‹ Le féminisme de tous les tempsChapitre 22 sur 78 · SEVERITE · texte numérisé non relu

SEVERITE

Pour former une femme qui doit avoir charge d'âmes, il faut sans doute de la fermeté. C'est

un axiome en éducation qu'il ne faut rien promettre qu'on ne tienne, punition ou récompense, et qu'il ne faut faire aucune défense qu'on ne maintienne, afin que l'enfant puisse incarner Téducalrice avec la règle, et trouver autour d'elle le devoir, toujours immuable, inflexible, comme une muraille solide, et non comme une barrière qu'on lui laisse abaisser ou franchir à son gré.

Mais il ne faut pas oublier que la mission de la femme comporte la douceur. Elle sera destinée à exercer son influence surtout par l'amour. C'est dans ce sens qu'il importe de la former. Ses principes doivent être inflexibles, mais sa manière d'être imprégnée d'une certaine suavité.

C'est donc par la douceur et la tendresse qu'il faut la préparer.

Beaucoup de parents s'imaginent que la dignité, la majesté paternelle ne sont pas compatibles avec cette tendresse. Ils ne croient pas non plus que les démonstrations d'affection puissent se concilieravee ce devoir de reprendre, de punir, qu'il faut exercer à l'occasion; de là un ton sec, tranchant, sévère, une habitude des menaces, une tendance voulue à la critique qui n'en pèchent pas l'amour d'exister, mais qui empêchent trop souvent l'enfant de le reconnaître et de le sentir.

On dirait que certaines mères croient avoir affaire à des monstres que la sévérité, les châtiments, les coups, même, peuvent seuls dompter. Elles vont jusqu'à réprimer, sous prétexte de respect, les manifestations de leur tendresse enfantine.

« Je veulx mal à cette coustume, dit Montaigne, d'interdire aux enfants l'appellation paternelle (i), et leur enjoindre une estrangure, comme plus reverentiale, nature n'ayant volontiers pas suffisamment pourveu à nostre auctorité. Nous appelions Dieu tout puissant^ Pere^ et desdaignons que nos enfants nous en appellent... Quand je pourrois me faire craindre, j'aymerais encores mieulx me faire aymer...

« Feu M. le mareschal de Montluc, ayant perdu son fils, qui mourut en l'isle de Madères... me faisoit fort valoir, entre ses aultres regrets^ le desplaisir et crevé cœur qu'il sentoit, de ne s'estre jamais communiqué à lui... « Et ce pauvre garson, disoit-il, n'a rien ueu de moy qu'une contenance renfrongnée et pleine de mespris ; et a emporte cette créance que je n'ay sceu ny l'aymer ny l'estimer selon son mérite... Je me

(i) Inutile de rappeler qu'autrefois les enfants appelaient leurs parents Monsieur et Madame.

suis contrainct et géhenne pour maintenir ce vain masque, et y ay perdu le plaisir de sa conversation... et il n'a jamais receu de moi que rudesse, ny senty qu'une façon tyrannique. » Je ne résiste pas au plaisir de citer encore : « J'accuse toute violence en l'éducation d'une âme tendre, qu'on dresse à l'honneur et la liberté. 11 3' a je ne sçais quoy de servile en la rigueur et la contraincte ; et tiens que ce qui ne se peult faire par la raison, et par prudence et addresse, ne se faict jam.ais par la force. On m'a ainsin eslevé ; ils disent qu'en tout mon premier aage, je n'ai tasté des verges qu'à deux coups, et bien mollement. J'y deu la pareille aux enfants que i'ay eu ; ils me meurent touts en nourrice ; mais Leonor, une seule fille qui est eschappée à cette infortune, a attainct six ans et plus, sans qu'on ayt employé à sa conduicte, et, pour le chastiement de ses faultes puériles (l'indulgence de sa mère s'y appliquant ayseement), aultre chose que paroles, et bien doulces ; et quand mon désir y seroit frustré, il est assez d'aultres causes ausquelles nous prendre, sans entrer en reproche avecques ma discipline, que je sçais estre juste et naturelle. »

Fénelon, ce maître incomparable, a dit : « La crainte est comme les remèdes violents qu'on

emploie dans les maladies extrêmes ; ils purgent, mais ils altèrent le tempérament et usent les organes. Une âme mene'e par la crainte en est toujours plus faible (i). »

Il faut, autant qu'on peut, prévenir plutôt que sévir, former pour n'avoir pas à réformer.

