‹ Le favori, ou, La Cour de Catherine IIChapitre 37 sur 45 · POTEMKIN, CATHERINE · texte numérisé non relu

POTEMKIN, CATHERINE

POTEMKIN, à part.

Son front est chargé de nuages!... Elle est encore furieuse... (eut va bien.

Ah! vous voilà , prince Potemkin !... Bonjour.

POTEMKIN

Catherine paraît bien soucieuse, ce matin.

Peut-être!... les soucis ne manquent pas auprès d'un trône.

Aujourd'hui je comprends les vôtres, et je venais les dissiper.

CATHERINE , s'as.scyani à ^auclie.

Je vous remercie.

POTEMKIN

La colère (fui fermante encore dans \otre ame. est juste et naturcUc.

fiO

Vous croyez?

POTEMKIN

Jamais plus insolente audnce n'excita courroux plus légitime.

Pensez-vous donc qu'on ait voulu m'offenser ?

POTEMKIN

Rejeter ces insignes qu'il doit ù votre généreuse bienveil^ lance !

Qu'il doit à son courage, à ses talens militaires.

POTEMK.IN.

Soil!... l'insulte en a-t-elle été moins publique? En a-t-il moins bravé votre supiême puissance?

Oui, il a osé la braver...

POTEMKIN , à part.

Il est perdu !

CATHEUIKE.

Et, dans toute celle cour, lui seul peut-être il n'a pas tremblé.

POTEMKIN

Que d'orgueil dans son regard!

CATHERINE, se levatit vivement.

Oui!... que ce regard était noble et fier!

POTEMKIN, stupéfait.

Ah ! mon Dieu !...

Combien l'enthousiasme embellissait ses traits!

Air : T"eii souviens-iu ?

Qu'il était beau, quand, généreux el brave. Il plaignait ceux que le sort a trahis l Comme, au miliuu de celle cour esclave. Le grandissait l'amour de son pays !

Lorsqu'affronlanl ma puissance suprême .

De mes faveurs il osait s'indigner, Mon front en vain portait un diadème, Celait lui qui semblait régner.

POTEMKIN, dont l'éloiuicment redouble.

Qti'cntends-je ?.. .

Son ame est ouverte à tous les sentimens généreux. Le pou-» voir, il le brave! la mort, il la méprise!... gloire à la mère qui lui donna naissance! heureuse la femme qu'il aimera!...

POTEMRiN , accable.

Je demeure interdit!

CATHE&INE.

Eh quoi! vous ne comprenez pas ?. .. Iti , dans ce palais, quand je passe, toutes les têtes se courbent... Une seule s'esf relevée !... je m'arrête!... et jel'adinire!

POT EMKIN.

Vous l'admirez !...

Je fais plus peut-être.

CAAHERINE.

POTEMKIN

Ah! vous l'avouez donc enfin!...

Eh bien ! le silence est rompu , écoutez ! Je n'ai pu voir , sans que mon cœur fût touché, ce jeune guerrier si digne de tout ce qu'il inspire; j'ai combattu long-ten»ps, je craignais volie douleur ; quand j'étais prêt de vous je lâchais de rappeler l'amoui-, l'amitié seule me répondait!... que vous dirai-je? Le noble élan de cette ame fière et courageuse qui s'enflamme au seul nom de la patrie; cette audace qui n'hésite pas entre la puissance et l'honneur; ce dévouement si rare, ces vertus chevaleresques, tout a séduit mon imagination! L'impératrice fut peut-être offensée... mais Catherine s'est émue , car elle aime la gloire.

POTEMKIN, d part.

Il n'y a pas un moment à peidre. [haut.) Quelque douloureux que soit pour mon cœur l'aveu que je viens d'entendre, je saurai commander à mon chagrin. Le bonheur de Catherine fut toujours le plus cher et le premier de mes souhaits, j'immolerai tout à ce bonheur, et s'il le faut , je m'éloignerai.

Non, mon ami, vous ne vous éloignerez pas.

POTEMKIN

Je ferai des vœux sincères pour qu'elle rencontre dans une autre ame ce qu'elle avait trouvé dans la mienne, et surtout pour que le voile qui couvre aujourd'hui ses yeux soit lent à se déchirer.

Que voulez-vous dire?

POTEMKIN

Puisse Catherine, toujours abusée, ne jamais apprendre combien torture le cœur l'amour qu'on éprouve sans pouvoir l'inspirer !

Sans pouvoir l'inspirer!... expliquez-vous.

POTEMKIN

A quoi bon?.., mes paroles seraient suspectes : je veux, je dois me taire.

fi2

Vous l'aites-voiis un jeu de mon impalience ? Pourquoi ces demi-mots? parlez, prince , je l'ordonne.

POTEMKIN

Tout autre que moi peut vous instruire ; car que dirai-je qui ne soit déjà connu de toute la cour?

Comment ?

POTEMKIN

Et d'ailleurs l'empire que cette femme jeune et Ijrillante exerce sur lui n'est-il pas bien légitime ? elle est belle, ils furent élevés ensemble...

De qui parlez-vous ?

De Pauleska.

Pauleska!

POTEMMN.

POTEMKIN

Ignoriez-vous donc que s'il a brisé tous les liens qui l'allacbaient à la Russie, s'il a foulé sous ses pieds les bienfaits de Catherine, c'est la voix de Pauleska qui l'a tiré de son sommeil?

Ah!...

POTEMKIN

Les souvenirs de l'enfance ont un charme si doux!

Ils s'aimeraient!

POTEMKIN

Mais Cilherino l'emportera sans peine sur une rivale.

Une rivale... Prince Potemkin, songez-ybien! vous venez d'éveiller dans mon cœur un sentiment qui peut donner la mort!...

POTEMKIN

Je n'ai fait que répéter ce que chacun pense depuis hier; mais c'est peut-être une erreur

Non !... mes yeux s'ouvrent .. Quand il mebravait , elle semblait triompher !... et je me souviens... ne m'a-t-elle pas dit elle-même?... Oui, depuis l'enfance .. un amour... Oh! s'il était vrai!...

POTEMKIN

IS'est-elle pas excusable d'avoir voulu ressaisir sa conquête?

Sa conquête!... lîcoutez-moi, prince, je veux une preuve de leur intelligence.

POTEMEIN.

Mais, madame...

Catherine.

Une preuve ! je la veux; aujourd'hui !.. car si vous avez tenté de nie tromper; si le supplice, que déjà vous m'avez fait subir, n'était qu'un jeu... vous m'entendez... il n'y a pas de cèdre si haut que la coignée ne puisse l'abattre.

POTEMKIN

Votre Majesté me charge là d'une mission difficile! Le soin que Pauleska depuis long-temps a mis à fasciner vos yeux , prouve son adresse.

J'aurais été sa dupe !

POTEMKIN , cl part.

Le poignard est dans la blessure.

Prince Potcmkin, j'ai coutume d'être obéie.

POTEMKIN

Je lâcherai de ne pas déranger vos habitudes.

J'y compte, et je vous laisse. Prince, n'oubliez pas mes paroles.

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