DEUXIÈME PARTIE
cclicr cl nous t'avons adressé la parole en ces termes : « Consacre la joie de cette fôte, consacre le salut du peuple par quelques traits de plume; et tu les as tirés clairement. Ensuite, des milliers d'artistes les ont reproduits rapidement par milliers. Pour que le bienfait pût sur-le-champ profiter à tous, nous avons timbré aussitôt des effets de toute sorte, de dix, de trente, de cinquante, de cent. Vous ne sauriez vous imaginer que de bien il en résulte pour le peuple. Voyez votre cité, naguère décomposée à moitié dans les bras de la mort, comme elle renaît de toutes parts à la vie et tressaille ivre de plaisir. Bien que ton nom fasse des longtemps le bonheur du monde, jamais on ne l'avait contemplé avec tant d'amour. L'alphabet devient désormais superflu, ce signe suffit pour rendre heureux chacun.
L'empereur. Mes sujets reconnaissent-ils à cela la valeur de l'or pur? L'armée, la cour, consentent-elles à se payer avec? En ce cas, quel que soit mon étonnement, je dois le laisser avoir cours.
Le maréchal. 11 serait impossible d'arrêter le papier dans son vol, il se disperse avec la rapidité de l'éclair. La boutique des changeurs est toute grande ouverte; on y honore chaque effet par l'or et l'argent, avec quelque rabais à la véi'ité. De là, on se rend chez le boucher, chez le boulanger, chez l'aubergiste. La moitié du monde ne rêve que festins, tandis que l'autre se pavane dans des habits neufs. Le mercier coupe, le tailleur coud. Le vin jaillit dans les tavernes aux cris de : Vive l'empereur ! les pots fument, les broches tournent, les assiettes clapotent.
Mépiiistophélès. Qui se promène à l'écart sur les terrasses y rencontrera la beauté splendidement parée; un de ses yeux se dérobe sous le tissu de l'éventail de plumes; elle sourit et lance un regard et les riches
faveurs de l'amour s'obtiennent plus vite que par l'esprit et l'éloquence. On n'aura plus besoin de se charger de bourses et de sacs ; une petite feuille se porte facilement dans le sein; elle s'y accouple au mieux avec des billets d'amour. Le prêtre la porte pieusement dans le bréviaire, et le soldat, pour avoir les mouvements plus lestes, allège vite sa ceinture. Que Sa Majesté me pardonne si je semble amoindrir le grand œuvre en l'appréciant ici dans ses plus petits avantages.
Faust. La plénitude des trésors qui, dormante, gît profondément dans le sol de tes Etats, demeure sans profit. La plus vaste pensée ne saurait contenir une pareille richesse; la fantaisie dans son essor le plus sublime, si haut qu'elle tende, ne saurait suffire ; mais les Esprits dignes de contempler la profondeur conçoivent pour l'infini une confiance infinie.
Méphistophélès. Un tel papier, au lieu d'or et de perles, est si commode ! On sait ce qu'on a; il n'est besoin ni de peser ni de changer, et l'on peut s'en donner à cœur joie avec les filles et le vin. Veut-on du métal? un changeur est là tout près; et si le métal manque, on creuse le sol quelque temps; on met coupes et chaînes aux enchères, et voilà le papier aussitôt amorti, à la honte des incrédules qui nous raillaient insolemment. On ne
veut plus autre chose, une fois qu'on y est accoutumé. Et désormais, dans tous les États de l'empereur, on aura sous la main assez d'or, de bijoux et de papier.
L'empeuelr. Vous avez bien mérité de notre royaume; que la récompense soit proporlionnée, autant que j)0ssible, au service. Nous \ous confions le sol intérieur de nos Etats; vous êtes les plus dignes custodes des trésors. Vous connaissez la cachette profonde et bien gardée; que les fouilles ne soient entreprises que sur votre parole. Unissez-vous maintenant, vous, maîtres de nos trésors; remplissez avec ardeur les devoirs de votre ministère, où se réunissent le monde supérieur et le monde inférieur, heureux d'être ensemble.
Le trésorier. Il ne doit plus exister entre nous une ombre de discorde; je m'applaudis d'avoir l'enchanteur pour collègue.
(11 sort avec Faust.)
L'empereur. Si je comble de mes présents un chacun à ma cour, qu'on m'avoue l'usage qu'on en veut faire.
Un page, recevant. Moi, je vivrai joyeux, content, de bonne humeur.
Un autre, de même. Moi, j'achète sur-le-champ, à ma bien-aimée, anneaux et chaînes d'or.
Un camérier, empochant. Moi, dès à présent, je bois double et du meilleur vin.
Un autre, de même. Les dés tressaillent déjà dans ma poche.
Un seigneur banneret, avec circonspection. J'acquitte les dettes qui pèsent sur mon château et mes domaines.
Un autre, de même. Un trésor! que je vais enfouir auprès d'autres trésors!
L'empereur. J'espérais en vous du cœur et de l'ardeur pour des actions nouvelles: mais qui vous connaît, facilement vous devine. Je le vois bien, au milieu de la splendeur des trésors, vous demeurez tels que vous avez été, après comme auparavant.
Le fou, survenant. Vous dispensez des grâces, souffrez que j'y participe.
L'empereur. Comment! encore vivant ! Tu irais les boire sur l'heure!
Le fou. Vos billets magiques! je n'y comprends pas grand'chosc.
L'empereur. Je le crois bien, car tu les emploies mal.
Le fou. En voilà d'autres qui tombent! je ne sais ce que je vais faire.
L'empereur. Prends-les, c'est ton lot.
[Exit.)
Le fou. Cinq mille couronnes dans mes mains!
Méphistophélès. Outre à deux jambes, te voilà relevé!
Le fou. Cela m'arrive souvent, mais sans que je m'en trouve aussi bien qu'à présent.
Méphistophélès. Tu te réjouis tant que le voilà tout en sueur.
Le fou. Mais, regardez, est-ce que ça vaut bien de l'or?
Méphistophélès. Tu vas avoir avec ce que ton gosier et ton ventre souhaitent.
DEUXIEME PAiniE. 221
Le fou. Et JG puis aclicter des cluiinps, mie maison et des bestiaux? Méphistopiiélès. Cela s'entend! Tu n'as qu'à offrir, rien ne le manquera. Le fou. Et un château, avec l)ois, et chasse, et vivier? Méphistopuki.ès. Malepcste! j'aimerais assez te voir mon seigneur. Le fou. Dès ce soir je me prélasse dans mes domaines.
[Exil.)
Mépimstopiiélèi^, rcuJ. Oui doute encore de l'esprit de noire fou?