De plus, tous les grands éducateurs sont d'accord qu'il faut fermer souvent les yeux au moins sur les fautes d'étourderie, de légèreté^ échappées à la faiblesse de l'enfance, mais n'a3'ant pas un caractère vicieux.

« Il fjut bien se garder, écrit M"^^ de Maintenon (2), de punir toutes les fautes de vos filles ; les pénitences deviendraient communes et ne feraient plus d'impression. Il faut laisser passer beaucoup de fautes sans faire semblant de les voir ; il faut quelquefois les punir en marquant qu'on les voit, faire semblant de les écrire, prendre un air sérieux sans dire un mot : il y a des tilles mortifiées par un ton, par un geste. Il falit, en d'autres temps, les reprendre en public ;

(i) Educ. iles filles.

(2) Lettre à une v^ Maîtresse des Vertes.

une autre fois, les corriger en particulier par des avis de piété ; enfin, il n'y a rien où il ne faille plus de diversité ; on ne peut là-dessus faire des règles ; le bon sens en doit décider... »

« Elle écrivait à M"'^ de Grucl : « ^^ous parlez à vos enfants avec une sécheresse, un chagrin, une brusquerie qui vous fermera tous les cœurs. 11 faut qu'elles sentent que vous les aimez, que vous êtes fâchée de leurs fautes dans leur propre intérêt, et que vous êtes pleine d'espérance qu'elles se corrigeront. Il faut les prendre avec adresse, les encourager, les louer; en un mot, il faut tout employer^ excepté la rudesse, qui ne mène jamais personne à Dieu. »

Et elle disait encore : « Il faut épuiser la raison et la douceur avant d'en venir à la rigueur. »

Alléguerez-vous que ce système de bonté exclut toute punition salutaire ? Non sans doute ; mais je voudrais l'amour toujours présent. L'enfant, qui a la notion instinctive de la justice, sent que cette justice, pour être parfaite, doit faire la part de son âge, de sa légèreté, de sa faiblesse.

Il a aussi la notion de l'amour ; qu'il vous sente afflige'e lorsque vous sévissez, et toute prête à oublier et à pardonner.

Enfin, qu'il reconnaisse votre désintéressement dans la répression ; qu'il sache bien que le châtiment n'est jamais une vengeance, mais a pour unique but son perfectionnement.

Etliieatioii domestique

Après avoir critiqué rencombrement des études, et déconseillé ce qu'elles offrent d'inutile, c'est-à-dire ce qui ne sert qu'à meubler la mémoire sans exercer aucune action sur le jugement, l'intelligence, la conduite, ni même l'agrément de la vie, — après avoir, d'autre part, combattu les objections que certains esprits formulent encore contre la culture féminine, nous essaierons de compléter le programme que nous nous sommes tracé en abordant un sujet plus humble, 'mais indispensable : les qualités pratiques nécessaires à une femme dans son ménage!

En parler, ce sera en quelque sorte résumer ce que nous avons dit : il ne faut ni négliger une partie si importante, ni en faire Tunique but de la vie. Je dois ajouter que de nos jours, avec les nouvelles tendances qui, en somme, sont prédominantes, c'est presque un plaidoyer

qu'il faut faire en faveur de ce que j'appellerai réducation domestique.

Il est, en effet, nécessaire de conside'rer tous les aspects du rôle que les jeunes filles seront appelées à remplir. On en fait trop souvent des êtres de luxe, incapables d'entrer de plain-pied dans la vie ordinaire, et d'y adapter leurs connaissances transcendantes. Elles ont suivi un cours d'hygiène ; mais ont-elles appris les soins vulgaires et modestes que réclament un malade ou un enfant ? Elles ont assisté à des expériences de chimie ; mais distingueront-elles seulement les substances en usage dans leur cuisine ou leur lingerie? Les mathématiques les aurontelles mises en état d'établir un budget et de régler leurs comptes ? Et enfin, si savantes qu'elles soient en botanique, connaissent-elles seulement le tilleul destiné à une infusion ?

