AUX PAYSANS DE L'EURE
Sache-le, paysan, la terre Que tu vois n'est pas seulement La matrice où, dans le mystère, Germe la vie en pur froment.
Ce n'est pas seulement de l'orge Du trèfle pour tes bestiaux, Ou du minerai pour ta forge, Du bois pour tes matériaux.
C'est mieux encor, c'est la Patrie, La Patrie, entends-tu? le sol D'où vers la lumière fleurie L'âme immortelle prend son vol.
C'est la tombe verte où ton père Ne se sent pas abandonné ; Le lieu saint qui te dit : Espère !
Le berceau de ton premier né !
O paysan de Normandie !
Te faut-il répéter cela, Fils de Rollon, race hardie Que toute aventure appela ?
Prends ton fusil, entre en campagne, Dépouille les doutes amers, Toi qui fis trembler Charlemagne, O mon vieil écumeur de mers !
Le Prussien hurle à ta porte, Prends ton fusil. Ne reste pas, Gomme si ton âme était morte, Inerte et te croisant les bras.
Prends ton fusil, saisis ta fourche !
Derrière les bois, les récifs, Embusque-toi ! sois brave; enfourche Ton vieux cheval aux reins massifs.
O paysan ! tu m'épouvantes ; Est-ce que tu n'as plus de cœur?
Ainsi que les pâles servantes, Ne sais-tu que blêmir de peur?