L EGLISE ET LA FEMME
Dès lors, nous voyons la femme tendrement honore'e. Elle monte sur les autels. Le nom des martyres et des vierges est prononcé au moment le plus auguste du sacrifice; les veuves sont chargées par l'F^glise naissante de répandre ses aumônes; les actes d'une Perpétue deviennent une des pages les plus vénérées de ses mart}-rologes.
Un des premiers Pères, Clément d'Alexandrie, se faisant l'écho de son siècle, glorifie la femme et l'appelle au banquet de la science ; dans un de ses ouvrages, il énumère les femmes grecques qui se sont occupées de philosophie, et semble donner leurs labeurs en exemple.
« Les filles de Diodore, dit-il, excellaient dans la dialectique... Plusieurs femmes suivaient les cours de Platon ; les leçons d'Aspasie ne furent pas inutiles à Socrate, et je ne compte pas les femmes qui ont excellé dans la poésie et la peinture. »
Et, voulant aux chrétiennes toutes les gran-
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deurs, il conclut que « l'étude de la philosophie est donc un devoir pour les femmes comme pour les hommes ».
Or, Clément d'Alexandrie, comme les anciens, entendait par philosophie l'étude de toutes les sciences comme la pratique de toutes les vertus.
C'est ainsi, encore, que la glorieuse Catherine d'Alexandrie comprenait ce mot lorsqu'elle disait devant ses bourreaux :
« Je me suis exercée dans toutes les parties « de la rhétorique, de la philosophie, de la géo- « métrie et des autres sciences. »
Il faut lire les lettres de saint Jérôme pour constater à quelle culture était parvenue la femme dans cette société romaine, déjà profondément christianisée. Ses lettres, ses conseils, ses avis, ont cette particularité curieuse qu'il peint tour à tour la vierge, l'épouse, la veuve, la religieuse, telles que les avaient déjà pétries trois siècles de foi.
Et quels types merveilleux de pureté, de tendresse, de maternité, de dévouement, de noble intelligence, de science religieuse, d'avidité de connaître, il fait passer devant nos yeux ! C'est Marcella avec sa communauté de l'Aventin, étudiant l'Ecriture sous la direction de Jérôme.
C'est Paula, la veuve^ la mère par excellence, qui aimait et pleurait à l'excès, qui se dépouillait pour les pauvres^ et qui, malgré ses oraisons et ses œuvres de charité, trouvait des heures sans nombre à consacrer à l'étude, et se jouait des difficultés de l'hébreu. C'est Eustochium, sa fille, l'émule de ses travaux comme de ses vertus; — c'est Laeta, sa belle-fille, qui demandait au saint déjà avancé en âge un traité d'éducation pour sa fille, la petite Paula, et à qui nous sommes ainsi redevables des pages à la fois austères et tendres, charmantes et naïves tombées de la plume du vieil athlète.
Et pourrions-nous ne pas nommer ici Monique, cette épouse modèle, cette mère incomparable, à qui nous devons le grand Augustin ? Si vraiment femme qu'elle fût, elle avait nourri son esprit d'une si vivifiante doctrine qu'elle se mêlait parfois aux conférences d'Augustin et de ses amis, et leur arrachait des cris d'admiration.
« Un jour, elle entra dans la chambre de son fils au moment où l'on traitait de profondes questions : elle demande le sujet de la conversation. Saint Augustin prie le secrétaire de relater l'incident. — Comment ! dit sainte Monique, mais jamais vous n'avez vu des femmes intro-
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duites en ces sortes de discussions. — Je méprise le jugement des orgueilleux et des sots, reprend saint Augustin; soyez sûre, ma mère, que plusieurs seront enchantés d'apprendre que vous faites de la philosopliie avec moi (i). »
Lorsqu'Augustin, après sa conversion, se retira avec quelques amis et quelques disciples d'élite aux environs de JMilan, dans cette villa de Cassiacum dont le souvenir est consacré par ces immortelles conférences, Monique était là encore, mêlant aux discussions des paroles si lumineuses que « tous les assistants », dit Augustin, « oubliant son sexe, croyaient entendre quelque grand homme assis au milieu d'eux ». Il s'émeut un jour de tendresse et d'admiration, en s'écriant « qu'elle a touché un des sommets de la philosophie, et s'est rencontrée avec Cicéron ».
Ce même siècle vit Thérasia aux côtés de Paulin ; sainte et intelligente, elle fut la digne et brillante épouse d'un saint, le plus célèbre des disciples d'Ausone. Et un peu plus tard, la femme de Boëce, Elpicia, composait des hymnes adoptées par la liturgie romaine.
