DEUXIÈME PARTIE. 2rjl
Faust. Ah ! qu'elle aussi ne soit pas soumise au temps ! Achille la ren • conh-a hien à Phère en dehors de tout temps. Etrange bonheur, amour conquis, malgré la destinée ! ne pourrais-je donc, par la seule force de mon désir, attirer à la vie la forme unique? La créature éternelle du rang des dieux, aussi grande que tendre, auguste et digne d'être aimée, tu l'as vue jadis; aujourd'hui, moi, je l'ai vue aussi belle qu'attrayante, aussi belle que désirée. Tous mes sens, tout mon être en sont désormais possédés; jo ne vis plus, si je ne puis l'atteindre.
Chiron. Mon étranger, ce que tu prends, toi, homme, pour du ravissement, chez les Esprits paraît un vrai délire. IN'importe, tout s'arrange à souhait pour ton bonheur. Chaque année j'ai l'habitude de passer quelques instants chezManfo, la fille d'Esculape; recueillie en silence, elle implore son père, pour qu'il daigne illuminer enfin l'esprit des médecins, et les détourner de l'audacieux homicide. Celle que j'affectionne entre toutes les Sibylles, elle ne s'émeut pas en de folles contorsions, elle est douce et bienveillante; elle réussira, pourvu que tu t'arrêtes, à te guérir à fond par la vertu des plantes.
Faust. Point de cure! mon esprit est puissant! je serais alors abruti comme les autres.
Chiron. Ne néglige pas le salut de la noble source! vite à bas ! nous sommes arrivés.
Faust. Dis-moi, où m'as-tu conduit dans la nuit sombre, à travers les humides graviers? Quel est ce rivage?
Chiron. Ici Rome et la Grèce se disputèrent dans le combat, le Pénéios à droite, l'Olympe à gauche, l'immense royaume qui se perd dans le sable. Le roi fuit, le citoyen triomphe. Regarde, ici tout près, à cette intention s'élève, dans les clartés de la lune, le temple éternel \
Manto, rêvant au dedans d'elle-même. D'un sabot de cheval — le parvis sacré retentit ; — des demi-dieux s'avancent.
CiiniON. Très-bien! les yeux seulement ouverts !
Manto, s éveillant. Sois le bienvenu ! je vois que tu ne manques pas.
Chiron. Ton temple est là toujours debout?
Manto. Tu bats toujours la campagne infatigablement?
» On pourrait designer ici la bataille de Cynocêplialc, dans laquelle Q. Fluminius battit Philippe 111 de Macédoine, l'an i91 avant J. C. ; mais le cliamp de Cynocéphale est situé au cœur de la Thessalie , partant à quelque distance des lieux que Goethe donne pour théâtre à la nuit de Walpiirgis. A défaut de Cvnoréphale , il faudrait évoquer les souvenirs de Sydna , où Paul Emile délit Pcrsce, successeur de Philippe; mais Cydria se trouve dans la Macédoine du sud, et s'élnigne encore des lieux de notre action. — Bien que ces deux combats, où les Romains et les Macédoniens se rencontrèrent, ne s'accordent pas exactement avec la carte que Goethe donne du pavs, le Pénéios à droite, l'Olympe à gauche, nous ne saurions en indi(iuer d'autre. — N'oublions pas que nous sommes dans la nuit de Walpiirgis, en ])lrine nuit de fantômes, et qu'à l'heure du berger on n'y regarde pas de si près , comme dit Méphistophélès sur le Rrocken, dans la Première Partie. — Le vaste royaume qui se perd dans le sable : la Macédoine sous Alexandre ; fc roi fuit : Philippe III ou Persée ; le citoyen triomphe : Flaminius ou Paul Emile.
2b2 FAUST.
Chiron. Tandis que tu habites au sein du silence et du repos, je me plais à courir le monde.
Manto. J'attends, le temps m'environne. Et celui-ci?
Chiron. La nuit maudite le poussa de ce côté dans son tourbillon. II cherche Hélène en son délire. Hélène! il veut se la conquérir, et ne sait ni comment ni par où commencer; cure entre tontes digne d'Esculape.
Manto. J'aime celui qui rêve l'impossible.
CHIRON déjà bien loin dans la campagne.
Manto. Avance, téméraire, tu dois te réjouir! la sombre avenue conduit vers Perséplione. Dans la base soulerraine de l'Olympe, elle épie en secret le salut défendu. Ici, j'ai autrefois introduit Orphée; puisses-tu mieux en proliler! Alerte! courage!
(Ils descendent.)