‹ Le Fayoum, le Sinaï et PétraChapitre 32 sur 47 · EL- AK AB AH · texte numérisé non relu

EL- AK AB AH

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celle du grand sclieik, qui pour le moment était en train de voler.

Son rôle, comme représentant du vice-roi, est d’assurer le ravitaillement de la caravane de la Mecque à son aller et cà son retour.

C’est une halte que sont forcés de faire tous les pèlerins, en raison de la configuration du désert à parcourir, station où ils arrivent généralement après avoir épuisé leurs derniers approvisionnements d’eau et de nourriture. C’est pour subvenir à cette pieuse imprévoyance de leur part que le gouvernement a organisé ce buflet colossal, sans lequel la caravane serait obligée de se dévorer elle-même en roule pour arriver à ta ville sainte.

La petite fête, les- pétards et les lampions avaient duré fort tard dans la nuit, et nous avions bâte de dormir sous la sauvegarde de ces brigands armés de toutes pièces , et avec qui nous devions nous efforcer d’être toujours très-aimables. 11 pouvait être cinq heures du matin, et nous dormions tous du sommeil du juste, lorsque le drogman, tout en émoi, vint nous réveiller, annonçant l’arrivée du grand scbeik lui-même; le vrai, le seul AIobammed-Gadd, le plus gros , le plus terrible et le plus laid à la fois.

Monté sur une jolie jument toute barnacbée de housses et de floches de soie rouge et or, le scbeik se détachait en silhouette à l’horizon comme un monument; il était suivi d’une quantité d’autres

LE SIMAI.

armés comme lui jusqu’aux dents, et vêtus de cette robe rouge éclatante que nous avions déjà remarquée la veille. Au bout d’une courroie traînant à terre, un énorme pistolet était attaché et produisait sur les cailloux un bruit de ferraille terrifiant; de la main gauche il tenait une lance démesurément longue, ornée de houppes en plumes d’autruche, pendant que sa main droite, plongée dans son estomac découvert, s’y livrait ostensiblement à une chasse effrénée.

Le chibouk aux lèvres, il se laissa choir de son cheval plutôt qu’il n’en descendit, et avec l’assurance d’un homme qui sait ce qu’il vaut, il s’introduisit lui-même sous la tente où nous devions le recevoir; ne nous y trouvant pas, il passa immédiatement à la cuisine et s’y fit servir sans cérémonie tout ce qui pouvait s^’avaler. ^

\oiis avions été pris au dépourvu par cette visite matinale, et le drogman était fort contrarié du contre-temps qui nous mettait dans la nécessité de faire attendre AIohammed-Gadd lui-même. Réveillé en sursaut, notre colonel, très-fatigué de la journée de la veille, était particulièrement exaspéré , et le drogman, de plus en plus inquiet, nous recommandait la plus grande courtoisie, en raison de la nécessité où nous allions être de vivre sur les terres de ces pillards.

Pendant que nous mettions les vêtements les plus

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indispensables à une présentation officielle, il venait nous rapporter les paroles flatteuses que le grand scheik avait bien voulu laisser tomber de sa bouebe en avalant tout ce que le cuisinier n’avait pas pu lui soustraire.

Si nous n’étions arrivés, il aurait séché toutes nos cantines; car en notre absence il faisait les honneurs de notre cuisine, ne 'dédaignant pas de faire la chaîne pour passer les verres et les tasses aux Nombreux frères et amis qui l’avaient escorté jusqu’au camp.

Sur l’avis de notre approche, et comme un enfant surpris dans l’arînoire aux confitures, il avait déguerpi à la hâte. 11 s’était installé dans le salon, et surpris à son tour, c’est la bouebe pleine et un de nos biscuits à la main qu’il nous apparut entouré de tout son prestige.

Les compliments les plus extravagants furent échangés par l’intermédiaire du drogman : au milieu des étoiles nous étions des planètes voyageuses, des soleils en'cascade et des perles égarées de l’Occident Victor Hugo était dépassé de plusieurs

longueurs.

Pour répondre cà tant de belles choses, notre colonel s’adressant au drogman: a Dia-lui, fjue maintenant que je Vai vu ^ je vais être heureux toute la journée^ et que^ pour commencer tout de suite, je vais aller me coucher.

Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Le grand Moliamnied- Gadd fut très-sensible à cette attention délicate, et nous restâmes seuls à lui passer les tasses et le sucrier, où il finit par verser son café, pour simplifier la manœuvre.

Le temps se passa dans un examen réciproque de nos costumes; on se déshabilla presque de part et d’autre pour mieux faire circuler les étoffes; nos bottes excitèrent particulièrement son admiration. De son coté, il en avait de superbes, toutes rouges, mais d’une largeur telle que chacun de ses pieds devait faire au moins deux ou trois pas à l’intérieur de ces bateaux pour les entraîner à sa suite. Nous lui avions montré nos revolvers, il nous montra le sabre de son père : c’était aussi le sabre de son grand-père, de son arrière-grand-père... et de tous ses ancêtres, car cette lame merveilleuse et effrayante datait d’Abou-Bekr. Des inscriptions arabes, gravées en relief, et d’admirables niellures d’or, faisaient de cette arme un objet d’art du plus grand prix.

