DEUXIÈME PARTIE. Mo
lIoMUNCULUS. Laisse-la marcher! dépose ton chevalier, et sur-le-champ la vie lui reviendra, car il la cherche dans le royaume de la Fahle.
Faust, louchant le sol. Où est-elle?
HoMUNcuLus. Nous ne saurions le dire ; mais ici tu peux vraisemblablement t'en informer. Vite, avant qu'il fasse jour, va d'une flamme à l'autre cherchant sa trace; rien d'insurmontable à qui a pu s'aventurer auprès des jMères.
Méphistophélès. Äloi aussi j'ai mon affaire en tele; cependant ce qu'il y aurait de mieux pour nous, ce serait que chacun de son côté se mît à courir les aventures à travers les feux. Ensuite, pour que nous puissions nous retrouver, petit, tu feras reluire l'éclat sonore de ta lanterne.
UoMUNCuLus. Voilà comme il faut qu'elle brille, qu'elle sonne. (Le verre gronde et resplendit.) Maintenanl, alerte ! à de nouveaux prodiges !
Faust, seul. Où est-elle? — Maintenant, ne le demande plus... Quand ce ne serait pas le sol qui la portait, l'onde qui venait battre vers elle, c'est l'air qui parlait sa langue! — Ici, par un prodige, ici, sur la terre de Grèce, j'ai senti tout de suite quel sol je touchais. A peine en mon sommeil, tantôt un Esprit m'embrasa, que soudain je me sentis un Antée pour la force ; et quand je devrais trouver ici l'assemblage le plus étrange, j'explore d'un pas solennel ce labyrinthe de flammes.
(Il s'éloigne.)
Méphistophélès, rôdant çà et là. A mesure que j'erre à travers ces petits feux, je me sens de plus en plus dépaysé. Presque partout des nudités, çà et là seulement quelques chemises. — Les Sphinx sans pudeur, les Griffons sans vergogne; et combien n'y en a-t-il pas d'ailés et de chevelus qui se montrent à l'œil de devant et de derrière!... A vrai dire, nous sommes obscènes du fond du cœur, nous autres ; mais l'antique me semble par trop vivant ; on devrait le subordonner au goût moderne, et l'affubler de diverses façons, selon la mode... Un peuple déplaisant, en vérité! cependant cela ne doit pas m'empêcher, nouveau venu, de les saluer comme il convient... Bonjour, les belles femmes, les sages grisons* !
Un griffon, croassant^'. Non pas grisons, griffons! — Personne ne s'en-
• La politesse affectée avec laquelle Méphislophélès s'introduit clans le cercle, laisse voir que le vieux diable n'est pas trop rassuré sur l'issue de sa démarche. Bonjour, les belles dames (les Spliinx ont le visage et la gorge d'une jeune fille, et le reste du corps du lion, avec les ailes et la queue du dragon), les sages grisons. Il appelle grisons les Griffons , sans doute à cause de leur origine antique ; mais ceux-ci n'entendent pas raillerie sur l'article de l'âge, et leur coryphée , avec le croassement des oiseaux à qui l'on apprend à parler, relève le sot compliment du pauvre intrus.
^ Le Griffon est, comme le Sphinx, une mystérieuse invention du mystérieux Orient. Le Sphinx vient de l'Egypte, ainsi qu'il nous le dira tout à l'heure ; le Griffon, de l'Inde. Il fut introduit sur la terre classique par des tapis envoyés de Perse, où il figurait à la manière d'ornements et d'arabesques. Et la fantaisie des Grecs , prompte à donner la vie à toutes choses , prit pour une créature véritable l'ébauche fantastique du romanlisme oriental. Le Griffon a le corps, les pieds et les griffes d'un lion, la lète et les ailes d'un aigle, les oreilles d'un cheval, avec des nageoires au lieu de crinière, et le dos couvert de plumes. S'il faut en croire ^Elien, le plumage du dosest noir, celui de la poitrine rouge, et celui des ailes blanc. Le Griffon a des yeux de feu. Dans son nid d'or pur, il dé-
leiid Aolonlicrs appeler grison. Les mois, après (ont, ont le sens de leur origine. Gris, grison, grognon, grondeur, consonnances étymologiques, sont des discordances pour nous.
Méphistophélès. Et cependant, sans sortir du sujet, griffe ne déplaît point dans l'honorable titre de Griffon.
Le griffon, comme plus haut, et. toujours continuant de même. C'est tout simple! la parenté a été mise à l'épreuve ; souvent blâmée, il est vrai, mais plus souvent louée. Pourvu que l'on griffe des jeunes filles, des couronnes, de l'or, la Fortune sourit au griffeur.
Fourmis d'une espèce colossale\ Vous parlez d'or; nous en avions beaucoup ramassé, enfoui secrètement dans les rochers et les cavernes; la race des Arimaspes l'a dépisté. Voyez-les rire là-bas de la manière dont ils nous l'ont dérobé!
Les griffons. Il faut les amener à un aveu.