Ne leur parlez pas de confectionner les vêtements de leurs enfants ; bien qu'elles aient peutêtre suivi un cours de coupe et de couture, la pratique et l'habitude leur manquent. Ne leur demandez pas davantage de remplacer une domestique absente, de former une cuisinière inhabile, de soigner un mari souffrant. Cela, personne ne le leur a appris : et cependant, c'est indispensable.

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Certes, un mari aimera à causer avec une femme instruite ; mais en dehors ou à côté de cette satisfaction, il cherchera dans son ménage ce que cette femme n"a pas toujours été mise en état de lui donner. Quelque éthéré qu'on puisse être, il faut qu'une maison soit propre, ordonnée, élégante dans une certaine mesure, — que les enfants soient élevés et soignés, — que la table soit convenablement servie, les domestiques dirigés, etc. 11 faut que le mari lui-même se voie l'objet de soins et d'attentions, qu'il trouve, en un mot, autour de lui, le confort, l'ordre et l'agrément. Sans ce cadre, le reste est peu prisé, et c'est là ce dont je voudrais convaincre à la fois les mères et leurs filles.

Si le côte scientifique a fait tort, de nos jours, à la vraie culture de l'esprit, de l'imagination et du jugement, à toutes ces grâces intellectuelles qui contribuaient jadis à faire ce qu'on appelait « une femme accomplie », il a plus encore, peutêtre, nui à cette expérience pratique de la vie, indispensable à toutes les femmes, et qui, quoi qu'on pense, s'allie beaucoup plus naturellement avec une certaine dose d'idéal qu'avec I l'enflure de la science.

Les éducateurs modernes ont senti cette lacune. Peut-être en ont-ils fait une expérience

personnelle, et se sont-ils avoué qu'en telle circonstance pouvant se produire dans un ménage non doué de fortune, il serait bien agréable de trouver leur femme ou leur fille capable de cuire leur côtelette ou de rattacher leurs boutons. Comme les cours sont à la mode, on a essayé de créer des cours de cuisine et de couture. Mais les résultats n'en sont guère brillants. Le meilleur cours, sachez-le bien, vous toutes, mères de famille, c'est votre maison. Je vous fais Thonneur de croire que vous dirigez de près votre ménage. Celles d'entre vous dont la situation est modeste y sont tenues par nécessité; pour toutes, c'est un devoir strict. Mais qu'on y prenne une part directe ou qu'on surveille simplement les rouages de la maison et l'exécution des ordres, qu'on a donnés, il faut absolument posséder la science domestique, et même une certaine expérience pratique. C'est là ce dont vous devez faire part à vos filles, sans craindre d'enlever à leurs études un temps qui^ croyez-le, ne sera pas perdu. Initiez-les à la manière dont vous agissez. Qu'elles se rendent compte de la façon dont vous organisez les repas, dont vous combinez les dépenses de l'office. Envoyez-les à la cuisine ; qu'elles examinent les mets dont les reliefs peuvent être utilisés, qu'elles sachent ce

qui doit être raisonnablement consomme de charbon, de beurre, de sucre, etc. ; qu'elles regardent faire la cuisinière; qu'elles essayent elles-mêmes, à l'aide d'un livre, un entremets, un gâteau, voire même une sauce. Dans un autre ordre de choses, qu'elles apprennent à s'occuper du linge. Qu'elles sachent repriser, mettre une pièce, savonner une broderie délicate, blanchir une dentelle, manier au besoin le fer à repasser. Ces connaissances modestes peuvent ne pas leur servir dans leur propre ménage ; soit ; elles leur donneront du moins plus d'autorité pour commander, contrôler, reprendre. Et d'ailleurs, quelle est, à notre époque, la femme qui puisse se dire assurée de ne pas travailler de ses mains PJEn s'exerçant à ces humbles et utiles labeurs, on se met en mesure d'abord d'épargner un argent qui, faute d'expérience, est souvent gaspillé, puis d'assurer à son foyer le confort et la paix domestique.

