I.E SI\'AI
Les liibus auxquelles appartenaient nos nouveaux chameliers étaient d’un caractère beaucoup plus remuant que celles à qui nous avions eu affaire dans la péninsule sinaïtique; aussi était-ce aux accords de leurs chants de guerre qu’ils procédaient, au chargement des chameaux et à l’installation de nos tentes.
Voici comment la chose se passait :
L’un des Arabes chanlait les couplets , et tous les autres reprenaient les chœurs; il y avait des de-, mandes et des réponses comme dans les tragédies de Sophocle. Je demandai la traduction de quelquesunes de ces strophes, dont la poésie et les métaphores orientales se rapprochaient énormément des joyeuses sublimités de V Homme qui rit et des Travailleurs de la mer.
En voici une tranche, rien que pour y goûter :
Un Arabe seul : 11 est là, il est là, il est là.
Le chœur : Qui? qui? qui? qui?
Le soliste : L’ennemi de la tribu. Je ne le vois pas, il me voit. Tout à l’heure je le verrai, et il ne me verra pas.
— Coucou , le voilà !
Et ainsi de suite pendant des heures entières sans boire.
Autre idiotisme Hugo-arabique du môme cru :
« C’est un lion qui est loup, car moi loup je suis lion, et je le vaincrai par ma force.
EL-AKABAH.
a Ses enfants seront les esclaves de nos enfants, à moins qu’ils ne soient leurs maîtres. »
Ceci démontre clairement que si M. de la Palisse n’était mort en France, il serait encore en vie dans les wadis de l’Arabie Pétrée.
Du reste, ces chants de guerre à la gomme sont tout à fait en rapport avec les combats peu meurtriers que les Arabes se livrent entre eux , et dont nous eûmes un fac-similé à Pétra; ils ont tellement peur de se faire mal qu’ils se contentent de pousser des cris perçants et de faire des gestes terribles , après quoi ils s’embrassent à outrance en invoquant Allah et en le remerciant de la victoire
qu’ils ont tous r.emportée sur eux-mêmes.
C’est généralement dans cette étreinte finale qu’ils se font leurs montres et leurs foulards, en signe de réconciliation; histoire de ne pas en perdre l’habitude et pour s’entretenir la main.
Ces concerts vocaux périodiques et obligatoires nous amusèrent pendant les premiers jours , quelquefois même nous y prenions part en nous y improvisant des parties; mais au huitième campement c’était à en devenir fou, et il nous fallut des tours de force de diplomatie pour persuader à ces artistes que leurs poésies, quoique ravissantes, nous occasionnaient des attaques de nerfs.
Le soir même où l’on avait obtenu ce soulagement, nous fûmes bien surpris de les entendre
LK SINAI
recommencer de plus belle; Tort étonnés de nos récriminations, ils répondirent que cette fois c’était de la prose qu’ils chantaient, et qu’ils avaient même changé l’air pour nous faire plaisir. Xous ne voulions pas les contrarier davantage , et nous les endurâmes jusqu’au bout, en les priant de baisser le ton d’une octave.
La lance au poing, le grand Mohammed-Gadd nous avait accompagnés ; installé sur sa jument de bataille, il s’eflbrçait d’en activer l’allure par des cris et des gestes , car cette pauvre bête pliant sous lui avait peine à suivre le pas allongé de nos chameaux. C’est à l’entrée du Wadi-Guerra que le scheik prit congé de nous , laissant pour nous conduire Mak-Boul, son frère et le jeune fils de celui-ci. L’enfant était en croupe sur la selle du cheval paternel , et tenait sur son cœur une petite gazelle qu’il berçait comme une poupée.
Pour inspirer une confiance plus profonde à notre nouveau conducteur, nous l’invitâmes à prendre ses repas avec nous, ainsi que son jeune fils. Xous n’eûmes qu’à nous louer de ce bon procédé, qui nous assura tout le zèle de son autorité dans les circonstances épineuses qui devaient agrémenter notre sortie de Pétra. 11 voulut nous rendre nos politesses, et lorsque nous passâmes à la hauteur de sa tribu, il nous invita à dîner; ce fut une horrible répétition des repas malpropres que nous avions déjà faits
KI.-AlîAKAH.
SOUS la tente do ces Bédouins : bouleltos do rjz, mains dans le plat jusqu’aux coudes et distribution de sauce dans une espèce de sabot de bois, où chacun trempait sa boulette de riz avant de la mettre dans la bouche de son voisin.
