hui à son voisin? Chacun a bien assez à faire pour soi. Les mines d'or sont éboulées, on gratte la terre, on économise, on entasse, et nos coffres demeurent vides.

Le MARÉCHAL. Ilélas ! moi aussi, le fléau m'accable! Nous voulons chaque jour épargner, et nous dépensons davantage chaque jour. En attendant, mon inquiétude s'accroît. .Jusqu'ici le cuisinier n'a pas souffert. Les sangliers, les cerfs, les lièvres, les chevreuils, les dindons, les poulets, les oies et les canards, les portions congrues et les rentes sûres rentrent encore assez bien ; mais à la fin le vin manque. Si jadis, dans nos caves, les tonneaux s'entassaient les uns sur les autres, emplis des meilleurs crus, la soif insatiable des nobles seigneurs a tout absorbé jusqu'à la dernière goutte. Le conseil municipal aussi a dû ouvrir ses salles : on saisit le hanap, le pot d'étain, et voilà les convives sous la table. Ensuite, c'est à moi de payer, et de satisfaire tout le monde. Le juif est intraitable : il invente; des anticipat ons de toute espèce qui nous font manger d'avance les années qui vont courir; les porcs n'engraissent plus; jusqu'au matelas de notre lit, tontest engagé; et l'on sert sur la table un pain mangé d'avance.

L'Empereur, après un moment de ré flexion , à Méphistophélè^. Et toi, fou, ne connais-tu pas aussi quelque misère?

Méphistophélès. Moi? en aucune façon, à voir la gloire qui t'environne, toi et les tiens! — La confiance viendrait à manquer là ou la Majesté ah-

DiiüxiKMi-: l'Ainii':. i '•)".)

süluu couinuiiulc, où uiic puissance toujours en (Weil disperse l'ennemi, où l'on cl sous la inain la bonne volonté, forte par l'intelligence et l'activité multiple! Qui pourrait donc là s'unir pour le mal, pour les ténèbres, là où de pareilles étoiles brillent?

Murmures. C'est un fripon — qui comprend bien son métier; — il s'introduit par le mensonge, — tant que cela va — je devine déjà — ce qu'il y a derrière — ce qui résultera de tout ceci, — un projet.

Méphistophélès. Où ne manque-t-il pas quelque cbose dans ce monde? A l'un, c'est ceci; à l'autre, cela; ici c'est l'argent. A vrai dire, il ne jonche pas le plancher ; mais la sagesse sait le tirer des profondeurs. Dans les veines des montagnes, dans les fondements des murailles, il y a de l'or vierge et monnayé; et si vous me demandez qui pourra le produire au grand jour, c'est la force de la Nature et de l'Esprit chez un homme doué.

Le chancelier. Nature, Esprit! — On ne parle pas de la sorte à des chrétiens. On brûle les athées, parce que de pareils discours sont ce qu'il y a de plus dangereux au monde. La Nature est péché, TEsprit est diable : ils nourrissent à eux deux le Doute, leur liermapbrodite difforme. Trêve donc ici d'hérésies semblables ! — Des antiques Etats de l'Empereur, deux castes seulement sont sorties qui protègent dignement le trône : les saints et les chevaliers. Ils tiennent lete à chaque orage, et, pour récompense de leurs travaux, se partagent l'Eglise et l'Etat. Une résistance s'élève, grâce aux sentiments plébéiens de certains cerveaux. égarés. Ce sont les hérétiques, les sorciers. Ils cowompent les villes et les campagnes. Voilà qui tu veux introduire dans ce noble cercle avec tes plaisanteries effrontées! Vous aimez les cœurs corrompus. Ils tiennent de près aux fous.

Méphistophélès. Je reconnais là le docteur. Ce que vous ne touchez pas est à cent lieues de vous; ce que vous ne tenez pas manque pour vous tout à fait; ce que vous ne calculez pas ne peut être que faux selon vous ; ce que vous ne pesez pas n'a point de poids à votre avis; ce que vous ne monnayez pas, point de valeur.

L'empereur. Tout cela ne fait point face à la nécessité. Que veux-tu, toi, maintenant, avec tes homélies de carême? J'ai assez de vos éternels si et mais. L'argent manque, c'est bien : trouve-nous-en.

