LES CHAMPS DE PHARSALE
Ténèbres.
Erichto. a la fête de cette nuit d'épouvante, je m'avance, non pour la première fois, moi la sombre Erichto, moins hideuse pourtant que ces misérables poêles ne m'ont faite dans leur imagination calomniatrice... Leurs éloges, commeleurs censures, ne tarissent jamais... Déjà le vallon me paraît au loin blanchi par le flot des tentes grisâtres, reflet d'une nuit d'inquiétude et d'horreur. Combien de fois déjà s'est-elle renouvelée, celte lutte! elle se
' La nuit de W alpiirgis, que nous avons vue se passer sur les hauteurs du Brocken , s'accomplit cette fois sur la terre de Grèce, et de romantique devient classique. De la sorte, la pensée de Goethe sera complétée. Le lecteur no manquera pas de rapprocher les deux pendants et de les étudier avec un intérêt curieux. La sorcellerie du moyen âge est loin de comprendre tout l'appareil fantastique des temps. Le classique a son romantisme, ses créations monstrueuses, ses ébauches difformes et grotesques, Sphinx, Kabircs, Dactyles, Imses, Arimaspes, Lamies, dont Goethe évoquera les ombres et les larves pour peupler le sabbat de sa seconde nuit de Valpürgis. Cette scène aura pour théâtre les champs de Pharsale et les côtes de la mer Egée, la Thcssalie au nord ; la Thessalie, patrie d'Hécate et d'Erichto, Boheme de la Grèce antique. A vrai dire , l'aspect de ces hôtes singuliers pourra bien, au premier abord, effaroucher quelque peu nos pèlerins ; Méphistophélès, surtout , aura peine à s'y accoutumer. Tandis que Faust, tout entier à la passion nouvelle qui l'entraîne, sentira grandir son admiration et son enthousiasme pour ce monde dont il comprend le calme et l'idéal; Méphistophélès ne goûtera que médiocrement la fantasmagorie. Étranger à toute spéculation intellectuelle , uniquement préoccupé de la forme palpable , il commencera par ne pouvoir se rendre compte de rien, le calme lui semblera froideur, le nu indécence ; il demandera pourquoi les Sphinx n'ont point de chemises : le pauvre diable sera si loin de ses Sorcières , si loin de cette bande où le pied de cheval est en honneur ! Son sabot, qu'il étalait sur le Brocken avec tant de complaisance , il faudra qu'il le dé-
renouvellera toujours et de toute éternité!... Nul ne veut céder l'empire à un autre; celui qui l'a conquis par la force et par la force le régit, ne le cède à personne, car chacun, incapable de se gouverner soi-même, est dévoré du désir de gouverner la volonté de son voisin, selon les vues de son esprit superbe... Ici un grand exemple fut donné dans le combat, et l'on vit comment la puissance s'oppose à la puissance plus forte, comment la belle couronne à mille fleurs de la liberté se brise, comment le laurier roide se ploie autour des tempes du dominateur! Ici, Magnus rcva des jours florissants de grandeur; là César veilla, épiant la balance incertaine!
Des feux de nuit brillent, jetant des flammes rouges; le sol aspire le reflet du sang répandu, et, attirée par l'éclat étrange et merveilleux de la nuit, la légion de la tradition hellénique se rassemble. Autour de tous les feux, flotte incertaine, ou s'accroupit à l'aise, une image fabuleuse des jours anciens... La lune, non encore dans son plein, mais brillante, s'élève répandant partout une douce clarté; l'illusion des tentes se dissipe, les feux bleuissent.
Mais, au-dessus de moi, quel météore inattendu ! il brille, il éclaire un ballon humain. Je flaire la vie. Il ne me convient pas de m'approcher des vivants, à qui je porte préjudice; il ne m'en revient qu'une mauvaise renommée, sans profit. Déjà le globe s'abaisse. Je me retire prudemment.
(Elle s'éloigne.) (Les voyageurs aériens dans l'espace.)
HoMUNCULUs. Plane encore une fois autour de cette épouvante de flamme et d'horreur; dans le vallon et la profondeur on n'aperçoit partout que fantasmagorie.
Méphistophélès. Je vois comme à travers une vieille fenêtre, dans la crasse et les décombres du nord, des spectres parfaitement hideux; ici comme làbas, je me trouve dans mon domaine.
HoMUNCULUs. Tiens! cette grande qui marche à larges pas devant nous.
Méphistophélès. On dirait qu'elle est mal à son aise de nous voir filer dans l'air.
guise, qu'il le cache, sous peine de se trouver en butte à tous les brocards. L'antique est une sorte d'aristocratie qu'on ne liante pas facilement, et les Sphinx , dans leur roidcur immobile et leur impassibilité hautaine, ne man(juoront pas de déconcerter, au premier abord, le sacripant du Brocken. Les gens d'esprit ont l'instinct du moment; peu à peu on se familiarisera. Le vieux diable retrouvera, sinon tout son aplomb et toute son imperturbable effronterie , du moins quelque chose de son humeur satirique et goguenarde. Nous le verrons afl'ccter un ton sententieux , se répandre en proverbes ; moins cynique dans ses discours , plus réservé dans ses manières , subissant à sa fa(;on l'inlluence de la majesté des lieux : en un mot, ce personnage va nous apparaître sous un aspect tout à fait neuf. Cette idée d'avoir enlevé Méphistophélès au cercle ignoble où nous l'avons vu jadis s'encanailler, pour le conduire en pleine mythologie classique, nous semble une des plus grandioses qui se puissent concevoir. Le diable de la légende errant, dépaysé dans cette nuit pleine de fantômes de l'antiquité , interrogeant de la voix, de la main et des yeux tout ce qu'il rencontre ,• Méphistophélès appuyant sa tête sur l'épaule du Sphinx, quelle imagination! (|uel tableau!