LIVRE TROISIÈME
matiquement exposer. La théologie, désormais, — car ce mot sera peut-être conservé dans un sens nouveau — est toute expéjimentale. Elle ne discute point les qualités d'un être immuable, infini et parfait, existant solitaire en dehors du monde qu'il a évoque du néant. Elle s'évertue à chercher dans Thistoire la raison qui s'y révèle et à expliquer par la comparaison les conceptions religieuses de l'humanité.
Si donc je ne préjuge point l'existence de Dieu en tant qu'être suprême réalisé et parfait, j'affirme l'idée de Dieu, comme la force de l'histoire et sa fin nécessaire, quoique inaccessible. Au lieu de chercher, en dehors de l'homme et du monde, selon la méthode mystique, un dieu immobile dans sa perfection et toujours égal et pareil à lui-même, j'aperçois dans les moments de l'histoire les moments progressifs d'une création qui ne s'achèvera jamais.
Dieu est une puissance non encore définie et qui cherche à se définir, mais sa définition impliquerait la fin des temps et l'anéantissement des choses. S'il est un Dieu vivant, c'est celui-là qui ne se repose jamais ot qui, haletant à sa propre poursuite, parvient à s'affirmer dans l'âme humaine, d'où il attire la série des choses qu'il meut de sa pensée.
Entendu de la sorte, le mot de Dieu perd tout son danger, aucun autre ne pourrait le remplacer, dans une acception aussi universelle ; et désormais, il n'est plus susceptible d'étonner ni de dérouter les esprits.
— Eh ! eh ! s'écria Malbosc : je n'en suis pas convaincu. Je n'en veux pas à votre idée, mais ce mol me trouble et m'empêcherait presque de la comprendre. J^y trouve à ce vocable un air sournois de menace et d'embûche, qui m'inquiète. Votre explication ne l'innocente point du mauvais sens, que lui ont infligé l'hypocrisie et la superstition : à ce point — et c'est peut-être regrettable pour la commodité du langage philosophique — qu'il rend à mes oreilles un Bon presque faux, même sur les bouches sincères, comme la vôtre. Je vous blâme donc d'employer ce terme équivoque, — d'autant que cette idée de Dieu, que vous substituez à Dieu lui-même, n'est, à la résumer, que la négation mystique de la réalité de Dieu ! c'est-à-dire
Malbosc allait continuer : mais son regard se heurta, par hasard, au sourire de Lhoras, qui s'était levé et, adossé à un arbre, l'écoutait. Malbosc s'arrêta donc et, désignant Lhoras :
— Président, dit-il gravement à Sajols, par pitié, voyez notre poëte! La muse l'emplit et le tourmente : je ne suis pas assez savant en mythologie pour savoir laquelle ; mais il va étouffer d'un discours rentré, si vous ne lui permettez d'ouvrir la bouche. Je demande pour lui la parole.
— Eh oien ! soit, dit Lhoras, j'accepte de la prendre si on m'y autorise.
— Parlez, dit-il, Carascause.
-^ Puisque Carascause y consent , parlez , dit Sajols.
CHAPITKE IV
La Philosophie de l'histoire est la fin des Philosophies.
La philosophie de l'histoire, née dans ce siècle, est le conimencement d'une philosophie universelle dans laquelle s'absorberont toutes les écoles métaphysiques, parmi lesquelles s'est distribuée et divisée la pensée de Thommo. Les vieilles métaphysiques ne peuvent plus être considérées aujourd'hui que comme les moments de la pensée indéfinie qui aspire à se définir dans l'histoire. Les lois générales de l'histoire, abstraites par la science et transformées en idées dans le laboratoire de l'esprit humain, constitueront désormais la seule métaphysique sérieuse et possible. Quelque magnifique que soit l'effort de la pensée individuelle à décrire l'image lies choses, cette méthode, épuisée aujourd'hui, n'ol- !rc plus assez de sécurité.
Ce sera, d'ailleurs, une assez belle tâche, digne de satisfaire l'ambition la plus haute, que celle de formuler Thistoire de Tldée, poursuivie logiquement au-delà du terme actuel oîi elle s'attend à une prochaine transformation. Cette nouvelle conception, qui est l'originalité de notre siècle, ne modifiera pas seulement la philosophie : la poésie et les arts ne trouveront que dans la matière historique les éléments d'une œuvre indestructible. L'art, la poésie et la philosophie ne peuvent rien concevoir de sérieux, et rien exécuter de durable en dehors de rhistoire. L'humanité passée communiquera sa propre puissance à celui qui s'associera à elle et voudra vraiment la connaître en toute sincérité ; car la connaissance est une union mystérieuse qui fait passer, dans celui qui connaît, la force et l'idée de la chose connue. Point de poésie aujourd'hui sans intelligence et sans conscience! Les fantaisies personnelles, les préoccupations égotistes, seront de plus en plus impuissantes à constituer des œuvres durables. Les poètes qui se trouvent incapables d'autres choses ne seront, tout au plus, que des documents pour le philosophe qui cherchera en eux la psychologie des temps maladifs où ils auront pu exister: Mais la sélection et la concurrence vitale auront bientôt détruit cette variété qui est devenue un obstacle aux progrès de l'espèce, et elles susciteront, pour la détruire, les efforts d'une race nouvelle dont le type a déjà apparu dans quelques précurseurs isolés.
Le Révolution sera accomplie lorsque chacun, pé-