Etes-vous étonnées de l'association de ces deux mots : confort et paix, qui expriment des choses très différentes ? Il est cependant incontestable qu'un certain bien-être procure, dans une large mesure, la tranquillité et le bonheur du foyer. Un mari qui ne trouve autour de lui qu'incurie et désordre sera évidemment de mau-

vaise humeur. De la mauvaise humeur aux reproches, aux querelles,, il n'y a qu'un pas, presque irrémédiablement franchi. Que de ménages désunis seraient restés heureux si la femme avait su coudre, surveiller un dîner et établir un budget ! ^

TRAVAIL A l'aiguille

Une femme qui ne travaille pas néglige un devoir essentiel, de même qu'elle se prive d'un de ses plus grands charmes.

Un devoir ? Oui vraiment, c'en est un. L'Ecriture, dans l'admirable portrait de la femme forte, n'a pas seulement signalé l'activité de ses mains, elle s'est plu à détailler avec une sorte de minutie et de complaisance tous les genres de travaux qui peuvent convenir à l'adresse féminine : « Elle a cherché la laine et « le lin, et les a travaillés avec des mains sages et « ingénieuses... Ses doigts ont pris le fuseau... « Elle a fait de riches tapisseries ; elle s'est re- « vêtue de pourpre et de lin... Elle a fait des « étoffes très fines et des ceintures qu'elle vend <aux marchands de Chanaan... »

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Et dans ces textes sont compris tous les travaux qui correspondent aux devoirs divers delà femme : la toile filée et les tapisseries tissées pour le bien-être et l'ornement du logis, la pourpre et le lin consacrés au juste soin de la parure, la laine pour les pauvres et pour les domestiques qui, l'hiver « ont double vêtement », les étofles et les ceintures confectionnées et vendues pour procurer ou accroître légitimement les ressources de la famille.

On n'apprend pas d'une manière assez formelle aux femmes que le travail est un devoir strict/que compagnes et aides de l'homme, elles doivent aussi gagner leur pain et connaître, au moins au figuré, cette sueur qui signifie l'effort et une certaine fatigue physique, châtiment de la grande prévarication. La fortune n'en dispense pas : qu'on trouve le pain quotidien à sa portée ou qu'on doive se le procurer^ il faut le gagner, le mériter. Et si la peine attachée dans une certaine mesure au travail est la punition du péché, le travail en lui-même est le besoin, le noble besoin d'une créature active, et il constitue un

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bienfait et un progrès, aussi bien qu'un mérite pour qui s'y livre franchement.

Dira-t-on que le travail intellectuel suffît aux femmes r Non, ce n'est pas assez; rien ne remplace les occupations modestes, pratiques, essentiellement féminines sans lesquelles la femme n'est pas complète, et qui sont bien l'instinct de toute l'humanité, puisque, de tout temps, on a vu aux mains des femmes l'aiguille ou le fuseau ; c'est la grande tradition qui se poursuit à travers les siècles.

Est-il nécessaire de dire l'importance de ce ^travail ? Ce serait tomber dans le lieu commun de détailler les avantages et l'économie que procure l'adresse féminine. Si l'on faisait le relevé de l'argent qu'une aiguille industrieuse épargnerait dans un ménage modeste, on serait effra3'é du total. Et qui peut, de nos jours, se fîatter de pouvoir toujours pa3'er les services et les travaux d'autrui ?

Si les jeunes filles étaient capables de confectionner seulement une partie de leurs vêtements, les jeunes gens qu'épouvante le budget d'un ménage seraient moins nombreux. Si leslemmes savaient, par leur industrie et leur activité, maintenir dans leur maison l'ordre et l'élégance, il y aurait moins de maris à déserter le foyer.