Le café, le cognac, les liqueurs, n’avaient pas discontinué pendant cette petite exposition, et nous étions fort inquiets du chemin que prenaient nos provisions les plus chères.

Croyant nous faire plaisir, il nous promit de revenir nous voir; nous acceptâmes , en nous promettant bien d’élre sortis. Mais les consommations lui

avaient paru de premier choix, car au bout d’une heure à peine nouveau bruit de ferraille; c’était encore lui, accompagné d’une nouvelle série de scheiks plus rouges, plus importants et plus altérés que jamais. IVotre pauvre cuisinier poussait des cris de douleur en levant les bras au ciel, car les tasses et les verres avaient dû circuler de plus belle. Entre deux tasses, Moliammed-Gadd nous présenta son frère le scheik Mak-Boul, petit, maigre, sec et noir : c’était lui qui devait nous accompagner jusqu’à Pétra, et nous concilier le bon accueil des tribus.

Il fallut l’intervention diplomatique du jeune gouverneur de la forteresse pour nous débarrasser de cette invasion toujours croissante de visiteurs altérés. Les amis des amis amenaient des amis, et nos cantines commençaient à devenir d’une légèreté désespérante.

L’Akabah est aujourd’hui la ville la plus importante de toute l’Arabie Pétrée, plus considérable certainement que la ville de Pétra, qui n’est qu’une grande cité en ruine, repaire de voleurs et de brigands, ornés du nom de tribus insoumises.

Sa situation exceptionnelle, et la végétation merveilleuse qui en caractérise les abords, contribuent à faire considérer cette ville comme étant le site même de l’ancienne Ælana , connue des Hébreux sous le nom d’Elath , et mentionnée dans l’Exode.

C’est à cette extrémité du golfe que se trouvait

LE SliXAI.

aussi le port d’Asiongaber, d’où les flottes de Salomon allaient porter jusqu’aux Indes la renommée de sa gloire et ses petits recueils de proverbes.

Notre séjour fut laborieusement employé, et nous y finies une série d’études du plus grand intérêt.

Le jour de notre arrivée, deux campements anglais s’y trouvaient encore installés, mais devaient repartir le lendemain même, ces messieurs ne passant partout que juste le temps nécessaire pour n’avoir rien vu.

La veille de notre départ , deux autres campe- ’ ments anglais vinrent nous rejoindre et faire un peu diversion aux visiteurs , qui, ayant tout consommé chez nous, s’abattirent sous les tentes de nos voisins , pour y exécuter une nouvelle curée.

Aussi ces nouveaux voyageurs ne firent pas long feu; ils partirent le jour même, et nous exprimèrent gracieusement le désir de nous retrouver à Pétra : ils s’intéressaient beaucoup à nos peintures et à nos pbotograpbies, regrettant bien de n’avoir pas avec eux des moyens aussi sûrs d’emporter le pays avec soi.

Les tribus les plus importantes de cette partie de l’Arabie tinrent quelque temps en écbec les troupes de Mébémet-AIi , qui se vengea en faisant scier tous les palmiers du golfe et de la contrée, ce qui réduisit à néant toute la richesse du pays pendant ])lusieurs années.

EL-AKAHAU.

Voler les chameaux et couper les palmiers, c’est ce qui constitue le fond de la guerre que ces tribus se font entre elles; car, profondément lâches individuellement, les Arabes s’abordent rarement en face pour la lutte; ils se canardent volontiers de loin, blottis derrière un rocher, ou se font ébouler des quartiers de montagnes sur la tcte ; c’est là toute leur stratégie, en attendant le picrate de potasse et les pompes à pétrole.

Le gouverneur de la forteresse nous invita à visiter sa petite citadelle. Entourée de larges fossés, elle se trouve occuper la partie sud-ouest de la ville. Scs murailles élevées sont flanquées de tours, où quatre canons hors de service sont chargés de terrifier les tribus par leur seul aspect. Le grand maître de l’artillerie nous fit l’explication de son système de défense en cas d’attaque; mais nous étions assez incrédules, ayant constaté par hasard que les boulets étaient trois fois trop gros pour jamais entrer dans les pièces, dont quelques-unes étaient sans lumière.

Les casemates et les galeries intérieures du cbàteau fort avaient un caractère de sauvagerie qui nous plut beaucoup ; elles rappelaient, au point de vue de la décoration, les descriptions les plus bizarres de Salamhü, par un déploiement formidable de barres de fer, de pi([ues, de lances démesurées et de sabres rouillés, qui devaient remonter à la

LE SlNAl,

création du inonde, tant leurs formes étaient primitives et barbares. Comme aux plus beaux temps du moyen âge, on nous fit voir des tas de pierres rangées avec soin près des remparts, et qui devaient être lancées aux assaillants ; on nous montra également la cuve à Thuile bouillante, et les torches destinées à incendier le village au besoin. Il ne manquait vraiment que le feu grégeois pour que ce petit musée d’engins de destruction fût complet.

