‹ Le fédéralismeChapitre 91 sur 160 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

qui, ayant ramassé, de ci delà, des bribes de la doctrine darwinienne, se consolent superbement des désastres de leur patrie, en songeant que si elle a été vaincue, c'est qu'elle devait Tôtre, c'est qu'elle était insuffisamment armée pour la liUte vitale. Ils savent si bien qu'elle doit être vaincue, qu'ils dédaignent de réveiller en eux et en autrui l'énergie de la résistance. A quoi bon? On verra bien, par la fin des choses, si la race est destinée à succomber ou à se relever. Ils commencent par se garer de la lutte et par engager les autres à en faire autant, n'ayant point de scrupule de créer ainsi contre leur race la fatalité d'une incurable contagion. Car, vous diront^ils, ils ne sont point responsables de leur lâcheté; c'est en eux précisément l'effet de la décadence de la race; ils n'y peuvent rien — qu'encourager les autres à être aussi lâches qu'eux, afin que les destinées s'accomplissent. Eux, -cependant, ils s'arrangent à vivre en parasites de la nation ou de la race qui triomphera : Français et Latins, tout ce qu'on voudra, si la fédération romane sort enfin de toutes ces aventures; Allemands ou Slaves, selon que nous serons dévorés par ceux-ci ou par ceux-là. Ils se seront vite conformés, non pas seulement à une autre patrie, mais à une autre race, s'admirant et se congratulant pour cette habile et souple impartialité qui, les préservant des dangers de la lutte, les rendra capables de participer aux joies du vainqueur. Ils survivront ainsi, assurés, satisfaits et tranquilles, à tout le cataclysme d'un monde I Quel plus magnifique commentaire de

leur système ! Quelle preuve plus évidente qu'en définitive la vie appartient aux meilleurs !

« C'est ainsi qu'ils déshonorent une théorie qui, d'ailleurs, ne peut être transportée de l'histoire naturelle danSi l'histoire humaine, sans de grandes modifications ! De cela, nos transformistes, comme ils s'appellent, n'en ont cure. Ils la prennent en bloc, commodément, sans y rien changer, trouvant à ce procédé l'avantage qu'il leur procure une philosophie qui ne leur coûte pasgrand'chose, qui les pose aux yeux de quelques badauds en savants et en novateurs, et leur permet de dissimuler leur nonchalance morale sous les allures magnifiques de l'impartialité et du dédain. —Pour moi, si je retenais quelque chose de cette doctrine, ce serait un enseignement tout contraire : la vie est le prix de la lutte I Donc, luttons, agissons! Développons, par l'eff'ort de notre énergie, toute la vertu de notre race! Qu'elle soit une i*ace de précurseurs, qui force toutes les autres à l'imiter et h tâcher de lui ressembler, en reproduisant le type supérieur qu'elle aura, la première, réalisé. Or, pour cette œuvre, les individus peuvent tout : c'est par eux que commencent les modifications progressives qui s'étendent ensuite, de proche en proche, jusqu'à la race. — Je crois, mon cher Doulouzargues, que cet égoïsme de race est plus avantageux à rbumanité que ce cosmopolitisme philanthropique, dont le moindre défaut est l'impuissance et l'utopie. La vision en est belle. L'espérance de ce futur paradis terresti^e est bonne à l'âme qu'elle repose et qu'elle console

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des accidents de la lutte présente. Cette générosité nous a déjà coûté cher, à nous Français. Pendant que nous étions en train d'embrasser, comme une sœur, la blonde Allemagne, elle nous a donné du couteau dans les reins, par derrière 1 Et le baiser fraternel des deux peuples s'est achevé dans une lutte perfide et implacable dont nous sommes encore tout meurtris. Que deviendrions-nous, grand Dieu I si nous prenions la cause du genre humain et prétendions changer en une paix édénique toutes les haines, tous les préjugés, toutes les civilisations, toutes les idées qui le divisent ! Allez persuader au Peau-Rouge qu'il est votre frère. Tâchez de faire comprendre aux tribus hébétées qui stationnent dans la vie fauve et sauvage, cette belle vie humanitaire qui est, en vous, le résumé d'une civilisation continue de trois mille ans! Supposons qu'elles soient déjà assez humaines pour en avoir le désir, elles niourraient de l'effort qu'elles feraient pour vous comprendre. Ceci n'est point une hypothèse : c'est un fait. Combien de peuplades ont péri ou sont en train de périr misérablement, à cause de la civilisation trop brusquement présentée !

« — Imposée ! dit Doulouzargues.

« — Oui, imposée ! reprit Nabrigas. Je suis loin, croyez-le, d'approuver le système appliqué à ces débris d'humanités antérieures. Peut-être, par d'autres procédés, on aurait pu en sauver quelque chose. Je vois, avec regret, s'éteindre ces types curieux des différentes époques de la vie humaine.

Bien des secrets meurent avec eux. Cette brutalité de rhomme moderne est le crime de Tindustrie. Il a hâte d'exploiter le globe, et Tamour du gain le rend impitoyable aux soupirs de ces humanités qui meurent tristement, les yeux pleins d'anciens rêves que nous ne nous donnons même pas la peine de lire ! Je déplore cela ; mais Tunivers ne m'appartient pas ; je ne puis en usurper la police. Tout ce que je puis, c'est de tâcher que, par leurs doctrines et leurs actions, ma race et mon pays enseignent aux autres peuples la compassion et la justice. Voilà à quoi doit se borner, aujourd'hui, ce beau rêve de la fraternité universelle des hommes. Demander plus, c'est demander trop, au préjudice de notre propre famille qui vaut bien aussi notre pitié et notre intérêt... Ah! ne lui proposez pas, je vous en prie, un rêve trop séduisant 1 Elle n'a que trop de penchant à ces magnanimités qui la ruinent, et à ces engouements dont la prudence de ses ennemis profite pour la surprendre et l'exténuer ! Elle se fatiguerait dans le vague, au lieu de s'atteler résolument à sa tâche du jour. Ses efforts, toujours trompés et vainement recommencés, n'auraient pour résultat que de la laisser en un énervement qui la rendrait incapable de travailler efficacement à sa propre destinée. Je le répète, il est loisible — je le leur demande même — à la poésie et aux arts de nous consoler, quasi religieusement, par cette vision de l'humanité future, réunie et reposée enfin dans la concorde de toutes ses forces ; mais ce n'est pas là encore une œuvre politique, c'est un désir. »

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