(i) Mgr Bougaud. — Fie de sainte Monique. Citation de saint Augustin.
Lorsque les invasions des barbares, qui devaient changer la surface du monde, le troublèient d'abord assez profondément pour lui donner un aspect de chaos, il y eut encore des femmes qui, sous la protection de l'Eglise, conservèrent une haute culture intellectuelle.
Dans son étude magistrale sur les religieuses anglo-saxonnes, Montalembert note en passant que ce fut chez nous, dans la patrie de la reine Berthe, de la première reine chrétienne des Anglo-Saxons, que vinrent se former les premières religieuses d'Angleterre. La France fut donc leur berceau.
■ Elles eurent ceci de remarquable, en dehors de leurs vertus et de l'influence civilisatrice qu'elles exercèrent sur les mœurs, qu'elles interprétaient surtout par l'étude l'obligation du travail qui leur était imposée : sans négliger les occupations propres à leur sexe, dans lesquelles elles avaient acquis une grande réputation, elles transcrivaient les manuscrits, les enluminaient, lisaient et étudiaient les Livres saints, les Pères de l'Eglise, et même les auteurs classiques. Toutes, ou à peu près toutes, devaient savoir le latin. Elles s'écrivaient dans cette langue de couvent en couvent ; quelques-unes savaient le grec... Ainsi se formèrent ces reli-
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gieuses instruites qui écrivaient à saint Boniface, l'apôtre de l'Allemagne, et transcrivaient pour lui les ouvrages dont il avait besoin, La correspondance du saint révèle l'intensité de ce mouvement intellectuel. Sainte Lioba, qui partagea ses missions, était poète, et Boniface l'aimait, dit son biographe, à cause de la sûreté de son érudition.
Saint Aldhelm appelait les religieuses de Barking : « Chères écolières du Christ. »
Adélaïde de Luxembourg, abbessse de Vilitch, entretenait des écoles; elle louait et caressait les petites filles qui répondaient exactement à leur maîtresse de grammaire.
Sainte Hilda, abbesse de Whitb}', était aussi savante que vertueuse. PZlle gouverna un monastère de vierges et un de religieux, qui devint un séminaire de missionnaires, et même d'évcques. Elle tira de l'obscurité un des bouviers de son monastère, nommé Ceadmon, en qui elle reconnut des dons tout divins pour chanter en vers les louanges de Dieu. Sous sa conduite, il devint moine, saint et poète. Taine a traduit ses chants sur la création, qui inspirèrent peut-être Milton (1).
(i) MoNTALE.MBERT. — Les Moiites d'Occident.
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La Gaule aussi abritait dans ses abbayes des femmes éclaire'es, avides de savoir, et fidèles à conserver la flamme à demi éteinte de la science. Nous voyons une de nos reines, sainte Radegonde, recueillir dans son monastère de Poitiers un des derniers poètes romains, Fortunat, et le charger d'instruire ses religieuses. Dans leur Histoire littéraire de la France, les Bénédictins rendent hommage à l'une de ses filles, Baudonovia, dont les écrits sont arrivés jusqu'à nous.
Sainte Aure, fille spirituelle de saint Eloi, fut célèbre en son temps. Bertile, religieuse de Chelles, attirait au vi^ siècle, par ses leçons sur l'Ecriture, un nombre considérable d'auditeurs.
Cécile, abbesse d'un monastère de Caen, Emma, abbesse de St-Amand, ontencore honoré notre pays. Herrade étonnait son siècle par ses travaux cosmologiques.
Sainte Hildegarde a laissé à l'Allemagne des œuvres qui, au xii'' siècle, devançaient de beaucoup la science de son temps. Le Père Gratr}', dans sa Logique, cite tout au long une page merveilleuse de sainte Elisabeth de Henawge,
Et sans continuer une e'numération qui serait trop longue, nommons sainte Catherine de Sienne qui, dit Ozanam, partage la gloire des
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grands écrivains^ sainte Brigitte, sainte Gertrude, sainte Catherine de Bologne, qui écrivait des traités savants, peignait d'admirables miniatures, composait des chants sacrés, et inventait même les instruments qui lui servaient à les exécuter, enfin, sainte Thérèse qui, douée de génie, est un des premiers écrivains de l'Espagne, qui n'a pas seulement écrit de merveilleux livres mystiques, mais encore des récits de fondations et des lettres ravissantes.