LES NYMPHES
Collez votre oreille attentive,
Mes sœurs, aux gazons de la rive;
Quel bruil nous éveille en sursaut?
C'est le pas d'un coursier qui s'avance an galop. Je voudrais bien savoir quel messager fidèle Porte de cette nuit la rapide nouvelle !
Faust. Il me semble pourtant que la terre frémit sous les pas sonores d'un rapide coursier. Là-bas, mon regard ! Un destin favorable doit-il déjà m'atteindre? 0 prodige sans pareil ! un cavalier s'avance au trot, il j)araît doué d'esprit et de cœur, porté par un coursier d'une blancheur éblouissante... Je ne me trompe point, je le reconnais déjà, le fils célèbre de Phylira ! — Halte, Chiron, halte! j'ai à te parler.
Chiron. Qu'ya-t-il? qu'est-ce?
Faust. Modère ta course.
Chiron. Je ne m'arrête pas.
Faust. Alors, je t'en prie ! prends-moi !
Chiron. Monte sur mon dos! Où te plaît-il d'aller? Te voici sur le rivante, je suis prêt à te faire traverser le fleuve.
Faust, montant sur le centaure Chiron. Oii tu voudras; je te garde une reconnaissance éternelle... Le grand homme, le noble pédagogue qui pour sa gloire éleva tout un peuple de héros, la belle phalange des nobles Argonautes, et tous ceux qui fondèrent le monde des poètes !
Chiron. Laissons cela en son lieu. Pallas ellc-niôme, sous les traits de Mentor, n'eut j)as les honneurs de la chose; ils unissent par n'en faire qu'a leur manière, tout comme si on ne les avait pas élevés.
Faust. Le médecin qui sait nommer chaque plante, qui connaît les simples jusque dans leurs mystères les plus profonds, qui procure au malade le salut, au blessé le soulagement, je l'embrasse ici dans la force de l'esprit et du corps.
Chiron. Si quelque héros tombait blessé auprès de moi, je savais lui porter secours et conseil; cependant j'ai fini par laisser mon art aux vieilles femmes et aux prêtres.
Faust. Tu es bien le vrai grand homme qui ne peut entendre les louanges, s'y dérobe avec modestie, et fait comme si ses pareils abondaient dans le monde !
Chiron. Tu m'as l'air d'un hypocrite habile à flatter les princes et le peuple.
Faust. Tu m'avoueras pourtant que tu as connu les plus illustres de ton temps, poursuivi dans tes actions ce qu'il y a de plus noble, et vécu tes jours dans les travaux sérieux d'un demi-dieu. Or, parmi toutes ces figures héroïques, qui tiens-tu pour le plus vaillant?
Chiron. Dans la phalange auguste des Argonautes, chacun était brave à sa manière, ct^ selon la force qui l'animait, pouvait suffire où les autres se
trouvaient en défaut. Les Dioscures ont toujours eu le dessus où la plénitude de la jeunesse et de la beauté l'emporlait. Résolution et promptitude à courir au secours des autres, tel était le partage des Boréades. Réiléchi, î)uissant, plein de prudence, facile dans le conseil, ainsi dominait Jason, a""réal)le aux femmes; puis Orphée, tendre et toujours discret, qui n'avait pas son pareil dans l'art de faire vibrer la lyre; l'ingénieux Lyncée, qui jour et nuit promena le navire sacré à travers les écueils. Le danger s'éprouve en commun. Un seul agit, et tous les autres louent.
Faust. Ne diras-tu donc rien d'Hercule?
Chiron. Ah, malheur! n'irrite pas ma douleur... Je n'avais jamais vu Phœbus, ni Ares, Hermès, comme on les nomme, lorsque je contemplai là, devant moi, ce que tous les hommes tiennent pour divin. Un royal jeune homme, harmonieux à voir, soumis à ses frères aînés, soumis aussi aux tout aimables femmes, son pareil, Géa ne l'enfantera point, Hébé ne le conduira jamais dans l'Olympe. Vainement les hymnes s'exercent, vainement on tourmente la pierre.
Faust. Les statuaires ont eu beau tourmenter le marbre, jamais il ne s'est produit à la vue aussi majestueux. Tu m'as parlé du plus beau entre les hommes, maintenant parle-moi aussi de la plus belle entre les femmes.
Chiron. Qu'est-ce?... Le beauté des femmes ne veut rien dire, ce n'est le plus souvent qu'une image glacée ; pour moi, je ne fais cas que d'un être en qui la vie palpite rayonnante. La beauté est là pour elle-même ; la grâce seule rend irrésistible, comme Hélène, quand je la portais.
Faust. Tu l'as portée, elle?
Chiron. Oui, sur ce dos.
Faust. Mon égarement va-t-il encore s'accroître? 0 joie ! m'asseoira la même place !
Chiron. Elle me tenait ainsi par la chevelure, comme lu fais.
Faust. 0 délire! ma tête se perd! raconte-moi comment. Elle est mon seul désir. Oi^i l'avais-tu prise? où la conduisais-tu ! Ah! parle...
Chiron. On peut répondre a ta question sans peine. Les Dioscures avaient, de ce temps, délivré la petite des mains des ravisseurs ; mais ceuxci, peu habitués à se laisser vaincre, s'enhardirent et se précipitèrent à leur poursuite. Les marais d'Eleusis arrêtaient les frères dans leur course rapide, ils se débattaient dans la fange; je traversai à. la nage. Hélène sauta à bas, et, caressant ma crinière humide, me remercia avec grâce, avec coquetterie. Qu'elle était charmante ! jeune^ délices du vieillard !
Faust. Sept ans à peine!
Chiron. Je reconnais là les philologues, ils l'ont trompe comme ils se sont trompés eux-mêmes! C'est une chose à part que la femme mythologique. Le poëte la produit selon qu'il lui convient; jamais elle n'est majeure, elle n'est jamais vieille, toujours d'une forme appétissante; on l'enlève jeune; vieille, on la convoite : en un mot, le poëte n'est pas lié par le temps.