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Enfin, si les doigts qui restent si volontiers oisifs, ou s'égarent sans talent et sans but sur les touches d'un piano « travaillaient la toile et la laine «, on verrait moins de malheureux souffrir du froid, ei le goulTre fait de haine et d'envie qui sépare les classes serait moins béant.

Ce n'est pas tout. Le travail à l'aiguille est plus salutaire qu'on ne le pense à l'organisation féminine.

Les femmes sont rarement capables d'un crfort intellectuel très prolongé. Elles ne peuvent, sans énervement ou sans fatigue, lire ou étudier du matin au soir, d'autant moins que leurs occupations d'esprit, forcément sédentaires, ne comprennent pas les diversions extérieures qui reposent les hommes au cours même de leurs labeurs. Le travail des mains a le double avantage de reposer leur esprit et d'occuper leur imagination.

Ici, je gage que plus d'une lectrice m'arrête. Il y a, en effet, une idée généralement reçue, presque universellement adoptée : non seulement on nie l'effet calmant des occupations purement manuelles, mais même on les associe

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à un redoublement de surexcitation. On a dit, répète', écrit sur tous les tons qu'on « coud bien des choses avec son aiguille, — que la folle du logis bat d'autant plus la campagne que les doigts s'agitent plus vite, — que l'activité physique rend presque morbide l'activité de la pensée, etc., etc. ».

Eh ! bien, m''appuyant non seulement sur l'opinion de la plupart des femmes que je connais, mais sur une expérience personnelle déjà longue^ je m'inscris en faux contre ce préjugé.

Il est vrai qu'un travail purement mécanique, machinal, peut laisser carrière à l'imagination, mais il ne la surexcite jamais, et les folles idées qu'elle poursuit, elle les caresserait aussi bien /^si les doigts laissaient tomber l'aiguille ; elle les suivrait souvent à travers l'étude elle-même, et surtout à travers les courses, les sorties sans \but, les rêveries oisives.

Mais je me hâte d'ajouter qu'il est rare qu'un ouvrage quelconque soit purement machinal. Il y a une quantité de travaux qui nécessitent de l'attention, qui excitent de l'intérêt, qui absorbent, qui amusent. Même lorsqu'il s'agit d'un labeur monotone, une femme vraiment féminine s'y intéressera, prendra plaisir à la régularité du point, à la rapidité du mouvement. Cela occu-

pera certes l'esprit plus que de ne rien faire, et lui donnera en tout cas, une activité de meilleur aloi. Mgr Dulong de Rosnay disait que les femmes ont beaucoup plus d'esprit quand elles travaillent. Elles ont aussi beaucoup plus de grâce; c'est leur terrain, et c'est un de leurs charmes.

Je voudrais que toute mère habituât sa fille à travailler, et lui fît prendre goût à l'ouvrage. Mais pour cela, il faut éviter l'excès et l'ennui. Un grand nombre de maîtresses sont persuadées que le meilleur moyen d'apprendre, c'est de défaire et de refaire jusqu'à ce qu'on ait atteint un résultat satisfaisant. Si vous voulez faire passer à vos filles des heures dont l'ennui les accablera dans le présent et dont le souvenir les hantera dans l'avenir, vous n'avez qu'à adopter cette méthode. Elle a un résultat radical : c'est de dégoûter, peut-être pour toujours, une femme du travail à l'aiguille.

Je me souviens d'une petite fille qui, en trois ans de pension, n'eut jamais entre les mains qu'une chemise. C'était le travail de Pénélope ; elle était condamnée à découdre, un jour, ce

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qu'elle avait imparfaitement cousu la veille. Traînant dans un pupitre, criblée de piqûres, fanée, salie, fripée, cette pauvre chemise offrait un aspect lamentable ; au bout des trois ans, l'enfant, devenue jeune fille, l'emporta, inachevée, pour la jeter au fond d'un tiroir.

