EMPLOI DU TEMPS
Il ne peut suffire de remplir les heures, il faut apprendre aux enfants à les employer fructueusement.
La plupart des femmes ne perdent pas positivement leur temps ; elles ne restent pas oisives, elles n'aiment pas le farniente. Pour peu qu'elles aient la plus simple notion du devoir, elles ont au moins l'intention, chaque matin, de remplir une tâche. Mais trop souvent l'empressement excessif, l'impatience, ou le caprice, le désordre, le découragement rendent leur bon vouloir stérile.
Il en est encore qui, semblables à la mouche du coche, se montrent affairées, empressées. On ne peut les saisir ; à peine ont-elles le temps de vous écouter. On les voit partout, mêlées à tout ; elles semblent porter le monde, ou tout au moins le diriger. En réalité, elles n'arrivent à rien, sinon à embrouiller, à emmêler ce dont elles prétendent s'occuper. Tout ce qu'elles font
OU croient faire est mal fait ou reste inachevé'. Elles le constatent quelquefois, et s'en désolent alors, sans toutefois en chercher le remède ; ou, ce qui est pire encore, elles se font l'illusion d'une activité parfaite, et, se targuant de ce qu'elles n'ont pas fait, se complaisent dans le sentiment erronné de leur mérite.
Ce qui leur manque, ce n'est ni l'activité, ni le sentiment du devoir, ni môme la bonne volonté : c'est de regarder ce devoir en face, de le classer dans l'ordre et la justice, et d'appliquer cette bonne volonté judicieusement, avec persévérance, ne pensant qu'à ce qu'elles font actuellement et ne l'abandonnant pas pour d'autres tâches.
Il y a encore un obstacle au bon emploi de sa vie : c'est l'habitude de la flânerie, qui perd le temps par parcelles. Si l'on recueillait toutes les minutes qui restent inoccupées dans certaines existences^ on serait effrayé du nombre d'heures et de jours qu'elles composent. Qui n'a entendu raconter l'histoire du livre que le président d'Aguesseau composa en mettant à profit les quelques minutes pendant lesquelles la présidente le faisait attendre avant chaque repas?
/ Il faut administrer le temps comme l'argent, avec ordre, économie, parfois aussi avec générosité.
En effet, le temps est un capital qui doit porter des intérêts, qu'il faut soigneusement ménager et judicieusement employer. « Si vous aimez la vie, ne gaspillez pas le temps, car la vie en est faite. » Lorsqu'on déduit d'une existence, même très longue, les heures des repas et celles du sommeil,, que reste-t-il pour soi et pour les autres? C'est une raison pour ne pas perdre son temps, et quand je dis perdre, je ne parle pas, encore une fois, de Toisiveté absolue, mais de l'emploi mauvais ou inutile.
Et c'est en ménageant le temps qu'on pourra, à un moment donné, en être prodigue, de même que l'on ne trouve de véritable générosité que chez les gens sagement économes. C'est chez les femmes soigneuses de leurs heures, appliquées à les bien employer, qu'on trouve les grands loisirs de la charité et les facilités de l'étude. On a dit plaisamment que les gens qui ont le moins de temps sont ceux qui n'ont rien à faire ; on peut affirmer que les personnes les
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plus occupées sont celles qui trouvent du temps pour tout.
Apprendre à vos filles le bon emploi du temps, ne pas permettre qu'elles le gaspillent, leur inspirer Téloignement de la flânerie comme l'horreur de la frivolité, c'est assurer la fécondité et l'utilité de leur vie.
Parmi les leçons qu'on leur donne, il y a, j'aime à le penser, des leçons de coupe. C'est un grand art que de disposer un patron sur une étoffe ; une main vraiment féminine prend un plaisir ingénieux à tourner, à retourner ce patron, de manière à employer le moins d'étoffe possible, ou à épingler sur cette étoffe le plus grand nombre de pièces. C'est là ce qui se passe pour nos journées. La matière en est restreinte, et ce que nous avons à y faire tenir considérable. Mais en combinant nos diverses occupations, et surtout en ne perdant pas une parcelle de ce qui est si peu abondant, nous arriverons au résultat désiré.
l6S LE FÉMINISME DE TOUS LES TEMPS