Les ARIMASPES^ Seulement, que ce ne soit pas en pleine nuit de fête. D'ici à demain tout sera mis à l'ombre; cela nous réussira bien cette fois,
Méphistophélès s^est placé parmi les Sphinx. Comme je m'habitue ici facilement et volontiers, car je comprends un chacun.
Un sphinx. Nous soufflons nos voix d'Esprits, et vous, ensuite, leur donnez un corps. Maintenant, ijomme-toi, en attendant que nous le connaissions davantage.
Méphistophélès. On croit me désigner sous une multitude de noms. — Y a-t-il des Anglais ici? — Ils voyagent tant d'ordinaire pour explorer les champs de bataille, les cascades, les murs croulants, les pittoresques vétustés classiques! le but ici serait digne d'eux. Ils pourraient aussi témoigner de m'avoir vu là-bas figurer dans les vieux divertissements de théâtre en Old Iniquity \
pose une agate ; il garde les trésors des montagnes , et défend ses petits contre les atteintes des hommes qui cherchent l'or.
* Les Fourmis sont le symbole de l'activité laborieuse ; elles enfouissent dans leurs crevasses de rocher les trésors qu'elles rassemblent , et par là se trouvent en rapport d'intérêt avec les Griffons. Il se peut aussi que Goethe ait voulu rappeler dans cette scène le rôle que les Fourmis jouent dans la mythologie antique. Une jeune fille, Myrmex, est changée en fourmi par Minerve ; Jupiter, de son coté, change des fourmis en hommes, pour repeupler l'île d'Égine , dévastée par la peste; de là les Mirmidons. {Voy. Virgile, Enéide, iv, 402.)
* Les Arimaspes, race fabuleuse ; on les confond souvent avec les Cyclopes , à cause de leur taille gigantesque. Ils habitaient en Scythie, au nord de la mer Noire, d'autres disent sur le mont Riphée.
' Allusion à certains mystères qu'on jouait pendant le carnaval, en Angleterre, au temps de la réformation, et dans lesquels un personnage bouffon, un clown, espèce d'arlequin, s'escrimait contre le diable , qui , sous le nom de Old Iniquity , essuyait les bourrasques de toute espèce , aux grands éclats de rire de la multitude. Méphistophélès semble craindre ici que le cas ne se renouvelle. Du reste, cette scène est marquée d'un bout à l'autre d'une originalité particulière. Ce vieux diable causeur, qur consulte d'un ton goguenard les représentants immobiles de l'immobilité orientale, cet Œdipe risible, au pied de cheval, qui parle de charade aux Sphinx, puis tout à coup, au milieu de son persiflage fanfaron, pour un battement d'ailes dans l'air, pour un frémissement sous le feuillage, perd contenance et s'épouvante, lui, cousin de la vipère, au sifflement du serpent de Lerne: il y a dans tout cela un mélange de naturel et d'idéal, de bonhomie et de grandiose, un sentiment du comique au sein de l'cpopce, dont on ne trouve de trace nulle part.
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Le sphinx. Comment en sont-ils venus là?
Méphistophélès. Je l'ignore moi-même.
Le sphinx. Cela se peut-il bien ? As-tu quelque connaissance des étoiles? Que dis-tu de l'heure présente?
Méphistophélès, levant les yeux. L'étoile vole après l'étoile, la lune échancrée luit claire, et je me trouve bien à cette bonne place, je me chauffe à ta peau de lion. Ce serait dommage de s'égarer en voulant grimper trop haut. Laisse là les énigmes, contente-toi de faire des charades.
Le sphinx. Propose-toi toi-même, et ce sera déjà une énigme. Tente de l'expliquer une bonne fois à fond : « Utile au bon comme au méchant, pour celui-ci un plastron où il espadonne dans son ascétisme ; pour celui-là un compagnon de folies; et le tout pour raniusemenl de la Divinité. »
Premier griffon, croassant. Celui-là me déplaît.
Second griffon, croassant plus fort. Que nous veut celui-là?
Tous LES DEUX. Le vilain mufle n'a rien à faire ici.
Méphistophélès, brutalement. Tu crois peul-èlre que les ongles du convive ne grattent pas aussi bien que tes griffes aiguës! Essaye un peu !
Le sphinx, avec douceur. Tu peux rester, mais tu voudras bientôt toimême sortir de notre cercle. Dans ion pays tu le trouves bien, et, si je ne me trompe, ici tu n'es guère à ton aise.
Méphistophélès. Vu d'en haut, ta mine est fort appétissante; mais d'en bas, la bête me fait horreur.
Le sphinx. Hypocrite, tu viens ici pour ta rude pénitence; car nos pattes sont saines, et ton pied de cheval racorni est déplacé dans notre compagnie.
(Les Sirènes prcludcnt eu haut.)
Méphistophélès. Quels sont ces oiseaux qui se bercent dans les rameaux des peupliers du fleuve?
Le sphinx. Prenez garde à vous! de pareilles chansons ont déjà vaincu les plus forts.