Les prisons de la forteresse étaient aussi très-réjouissantes , .et c’est pour ne pas nous attrister qu’on ne nous montra pas les instruments de supplice réservés aux prisonniers. D’ailleurs des poteaux, alignés dans la cour comme des becs de gaz, et dont l’emploi nous avait échappé d’abord, n’étaient que de simples potences chargées de balancer dans l’espace les récalcitrants de la petite garnison.

Ici le gouverneur de l’Akabah n’est que le mandataire du gouvernement du Caire , et ce poste est généralement peu recherché par les jeunes diplomates égyptiens.

Cette mission de confiance est souvent le résultat d’une disgrâce, ou un éloignement nécessité par des exagérations de roulette et de trente-et-quarante.

Nous ne pûmes deviner le cas spécial de notre hôte; mais cet exil lui pesait beaucoup, à en juger par les soupirs qu’il poussait toutes les fois que nous lui parlions du Caire ou de Paris.

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EL-Ak.AlîAH.

Pour le remercier de son gracieux accueil , nous lui fîmes deux fois sa photographie, et nous l’invitâmes à dîner, ainsi que son compère Ulohammed- Gadd/

Ce fut encore la nappe qui paya les frais , car un horrihle et écœurant tripot avait commencé : tout pour les doigts et par les doigts.

Ils faillirent tous deux s’estropier avec les fourchettes , dont ils avaient d’ahord essayé l’emploi ; les cuillers furent moins rebelles ; mais les mets les plus exquis de notre cuisine n’étaient pas de leur goût; la moutarde anglaise, le piment et les oignons eurent seuls un succès indescriptible; c’est à pleine cuiller que le scheik s’en saturait le gosier, la barbe, voire môme son bel estomac ; mais ces taches, preuves flagrantes de sa gloutonnerie, étaient loin de l’intimider, et lorsqu’il eut rincé le premier pot de moutarde , il en redemanda un second en souriant, comme un gros bébé qui veut encore des conlitures.

Alors commença un concert vocal et guttural de satisfaction, auquel nous nous attendions du reste, et qui de leur part marquait toute la reconnaissance dont leurs estomacs étaient surchargés pour nous.

Sous peine de mort, il ne fallait pas rire, et avec le talent d’imitation qui distinguait quelques-uns de la petite bande, nous fîmes notre partie dans ce concert d’une révoltante familiarité.

LE S IN AI

Peiulaiit notre séjour, nous nous étions fait un ami, c’était le fils du scbeik Mak-Boul, neveu de Moliammed-Gadd lui-même, celui qui devait nous accompagner jusqu’à Pétra.

Cet enfant, d’une dizaine d’années, était doué d’une figure remarquablement fine et expressive; son gentil caractère nous l’avait fait prendre en affection, et nous consolait de l’aspect féroce de ses bons parents; il ne prenait ni café ni eau-de-vie , et c’était déjà pour lui un grand titre à notre estime. Il devait suivre notre parcours avec son père, mais seulement jusqu’au campement principal de sa tribu.

Le lendemain, notre départ pour Pétra devait avoir lieu, et ce ne fut pas sans douleur que nous dûmes quitter nos superbes dromadaires pour enfourcher de simples cbameaux , beaucoup moins alertes et beaucoup moins doux d’allure.

Les adieux à nos cbarneliers du Sinaï et aux gardiens de nos coursiers furent touebants. C’est en cette circonstance que les deux soldats qui nous avaient accompagnés reçurent un backebieb qui dé-passait tellement leurs plus belles espérances qu’ils manquèrent en devenir fous de joie, car notre colonel avait compté à cbacun cent francs en pièces d’or de dix fvancs; à chaque petite pièce, leurs yeux s’agiandissaient d’admiration, et, le comple fini, l’Arabe restait la main ouverte et la bouche béante, ne pouvant croire que toute cette fortune

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fût pour lui tout seul : de sa vie enlière il n’avait certainement jamais vu tant d’or à la fois, même en peinture.

^ La joie de ces braves gens était indescriptible, et ils ne trouvaient plus d’expressions assez gigantesques ni assez orientales pour nous témoigner leurs regrets de nous quitter. Une dernière poignée de main, un dernier regard, et de part et d’autre on s’éloigna, se promettant bien de se retrouver un jour, n’importe où.

Xous remontions alors au-dessus du village, dans la direction du nord-ouest, et nous entrions dans une nouvelle enfilade de wadis; les montagnes dont ils étaient formés présentaient l’aspect de plateaux superposés, d’une coloration jaune foncé plus bizarre qu’agréable à l’œil.

Aucun incident ne vint égayer nos premiers campements, si ce n’est l’apparition de bandes de perdrix qui nous fournirent l’occasion de dérouiller un peu nos pauvres fusils, restés muets depuis Fidémine-el-Fayoum. Ces perdrix, grosses comme nos plus belles poules et que les Arabes ne cbassent pas faute de poudre, sont d’une nature différente de nos perdrix d’Europe; leur chair est assez dure, mais nous étions trop heureux de les avoir. Leur couleur grise fait qu’on les distingue d’abord assez difficilement du sol; mais les Arabes ont de bons yeux et ils se faisaient une joie de nous les indiquer.

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