‹ Le Faust de GoetheChapitre 84 sur 166 · UN BACHELIER · texte numérisé non relu

UN BACHELIER

(Il entre avec impétuosité par le corridor.)

Je trouve ouverts portail et porte ! Enfin cela laisse espérer que le vivant ne persiste plus à s'enterrer comme un mort dans la poussière ainsi qu'il a fait jusqu'à ce jour, à se consumer, à se moisir, à mourir même en ])leine vie.

Ces murailles, ces parois s'inclinent, penchent vers la ruine , et si nous n'y prenons garde, l'écroulement nous atteindra. Je suis hardi autant que personne au monde, cependant on ne me ferait pas aller d'un pas plus avant.

Mais qu'apprendrai-je aujourd'hui? N'est-ce pas ici où, il y a tant d'années, craintif et suffoqué, je suis venu en honnête blanc -bec écouter avec confiance les leçons de ce vieux barbon , et m'édifier à ses fariboles ?

Ils pouvaient trafiquer à leur aise de la science de leurs vieux bouquins, gaspillant notre vie et la leur. Qu'est-ce ? là au fond, dans ce fauteuil, encore un de ces brouillons assis !

Mais, à mesure que j'approche, son aspect m'étonne; c'est lui! encore assis dans sa brune pelisse; vraiment comme je l'ai quitté, encore enve-

DEUXIEME PAKTIE. ±yô

loppé dans sa grossière fourrure ! A vrai dire, il me paraissait bien fort dans ce temps-là, lorsque je ne le comprenais pas encore. Aujourd'hui, il ne m'attrapera plus. Alerte donc ! abordons-le !

Vieux seigneur, si les flots troubles du Léthé n'ont point complètement submergé votre tête appesantie et chauve, voyez venir et reconnaissez en moi l'écolier d'autrefois, écolier qui a passé l'âge des disciplines académiques. Je vous retrouve tel que je vous ai vu ; quant à moi, je reviens tout autre.

Méphistophélès. Je suis bien aise que mon carillon vous ait attiré ici. J'avais bien auguré de vous dans le temps ; la chenille déjà et la chrysalide laissent deviner le brillant papillon à venir. Vous tiriez une gloire tout enfantine de vos cheveux bouclés et de votre col de dentelle. — Si je ne me trompe, vous n'avez jamais porté de queue? — Aujourd'hui je vous vois en bonnet suédois, vous avez l'air tout à fait gaillard et résolu ; seulement vous ne vous adressez pas tout à fait bien.

Le bachelier. Mon vieux seigneur, nous sommes, il est vrai, dans les mêmes lieux ; mais réfléchissez au cours des temps nouveaux, et, je vous prie, épargnez- vous les paroles à double sens : car nous sommes bien autrement fins qu'alors. Vous aimiez autrefois à bafouer ces bons et loyaux jeunes gens ; mais ce qu'il n'y avait pas grand mérite à faire alors, nul n'oserait le tenter aujourd'hui.

Méphistophélès. Quand on dit la vérité pure aux jeunes gens, on ne manque jamais de déplaire aux blancs-becs ; puis, après des années, lorsqu'ils l'ont rudement apprise à leurs dépens, ils s'imaginent l'avoir inventée, et décident que le maître était un imbécile.

Le bachelier. Un fourbe peut-être! — car où trouver un maître qui nous dise la vérité en face? Chacun l'augmente ou la diminue, — tantôt grave, tantôt sagement doux pour les naïfs enfants.

Méphistophélès. Pour apprendre, à vrai dire, il n'y a qu'un temps; pour ce qui est d'enseigner, je m'aperçois que vous êtes vous-même tout prêt. Plusieurs lunes et quelques soleils ont suffl pour vous donner la plénitude de l'expérience.

Le bachelier. OEuvre de l'expérience! écume et fumée ! Et qui n'est pas de naissance égale avec le génie? Avouez que tout ce qu'on a jamais su ne vaut pas la peine d'être appris.

Méphistophélès, après une pause. C'est mon opinion depuis longtemps. J'étais un fou, et je me fais maintenant à moi-même l'effet d'un imbécile et d'un sot.

Le BACHELIER. Voilà qui me réjouit! Enfin j'entends parler raison; le premier vieux bonhomme auquel je trouve du sens commun!

Méphistophélès. Je cherchais un monceau d'or caché, je n'ai retiré que d'affreux charbons.

Le BACHELIER. Avoucz quc votre tête chauve ne vaut guère mieux que les crânes vides qui sont là.

Méphistophélès, d'un air cordial. Tu ne sais certainemenl pas, mon ami, combien tu es grossier.

Le bachelier. En allemand c'est mentir que d'être poli. Méphistophélès, poussant son fauteuil à roulettes jusque sur le proscenium et s'^adressant au parterre. Ici on m'ôte l'air et la lumière; je trouverai bien à me loger parmi vous, n'est-ce pas?

Le bachelier. Je trouve assez présomptueux que, parvenu à la plus misérable époque, on veuille encore être quelque chose là où l'on n'est plus rien. La vie de l'homme vit dans le sang; et où le sang circule-t-il comme dans la jeunesse? C'est là le sang vivant dans toute la fraîcheur de sa force, qui se crée une nouvelle vie de la vie même. Là tout se meut, là on peut faire quelque chose. La faiblesse tombe, la force s'avance. Tandis que nous avons conquis la moitié du monde, qu'avez-vous donc fait, vous autres? Sommeillé, réfléchi, rêvé, pesé; des plans et toujours des plans! A coup sûr, la vieillesse est une fièvre froide dans l'engourdissement d'une nécessité quinteuse. Passé trente ans, autant vaudrait qu'un homme fût mort; ce qu'il y aurait de mieux à faire, ce serait de vous assommer à temps. Méphistophélès. Le diable ici n'a plus rien à dire. Le bachelier. 11 n'y a de diable qu'autant que je l'admets. Méphistophélès, à part. Prends garde que le diable ne te donne bientôt un croc-en-jambe!

Le bachelier. Sainte vocation de la jeunesse 1 le monde n'était pas avant que je l'eusse créé ; c'est moi qui ai tiré le soleil du sein des flots, avec moi ont commencé les révolutions de la terre en son cours. Le jour alors se fit beau sur mon chemin ; la terre se mit à verdir, à se couvrir de fleurs à ma venue. Sur un signe de moi, dans cette nuit première se déploya la splendeur des étoiles. Qui donc, si ce n'est moi, vous délivra de tant de misérables préjugés bourgeois ? Quant à moi, libre, et selon ce qui me vient à l'esprit, je poursuis joyeux ma lumière intérieure, et vois dans mon ravissement la clarté devant moi, les ténèbres par derrière.

[Exit.)

Méphistophélès. Va, original, dans ton arrogance! — Quel serait ton désappointement, si tu en pouvais venir à te poser celle simple question : Qui peut avoir une idée, ou stupide ou sage, que le passé n'ait point eue avant lui? — Mais tout cela n'est pas fait pour nous importuner longtemps : d'ici à quelques années bien des choses changeront; quelle que soit la façon extravagante dont le moût se comporte, il finit toujours par y avoir un vin quelconque.

(Aux jeunes gens du parterre qui n'applaudissent pas,)

Vous demeurez froids à mes paroles, braves enfants, et je vous excuse. — Réfléchissez; le diable est vieux, ainsi vieillissez afin de le comprendre !

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