LIVRE PREMIER
posa; pour ne point perdre de temps, de traiter les questions tout en déjeunant; on s'accorda là-dessus facilement, d'autant que Tair et la marche nous avaient singulièrement aiguisé rappétit. Une pierre nous servait de table, sur laquelle chacun de nous disposa au hasard les provisions de son h&vre-sac. Il fallut se coucher à la romaine, sur des lits d'herbes fourmillantes de frémissements qui glissaient vers les fouillis frais, dont était encombré un petit fossé voisin — ruisseau les jours de pluie. Le soleil, filtrant à travers les découpures mobiles du feuillage, voletait et palpitait sur nous comme un es* saina de papillons clairs.
La fraternité de cette agape disposa les cœurs à l'entente. Il fut convenu que, pour cette session, l'un de nous serait nommé président : ses fonctions seraient, non point de diriger la discussion selon un programme tracé, mais d'empêcher les interruptions et de maintenir la parole « aux orateurs ». Une autre difficulté se présentait : comment ouVrirait-on la séance, et qui l'ouvrirait?
Chacun se récusant, on décida de remettre cette tâche à celui qui serait élu président. Il ouvrirait le débat par quelque considération générale qui servirait de point de départ : combattue ou développée , elle donnerait l'impulsion à la controverse. La double énergie de la déduction et de la contradiction ferait sortir dos théories particulières l'Idée générale qui en est Tâme. Cette méthode fut jugée la plus convenable, parce qu'elle était la plus libre.
« — En effet, » dît le poëte Lhoras, « que nous proposons-nous? D'élaborer un programme universel et de chercher la solution pratique, immédiate, à toutes les questions, sociales et politiques, qui occupent le XIX* siècle? N'est-ce pas plutôt de définir Tesprit nouveau qui suscitera à ces questions la seule solution qui puisse les terminer? Voilà ce que nous voulons, si je ne me trompe. Dans le chaos moderne sous lequel elle circule, nous cherchons à poursuivre, à saisir, à définir notre idée, qui nous apparaît comme la raison des choses, la conclusion de rhistoire. Le grand travail du XIX' siècle est d'apaiser enfin, par la conscience qu'elle doit posséder de sa tendance et de sa fin, cette force qui sera un trouble, une douleur, une angoisse, une épouvante, tant qu'elle restera indéfinie et mystérieuse. La connaissance de cette force, que sera-t-elle, sinon le principe d'une nouvelle création? La vertu de ce principe agissant sur ces ténèbres révolutionnaires où nagent, flottant dans l'écume et le bruit de toutes les ruines convulsives du passé, les germes épars et incohérents de l'histoire future, ordonnera la confusion de ce chaos ; elle en disposera les éléments vagues et contradictoires dans la vie supérieure d'une nouvelle époque humaine. Ces groupes similaires, qui se cherchent sans pouvoir s'unir, séparés par la masse des blocs inertes qui brisent leurs affinités naturelles, se joindront, s'agrégeront, se souderont les uns aux autres; sous le pas de l'homme, ils formeront une nouvelle terre d'où jaillira en épanouis-