‹ Le Fayoum, le Sinaï et PétraChapitre 46 sur 47 · SORTIE DE PÉTRA · texte numérisé non relu

SORTIE DE PÉTRA

sions adieu à ces cailloux iuliospilaliers pour entrer sur un sol nouveau.

En ciïet, nous quittions à peine ce plateau que nous tombions au milieu de prairies verdoyantes; on y voyait des semblants de sillons, et des fac-similé de culture. Ce n’était peut-être qu’unjeu de notre imagination, mais les plaines de la llcaucc ne sont pas plus vertes ni plus régulières que les prairies qui bordaient alors notre route. Peu d’arbres, mais une profusion inconcevable de fleurs des cbamps. Nos cbameaux eux-mêmes semblaient n’y rien comprendre et se méfier d’une riebesse végétale aussi imprévue et aussi abondante.

Les berbes étaient hautes, nos montures en avaient jusqu’aux genoux, et pendant plusieurs kilomètres nous scmblions naviguer sur un océan de fleurs : coquelicots, bluets, pâquerettes, boutons d’or et clochettes de toutes nuances se balançaient sur leurs tiges, et semblaient nous dire bonjour comme à des amis d’Europe.

Si la nature du sol et de la végétation avait gagné, il n’en n’était pas de même de la température, car bientôt nous fûmes assaillis par un vent glacial et humide qui exagérait pour nous ces souvenirs do la patrie absente.

D’innombrables troupeaux de chèvres et de petits moutons noirs se détachaient comme des îles mouvantes sur cette mer de [)âturages. Un enfant et un

diicii élaicnt souvent les seuls [lardicns de ces milliers d’animaux, dont le bêlement s’entendait au loin comme le bruit d’une armée en marche.

Les montagnes de Syrie se dressaient enfin devant nous; encore quelques jours, et nous allions trouver du pain et de l’eau fraîche à Hébron, en attendant nos lettres de France à Jérusalem. Depuis deux mois la poste n’avait rien pu faire pour nous , et l’on ne saurait rendre l’impatience que nous éprouvions à retrouver des nouvelles après un aussi long sevrage de toute communication. Celte vive préoccupation affaiblit beaucoup pour nous l’admiralion que méritaient ces nouvelles contrées.

Les montagnes que nous avions à notre gauclic étaient entièrement tapissées de verdure; les troupeaux s’y faisaient encore remarquer par les longues plaques noires que leur masse formait de loin : mais ce qui nous intéressait le plus, c’était le campement des Arabes bédouins, propriétaires de ces riches pâturages.

Des milliers de tentes reliées les unes aux autres présentaient l’ensemble d’une mer aux vagues immobiles, et la coloration brune rayée de noir de ces étoffes grossières accentuait le côté sauvage de ces immenses douars, que signalaient à peine quelques feux ou les aboiements des chiens. D’Arabes, peu; mais nous n’en souhaitions pas, nous en avions assez vu. Du reste, ceux-ci conservent la tradition d’une

SORTIE DE l'ETRA.

grande Iiabilude dans l’art de voler, de piller et de détrousser les voyageurs, coinine leurs confrères de Pétra.

Le scheik Mak-lloul, qui devait nous accompagner jusqu’à Hébron, exprimait lui-méme la plus grande méfiance , et nous invitait à ne pas trop nous écartei* des campements, malgré l’air inoffensif des bergers (jiie nous rencontrions.

Le pays fleuri ne manque que de gendarmes pour être parfait, et encore irais-je me fixer ailleurs.

La preuve vint bientôt à l’appui des terreurs ’ ([u’avait manifestées notre scbeik : deux d’entre nous avaient eu l’imprudence de partir trop en avant, malgré les sages recommandations du drogman, et le cbàtiment de notre étourderie ne se fit pas attendre.

Il était environ cinq beures du soir, le jour baissait un peu, lorsqu’au détour d’un chemin creux, mon camarade et moi nous nous trouvâmes en face de trois grands gaillards armés jusqu’aux dents, qui SC placèrent en travers de la route en réclamant impérieusement de l’argent : la position était encore critique; il s’agissait de ne pas devenir les victimes de ces trois nouveaux bandits et de donner au reste d(! notre caravane le temps de nous rejoindre.

Sur l’injonction des trois hommes, mon ami et moi nous commençâmes par nous regarder en portant tout naturellement la main à nos excellents re-

PÉTRA

volvers de Tolède; mais là comme à Pétra, il était encore évident que nous n’aurions pas alTairc qu’à ees trois singes, et qu’au premier coup de feu tiré, nous en aurions bientôt toute une bande à nos trousses. Xotre escorte n’était pas loin, encore fallait-il lui donner le temps d’arriver.

Cette seconde arrestation nous avait paru trèsgrotesque, et loin de nous effrayer, comme cela aurait pu se faire, elle avait excité en nous une folle gaieté.

— Cest des bergers! me cria mon camarade, faut les attendrir par de la belle poésie. Dis-lcur quelques bonnes paroles!

Va pour un discours, pensai-je; si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal; et me bissant sur la selle de mon chameau comme un député à la tribune, je saluai d’abord, puis j’adressai à mes trois terribles auditeurs la harangue suivante :

« Messieurs les brigands, messieurs les assassins, w Oh! mon Dieu! c’est bien simple : vous êtes trois et nous ne sommes que deux; ce n'est pas encore une raison , car nous pourrions vous vider nos revolvers dans l’estomac avant que vous ayez eu le temps de vous en apercevoir, mais bientôt nous aurions sur les bras toutes vos estimables familles, qui ne sont pas loin; aussi aimons-nous mieux vous raconter des histoires pour donner le temps à nos amis d’arriver, w

Page 1