SCENE IX
PAULESKA, CATHERINE, UN HUISSIER, puis LE PRINCE DE LIGNE.
t'HtiISSIER.
Son excellence le prince de Ligne...
CATHEBIME.
Qu'il entre.
Votre Majesté a daigné me mander auprès d'elle
Oui, prince ; j'ai grande envie d'être furieuse el de vous garder rancune.
LE PRINCE
Quand on e*t impératrice de Ru&sie, ou ne boude point un malheureux qui n'a pas quatre cent mille hommes à envoyer pour s'expliquer.
Il faut donc que nous fassions la paix?
LE PRINCE
Je la demande.
Et je l'accorde.
LE PRINCE
Me voilà plus heureux que le grand Turc.
Si celui-là l'obtient, j'espère en effet qu'il la paiera plus cher.
LE PRINCE
Et je pense que là nôtre sera plus durable.
Cela dépend de vous.
PAULESKA.
Les hostilités recommenceront bientôt : le prince de Ligne a un tel besoin de médisance!...
LE PRINCE
Et vous aussi, comtesse!... Ah! ce n'est ni généreux, ni juste î car, en vérité, je renonce à toute épigramme : les ridicules sont si nombreux, les sots pullulent tellement, qu'aujourd'hui la médisance est le plus fatigant des métiers; et je me sens disposé à être de l'avis de tout le monde , par paresse. PAULESKA, apercevani la carte de Pologne sur la iable.
Ah! la Pologne!... ici!.. [Elle attache son regard sur cette carte, el demeure plongée dans la rêverie jusqu'à la fin de la scène.)
A propos d'épigrainmcs, j'y songe, continuerez-vous, mon-
sîeur , vos mauvaises plaisanteries sur !e canal que je fais creuser, et où , dites-vous , il ne manque que de l'eau?
LE PRINCE
Mais jusqu'à ce que l'eau y soit venue...
Apprenez, monsieur, qu'hier un malheureux ouvrier s'y est noyé.
LE PRINCE
Il s'est noyé?... Oh! le flatteur!
Courage, monsieur!... faut-il que je vous demande quartier?
LE PRINCE
Mille pardons, madame, désormais je suis muet comme les poissons...
De mon canal, ailitz-vous dire?... Je' vous ai volé celle-là; mais écoutez : j'ai besoin de vous; il faut que je vous consulte sur différens objets. D'abord nos intimes réunions de l'Ermitage recommencent aujourd'hui; je compte sur vous, comme par le passé, pour animer nos jeux, pour diriger nos plaisirs. Depuis un mois l'ennui m'accable.
LE PRINCE
Et l'ennui est le seul souverain dont Votre Majesté ait peur.
Vous le chasserez.
LE PRINCE
Je ferai de mon mieux.
Maintenant, vous allez me donner im avis.
LE PRINCE
Me voilà prêt. Quelle importante alTuiie occupe Votre Majesté ?
Je veux changer l'uniforme de mes chambellans.
LE PRINCE
Alors, permettez-moi de vous envoyer mon tailleur.
N'allez -vous pas vous piquer? Voyons, prince, soyez raisonnable et tirez-moi d'embarras : vous êtes homme de goût, parlez.
Eh bien! puisque Votre 3Iajesté l'exige , je lui conseille des broderies sur toutes les coutures.
Pourquoi cela ?
LE PRINCE
Des broderies, vous dis-je; des broderies!
Encore une fois, je ne comprends pas le motif.
LE PRINCE
Je vous le dirai loul bas : nous autres courtisans , nons ressemblons à ces pilules amères qu'on ne peut faire avaler...
C ATHERIKE.
Qu'en les dorant ?
LEPRINCE
VousV avez dit.
A la bonne heure! on les dorera... Eh î mais, chère eomlesse, d'où vient donc cette rêverie profonde? PADLESRA , se réveillant.
Moi ! rêveuse?
LE PEIKCE.
En elBet, je cherche en vain cette gaîté vive et folfitre...
PAULESKA.
Ma gaîté!... je ne l'ai point perdue ! Que Sa Majesté doniiff le signaL
Air. : Je conçois que pour le séduire (Espionne)-.
A sa voix, au plaisir fidèle,
Je pourrais encore en ces lieux ,
Rappeler la joie auprès d'elle ,
Sourire , et ranimer vos jeux!
Vous me verrez en prolonger l'ivresse ; ]ît si, troublant des passe-temps si doux , Un malheureux pousse un cri de détresse... Mes chants l'empêcheront d'arriver jusqu'à vous,
Empêchons-le d'arriver jusqu'à vous! [bis) Mes chants l'empêcheront, etc.
LE PRINCE , à part.
Que se passe -t-il dans son amc? San regard dément ses discours.
C'est ainsi que je t'aime, ma Pauleska ! Faisons encore un appel aux plaisirs, ils reviendront.
TN Hx issiER , annonçant.
Son excellence le prince Potemkin, messieurs les Envoyés de Prusse et d'Autriche.
Ah ! voilà les ennuis qui arrivent en attendant.
LE PRINCE
11 faut convenir que l'envoyé de Prusse n'est pas amusant !... Je n'ai jamais vu un Prussien si Prussien que celui-là.
Oui! Il y a dans sa façon de s'exprimer une gravité si soleii- »ielle !. ..
LE PRINCE
Et il est rare qu'un homme qui s'écoute pailer n'écoute pas un sot.
An moins vous épargnerez l'envoyé d'Autriclie : il s'est acquis de la gloire dans son ambassade de Conslantinople.
LE PRINCE
Dli ! la gloire est une courtisane qui souvent prend au collet des gens qui ne songeaient guère à elle !
Personne n'échappera!... Laisse-nous, chère comtese ; de graves intérêts me réclament, mais nous nous reverrons bientôt.
PAIÎI.ESKA , à part , en sortant.
L'Autriche!... la Prusse!. . Pauvre Pologne !
( au prince de Ligne. ) Demeurez, prince, [à l'huissier.) Qu'on entre, et dites à mon secrétaire de se rendre ici.