‹ Le Faust de GoetheChapitre 75 sur 166 · SOLEIL DU MATIN · texte numérisé non relu

SOLEIL DU MATIN

L'EMPEREUR et sa cour, lionimes et femmes; FAUST, MEPHISTOPHÉLES vêtu convenablement, sans affectation, dans le goût du temps ; tous

les deux s'agenouillent.

Faust. Pardonnes-tu, seigneur, l'incendie de carnaval ?

L'empereur, leur faisant signe de se relever. Je me souhaite beaucoup de farces de la sorte. — Un moment je me suis vu au milieu d'une sphère ardente, je croyais presque être Pluton. Un abîme de ténèbres et de charbon tout à coup embrasé de flamme! d'ici et de là, dans les gouffres, tourbillonnaient des milliers de flammes extravagantes qui s'unissaient en une voûte ; des langues de flammes découpaient un dôme sublime toujours debout et toujours croulant. A travers le tourbillon des colonnes ardentes, je voyais dans le lointain se mouvoir la longue file des peuples; ils se ruaient dans le vaste cercle, et me rendaient hommage, comme ils l'ont toujours fait. J'en ai reconnu plus d'un de ma cour, je semblais le roi des Salamandres.

Méphistophélès. Tu l'es, seigneur! puisque chaque élément reconnaît ta majesté absolue. La flamme t'est soumise, tu viens de l'éprouver. Maintenant, plonge-toi dans la mer à l'endroit où sa fureur se déchaîne avec le plus d'emportement, et à peine auras-tu foulé du pied le sol jonché de perles, qu'aussitôt un cercle splendide se formera en bouillonnant. De haut et d'en bas, tu verras les flots verts, agiles, empourprés d'écume, se gonfler à souhait pour la plus magnifique demeure, autour de toi, point

central. A cbaquo pas que tu fais, des palais t'accompagnent. Les murailles môme ont le don de vie, se meuvent avec la rapidité du trait, vont et viennent. Les monstres marins se pressent pour contempler ce spectacle nouveau, charmant. Là s'ébattent les dragons diaprés aux écailles d'or. Le requin jappe, lu lui ris dans la gueule. Quel que soit le spectacle que ta cour enchantée déploie autour de toi, tu n'as jamais contemplé une foule pareille. Cependant les images agréables ne te font pas défaut, les Néréides curieuses s'approchent du palais magnifique au sein de l'éternelle fraîcheur; les plus jeunes, timides et lascives comme les poissons ; les autres, prudentes ; déjà Thélis est instriiite, elle tend au nouveau Pelée sa main et ses lèvres, et puis lui donne un siège au séjour de l'Olympe.

L'empereur. Pour les espaces de l'air, je t'en fais grâce; on franchit toujours assez tôt les degrés de ce trône-là.

Mépiiistophélès. Et la terre, tu l'as déjà, maître sublime!

L'empereur. Quel heureux destin t'apporte ici sans transition des 3Iillc et une Nuits? Si tu ressembles pour l'abondance à Scheherazade, je te promets la plus haute des faveurs. Tiens-toi toujours prêt, si le monde uniforme me devient insupportable, comme cela lui arrive souvent.

Le maréchal s'avance en toute hâte. Gracieux souverain, je n'eusse jamais espéré porter dans ma vie la nouvelle d'un événement plus heureux que celui qui me transporte de joie et me ravit en ta présence : la dette est liquidée, tous les comptes sont payés, nous avons apaisé les serres des usuriers; me voilà délivré de ces tourments d'enfer. On ne ressent pas dans le ciel une joie plus sereine.

Le GRAND-aïAiTRE DE l' ARMÉE stirvicnt de même. La solde vient d'être payée ponctuellement, l'armée entière s'engage de nouveau, le lansquenet se sent dispos, et l'hôte et les filles s'en trouvent bien.

L'empereur. Comme votre poitrine se dilate! comme votre face plissée se rassérène ! D'où vient que vous marchez avec tant de précipitation?

Le trésorier, qui se trouve là. Interrogez ceux qui ont accompli l'œuvre.

Faust. C'est au chancelier qu'il convient d'exposer l'affaire.

Le chancelier, qui s'avance à pas lents. Quel bonheur pour mes vieux jours! Je mourrai satisfait. — Écoutez donc, et contemplez la feuille grosse de destinées qui vient de convertir tout mal en bien. (// lit.) « On fait savoir «à qui le désire que ce papier vaut mille couronnes. 11 est donné, pour «garantie certaine, un nombre infini de biens enfouis dans le sol de «l'empire. Les mesures sont prises pour que ce riche trésor, sitôt con- « quis, serve à l'acquittement.»

L'empereur. Je soupçonne ici quelque délit, quelque fourberie monstrueuse! Qui donc a contrefait le chiffre impérial? Un pareil crime est-il demeuré impuni?

Le trésorier. Rappelle tes souvenirs! Toi-même lu l'as signé, et cela, pas plus lard que cette nuit. Tu représentais le grand dieu Pan; le chan-

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