A mesure que nous nous éloignions du désert de Thi^ laissé sur notre gauche, le pays devenait de plus en plus verdoyant. De hautes herbes et des fleurs de toutes couleurs venaient adoucir les tons jaunes et rouges des rochers; sur le fond de ces montagnes aux tons ardents, les arbustes au feuillage argenté prenaient un aspect encore plus métallique que sur le sable où nous les avions déjà vus.
A l’horizon, un peu sur notre droite, s’élevait le Djehel-Tsagra : Nous avions fait dresser notre campement dans un cirque naturel formé par les roches. Nous y trouvâmes une quantité de troupeaux, moutons, chameaux et chèvres, qui comme nous cherchaient un abri contre la violence du vent. Parmi les animaux de cette arche de Noé, nous pouvions faire notre choix , et nous adoptâmes un jeune chameau que sa mère avait abandonné; il avait l’air d’une grande chèvre, et son jeune âge excusait son manque d’éducation absolue , car il était bientôt devenu avec nous d’une familiarité extravagante ; entrant sous les tentes et ne dédaignant pas de venir se rouler sur nos lits. Cet enfant trouvé fut baptisé par nous du nom jeune Eliacin.
Ce petit sanctuaire naturel de la montagne était propice à la photographie, et on procéda ce jour-là même à la reproduction des principaux chameliers de notre escorte. Le pays devenait de plus en plus vert, c’était un océan de buissons presque également espacés, et dont le feuillage tremhlotant donnait au désert l’aspect d’une mer moutonneuse et agitée.
En raison de cette richesse végétale , nos chameaux ne -quittaient plus leurs serviettes, et ces arbustes étaient constamment l’objet de leur attention ; quelques-uns s’en rendirent malades : la science de notre docteur n’avait malheureusement pas prévu ce cas extraordinaire de gloutonnerie chez des animaux dont la sobriété est proverbiale, ni les conséquences désastreuses de ces indigestions. Il nous aurait fallu des barils d’eau de Cologne pour lutter contre les parfums inconnus qui en résultèrent.
IVoiis suivions le Wadi-Delâga et le Aïn-Rcisice entre deux murs blancs formés par le lit naturel d’un torrent. Cet aspect crayeux avait beaucoup de rapports avec les plaines et les fondrières de la Champagne; de nombreuses perdrix étaient les seuls hôtes de ces roches encombrées de plantes, d’herbes et d’arbustes, et les chasseurs de la caravane s’y livrèrent à plusieurs hécatombes, pour la plus grande gloire de la marmite suédoise. A chaque détour du ravin, des troupeaux sans conducteur semblaient livrés à eux-mêmes : des chevaux, et particulièrement
(le superbes juments escortées de lems poulains, excitaient notre intérêt.
L’un de nous ne put résister à l’t3nvie d’acheter une assez jolie bête (jui avait l’air de ne pas demander mieux; mais la difficulté était de pouvoir s’adresser aux propriétaires , dont nous n’avions encore entrevu aucun échantillon, depuis que nous traversions ces innombrables haras. Nous ne les apercevions pas, mais il ne devait pas en être de même pour eux , car suivant les bonnes habitudes du pays, c’est caché derrière un rocher que le fidèle berger épie la campagne et surveille les voyageurs, pour les voler au besoin. Ces nombreux chevaux qui ont l’air abandonnés sont tous numérotés, et lorsqu’il en manque un^ la tribu de son propriétaire se lève tout entière pour le retrouver et le réclamer à . main armée au besoin.
Le vol des animaux constitue dans le pays une perpétuelle occupation et entretient des relations désagréables entre les tribus, pour lesquelles il s’agit de revoler ce qu’on leur a pris. A notre station précédente, les Arabes de notre escorte nous avaient présenté l’un de leurs amis, berger du pays et connu comme le plus habile voleur de la contrée. A leurs yeux c’était un grand personnage, et ils lui témoignaient l’admiration profonde qu’ils éprouvent toujours pour l’auteur d’un vol ou d’une surprise habilement exécutée.
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Encore un jour de cailloux et de fondrières, et nous allions pouvoir étudier à notre aise les plus remarquables types de ces industriels : nous devions même apprécier leur mérite d’après nature, et y laisser malgré nous bien des gages; tout ce que nous avions encore de sucre et de café, en un mot, « nos plus chères provisions devaient y passer, et si nous ne nous en plaignions pas trop, c’est que nous aurions pu y rester nous-mêmes.
PÉTRA