LIVRE TROISIÈME
nétré du même esprit, travaillera, selon sa force et son instinct, à le réaliser dans sa vie et dans son œuvre. Tant que la conscience universelle ne sera pas vivifiée et transformée par Tidéal commun, la concorde matérielle sera toujours détruite par la dis-, corde des intelligences.
L'humanité, non plus que la nature, ne procède pas des révolutions radicales qui, à une création civile subitement détruite, substitueraient subitement une nouvelle création civile toute formée. C'est par modifications presque insensibles, c'est par lentes transformations que l'homme développe en lui un être perfectible qui s'accroît sans cesse de toutes les forces matérielles, qu'il assimile à sa propre nature; et ces forces, élaborées dans son intelligence et dans sa conscience, se projettent devant lui, en idées lumineuses et providentielles. Le tort de la Révolution française est d'avoir cru que, pour faire naître l'homme nouveau qu'elle a eu la vertu de désirer et do prévoir, il suffisait de supprimer l'homme ancien violemment. Ou plutôt, la Révolution, dans ses principâtix représentants, ne s'est point comprise ellemême : elle a été passion plus que conscience. C'est un cataclysme dans lequel se sont heurtées les unes H aux autres, formidablement, les forces de l'ancienne humanité furieuse et les énergies d'une nouvelle race, lentement préparée à traver^s les siècles et dont l'inévitable puUulation abolira l'espèce ancienne.
La Révolution a été un des moments les plus gi-
gantesques de cotte Genèse sociale qui commence h la Réforme et qui n'est point achevée. Nous n'en sommes peut-être encore qu'à la période tumultueuse; on le voit à la monstruosité de certains êtres difformes qui, n'étant déjà plus des hommes anciens, ne sont pourtant pas des hommes nouveaux ; on le sent aux tremblements du sol et à la pesanteur de l'air encore obscur qui semblent préparer un orage suprême, une dernière convulsion, dans lesquelles s'achèvera enfin l'ordre nouveau qui cherche péniblement à s'établir. Rien de ce qui doit périr ne survivra au vieux monde. Les yeux des hommes futurs ne seront plus affligés ni offensés de ces apparences confuses et de ces êtres hybrides, sortes d'amphibies des deux créations qui se meuvent autour de nous, en amas informes.
Qui ne sent, qui ne sait que tous ces transitoires vont périr? Ils disparaîtront comme ces mystérieuses familles dont la science retrouve les ossements dans les profondeurs de la teiTe, travaillée par tant de révolutions.
Dans ces révolutions terrestres, dont les mythologies nous ont conservé la tradition légendaire, toute une humanité antérieure a disparu comme disparaîtra la nôtre à son tour. Qui nous dit que certains épisodes que nous rencontrons dans les poëmes primitifs ne sont point les épaves d'une époque engloutie? Avec l'Hanoumât et les singes du Ramayana, ne vous semble-t-il pas que vous pénétrez dans un univers gigantesque où vous auriez déjà vécu d'une vie