Méphistophélès. Je trouverai ce que vous demandez, plus encore. Cela est facile, sans doute; mais le facile est difficile. Les choses dorment là, il faut les atteindre : là est tout le talent. Comment s'y prendre? Songez un peu que dans les jours de dévastations où des Ilots humains inondaient le pays et le peuple, l'un et l'autre, dans leur épouvante, cacbèrent çà et là, sous la terre, leur plus précieux trésor. Cela ne se passait point autrement aux beaux jours de Rome puissante, et depuis a continué jusqu'à bier, jusqu'aujourd'hui. Tous ces trésors gisent enfouis dans le sol. Le sol est à l'Empereur : à lui donc le butin !

Le trésorier. Pour un fou, il ne s'exprime pas si mal. C'est, ma foi, bien là le droit de l'antique Empereur.

Le chancelier. Satiui vous (eiul des (ilels d'or. Il y a bien du louche en tout ceci.

Le maréchal. Pourvu qu'il pi'ocure à la coui' les dons si désirés, je sens que je glisserai volontiers sur bien des choses.

Le GRAND-MAITRE DE l'armée. Le lou u'cst j)as si sot: il promet à chacun ce qu'il souhaite. Le soldat ne s'inquiète pas d'où cela vient.

Méphistophélès. Et si vous croyez que je vous trompe, voilà un homme... Consultez l'astrologue: il lit dans les cercles la fortune du moment. Eh bien! dis-nous ce que le ciel annonce.

Murmures. Ce sont deux fripons. —Ils s'entendent déjà. — Un fou et un illuminé — si près du trône ! — Vieille chanson — rebattue. — Le fou souffle,

— le sage parle.

L'astrologue. (Jl parle, et Mépliislophclès soufße.) Le soleil lui-même est d'or pur\ Mercure lemessager le sert en mercenaire. Madame Vénus vous a tous etijoiés, et du matin au soir vous fait les doux yeux. La pudique Phœbé a ses caprices; Mars, s'il n'atteint personne, vous menace tous, et Jupiter sera toujours le plus splendide. Saturne est grand, mais, à l'œil, lointain et petit. Comme métal, nous en faisons peu de cas, peu de valeur, beaucoup de poids. Oui, mais lorsque la lune se marie au soleil, l'argent à l'or, le monde devient beau ; tout le reste n'est plus qu'une facile conquête. Les palais, les jardins, les fraîches gorges, les joues roses, voilà les trésors que nous procure l'homme savant, qui peut ce que nul ne peut entre nous.

L'Empereur. J'entends double ce qu'il dit là, et cependant je n'en demeure pas plus convaincu.

31uRMUREs. Que nous importe? —Vieille bouffonnerie — charlatanisme

— alchimie, — je l'ai souvent ouï dire, — vainement espéré. — Et quand môme cela adviendrait! — Pasquinade.

Méphistophélès. Les voilà bien tous ! ils s'étonnent, ils refusent de croire à la grande trouvaille! L'un radote à propos de mandragores, l'autre de chien noir. Parions qu'ils vont commencer, celui-ci à faire du persiflage, celui-là à crier au sorcier, dès qu'ils sentiront que le pied leur démange ou qu'ils trébuchent!

Vous tous, vous sentez l'ébullition secrète de la nature éternellement active; du sein des profondeurs souterraines, la vie serpente vers la lumière. Lorsque vous sentez des inquiétudes dans tous vos membres,

' Lastrologiio rapporte à l'or tous les signes célestes, et ne les emploie qu'en tant qu'ils servent dans l'alcliimie à designer les métaux. On le sait, les astrologues passaient, au moyen âge, pour lire dai>s le firmament et propliétiser, d'après le cours des astres, la destinée des peuples et des liommcs. Cela dura jusqu'à la venue de Copernic, vers le commencement du seizième siècle, plus tard même : témoin Seni, l'homme de Wallenstein. Au moyeu âge, toutes les cours avaient leur astrologue, rusé fripon qui ne pouvait manipier de s'entendre avec le diable lorsqu'ils se rencontraient. Aussi Mépliistopliélès se trouvc-t-il bientôt d'intelligence avec celui-ci, et ne tarde-t-il pas ù s'en faire un instrument de fraude et d'imposture.

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