Il faut tenir un grand compte du besoin de changement qu'a l'enfance. Donnez à vos filles un objet qu'elles puissent confectionner très vite; ne leur faites i^ien découdî'e ; qu^eîles i^ecommencent les points défectueux sur un objet différent. Ceci a l'air d'un détail oiseux : on n'imagine pas, cependant, de quelle importance il peut être. Il s'agit, avant d'exiger une certaine correction, d'inspirer le goût du travail. La correction, la perfection même viendra après. Variez le travail : qu'il ne consiste pas toujours dans la peu attrayante couture. Stimulez l'écolière en lui proposant un but : un petit bonnet pour un enfant pauvre, une pelote à épingle ou un dessous de lampe pour une personne qu'elle aime, une robe pour sa poupée. L'enfant est en germe une femme, et comme telle, elle ne s'intéressera qu'aux choses où elle met un brin de sentiment.

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11 y a, enfin, à tenir compte de la direction du travail.

Naturellement, il dépendra des aptitudes et des situations. La femm.e riche, qui consacrera son aiguille à ses amis, à sa maison^ aux pauvres, n'est pas tenue de coudre aussi bien et aussi vite (quoiqu'elle doive l'apprendre) que celle qui est obligée, par sa position, de confectionner son linge et ses vêtements. En outre, il y a aujourd'hui des objets qu'il est presque plus avantageux d'acheter que de faire soi-même, à cause du temps qu'ils exigent. Je voudrais qu'une jeune fille destinée à une position modeste sût faire un peu de tout : il lui sera certainement plus utile de tailler une robe, de chiftbnner un chapeau, de réparer ou de transformer un vêtement, que de piquer avec une perfection exagérée^ ou de passer une demiheure sur un mètre d'ourlet.

Toute jeune fille devrait exercer son adresse sur des étoffes à bon marché, sans se déconcerter des écoles : elle y trouverait un réel plaisir en même temps qu'une sérieuse économie.

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Encore un mot sur un sujet qui a une si grande importance et doit occuper une si grande place dans la vie des femmes.

Ce n'est pas assez de travailler^ c'est-à-dire de remuer ses doigts et de faire passer de la laine sur un crochet, ou une aiguille dans une pièce d'e'tofïe : il faut encore travailler utilement.

On a dit que faire des riens e'quivaut à ne rien faire, (^e n'est pas tout à fait vrai, et j'aime beaucoup mieux les travaux, même inutiles, que l'oisiveté. Mais on voit certaines femmes consacrer un temps conside'rable à des travaux insignifiants, à des dentelles, par exemple, qui se vendent moins cher dans les magasins, sans parler de la dépense de temps. Vraiment, ce n'est pas là une occupation, mais un délassement.

Il est indispensable de donner un but à ses travaux. Ce but peut varier à l'infini. En outre des ouvrages nécessaires ou utiles dans le vrai sens du mot, il y a le travail pour les pauvres, dont toute femme chrétienne devrait se faire une obligation, puis l'ornement de la maison,

qui a pour objet le plaisir de tous, puis les ouvrages qui doivent faire plaisir aux autres, ces jolis cadeaux qui, bien véritablement, entretiennent l'amitié, et que les loisirs d'une jeune fille permettent si bien.

Mais il y a un abus dont le travail à l'aiguille est souvent l'occasion : on le fait trop servir à la satisfaction de la coquetterie. Autant on doit approuver et même respecter la femme qui consacre son adresse et son activité à cpnfectionner ses vêtements ou ceux de ses enfants, autant il faut blâmer l'excès chez celle qui, sous prétexte qu'elle épargne des façons, voue une grande partie de son existence à multiplier ses toilettes, et qui se forge un devoir erronné et un mérite illusoire en travaillant comme une mercenaire... pour satisfaire sa coquetterie ou sa vanité maternelle. C'est un travers fréquent dans les situations modestes. On entend souvent dire : M"^ X. a toutes les semaines une robe neuve. — Oh ! c'est elle qui les fait... Une jeune fille charmante, d'une extrême capacité : elle travaille sans cesse.

Ne serait-elle pas plus charmante, et surtout ne montrerait-elle pas une capacité plus vraie en ne confectionnant que le nombre de toilettes vraiment nécessaires, et en employant

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d'une autre façon des heures dont il faudra un | jour rendre compte? !

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