SORTIE DE TETRA
Ici Tuii (les Arabes, exaspéré de notre attitude joviale, réitéra impérieusement sa demande de bak-
« Alessieurs les brigands, messieurs les assassins, \^e vous emportez pas, ajoutai-je; si vous vous ennuyez, nous allons vous réciter Maître Corbeau : c’est simple, c’est grand, c’est pastoral, c’est fait pour vous. «
Alors, toujours du haut de mon dromadaire , je repris avec des gestes assortis et gracieux :
Alaître Corbeau, sur un palmier perclu^,
Tenait en son bec un fromafje. • .
Maître Renard.-
Heureusement, je n’eus pas le plaisir de lui finir ma fable, car notre escorte était arrivée et arrangeait déjà à l’amiable ce singulier contre-temps, qui aurait pu très-mal finir.
O bon la Fontaine, nous te devons ta vie! Xous étions sauvés! Merci, mon Dieu!
Si nous avions eu le temps, c’eût été une joie que de ficeler ces trois brigands et de les amener vivants à Hébron, où nous les aurions pendus nous-mêmes après les avoir fait beaucoup souffrir.
Alais nous avions trop bâte d’arriver pour risquer encore ces complications belliqueuses; elles auraient peut-être compromis le retour de notre sebeik Alak-Boul, et nous ne pouvions pas lui ioiier ce mauvais tour en remercîment des véritables ser-
1»LTRA.
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vices (ju’iJ nous avait rendus. A'oiis toucliions au port, et malgré la nuit froide et humide que nous avions passée dans la houe, jamais on ne s’était levé de si hon cœur. Nous fîmes seller nos chameaux (‘iicore endormis, et coups de pied et de courbache, tout nous semblait bon pour leur faire allonger le pas, ear c’était le jour de la délivrance : nous allions voir une vraie ville avec de vrais habitants.
Nous dûmes d’abord escalader des chemins assez abrupts pour gagner les ruines de Kounnoul ^ ruines qui jouent si bien leur rôle de ruines qu’il n’en reste plus rien du tout; c’est une chose à revoir avec l’architecte du canton, mais nous n’y tenons pas.
De cet emplacement, la vue qui se déroulait à nouveau sous nos yeux valait certainement toutes les ruines , car dans ce panorama merveilleux nous embrassions pour ainsi dire toute la Judée. A notre droite, la mer Morte, et plus loin les montagnes du Gorh allant se perdre à l’horizon au delà du Jourdain; devant nous, la vallée d’Hébron et ses jardins gracieusement suspendus sur des terrasses artificielles.
Ici, la végétation prenait un aspect beaucoup plus sérieux et beaucoup plus gai à la fois. Les arbres alignés, les vignes taillées et les champs soigneusement entretenus, tout cela nous dilatait l’àine à la pensée de revoir des humains qui ne nous aborderaient plus le pistolet sous la gorge.
SüilTIE DE FÉTU A.
Xülrc salisfaclioîi fut grande eu apercevant im Arabe, paysan du village voisin, qui préparait la terre pour rensemencer. (Mêlait le ])reinier que nous voyions travailler ainsi depuis notre bonne ville de Médine t-el-F a ijoiun. Xous avions envie d’aller tous l’cinbrasser et de lui offrir le prix Montyon pour l’encourager au travail, auquel il se livrait du reste si nalurellemcnt , que nous lui aurions paru grotesques et ridicules.
«Ab! monsieur, vous ne nous assassinez pas? Ah ! monsieur, comme vous êtes un brave homme ! ! ! »
Xous mîmes une sourdine à notre attendrissement, et nous reprîmes bientôt toute notre énergie pour taper à tour de bras sur nos chameaux , qui ne comprenaient rien à ces accès de vivacité de nqtic part.
Hébron! Hébron! Hébron!!! criàmes-nous tous à la fois en apercevant les murailles ainsi que les premières maisons de la ville. Christophe Colomb ne dut pas crier Terre ! terre! avec plus de conviction lorsqu’il aperçut le nouvcair monde.
Xous étions en Syrie!
C’csl-à-dire que nous allions tout simplement coucher dans de vrais lits, boire de l’eau fiaîche, manger du pain frais, recevoir des journaux, des lettres et des nouvelles fraîches de deux mois, c’est vrai, mais qui suffirent à nous faire oublier l’eau vaseuse, le pain dur, le mouton brûlé, les insectes, les scor-
PÉTRA
pions, et surtout les frères et amis bédouins, figurants de ce grand cauchemar rouge qui se nommera pour nous Pétra.
Partant pour la Syrie, comme le jeune et beau Dunois...
A bientôt Jérusalem... à bientôt Pellilébem, Nazareth et Damas, cet Orient presque triste, moins brillant, moins pittoresque, c’est vrai, mais plus calme et plus poétique à la fois, où les jambes se fatiguent moins, mais où le cœur et l’esprit ont plus à se souvenir et encore plus à apprendre.