AUX PAYSANS DE L EURE
A l'heure où la France oppressée Lutte avec les cieux pour témoins, Tu semblés n'avoir de pensée Que pour ton bétail et tes foins.
Ah! pauvre brute de l'empire, Réveille-toi! Ne sens-tu pas Que c'est l'heure où chacun respire L'air enflammé des grands combats ?
Ah ! par pitié pour toi, secoue Cet horrible engourdissement, Qu'un peu de sang monte à ta joue, Le reste du pur sang normand!
Rien qu'à ton aspect, on ricane ; On dit : « Il n'est bon, à présent, Qu'aux batailles de la chicane, Ce gars narquois, au bras pesant.
Pourvu qu'il vende et qu'il trafique, 11 trouve tout bien. Il est doux.
C'est un bonhomme pacifique Qui ne s'expose point aux coups.
Que l'auguste France périsse, Pâle, dans les plis du drapeau, Bah ! qu'importe à son avarice !
Il dort tranquille dans sa peau. »
6o LE FER ROUGE
Voilà ce que l'on dit , ô honte !
Dis qu'on a menti. Prouve-nous Que ta main est solide et prompte A servir un mâle courroux.
Trop longtemps, machine rustique Aux mains du maire et du curé, Dans l'obéissance gothique, O paysan ! tu t'es muré.
Sois homme, enfin! Ouvre ton être Aux libres aspirations.
Le clair soleil vient de renaître, Répudîras-tu ses rayons ?
Culbutant les troupeaux servîtes Guidés par Tropmann empereur, Ton frère, l'ouvrier des villes, T'enseigne la sainte fureur.
Vois donc un peu comme il bouscule Ce trône qui t'éblouissait, Comment il peut, nouvel Hercule, Dire au crime : Qu'est-ce que c'est? »
Comment, au poltron qui lui montre Le toit paisible où l'on s'endort A l'abri de toute rencontre, Il dit : « Etre libre d'abord ! »
AUX PAYSANS DE L'EURE 6t
Allons donc, paysan , aux armes !
Assez de regrets superflus.
Des plaintes encore? des larmes?
Mais les femmes n'en veulent plus !
Rachète ta lâche inertie, Tes votes honteux, la torpeur Qui te faisait voir un messie Dans l'épouvantable trompeur, .
Dans cet immonde Bonaparte Qui maintenant porte à son cou, En gros traits, sur une pancarte, L'arrêt qui le sacre filou !
Allons, aux armes ! L'heure presse.
L'ennemi gronde. Il faut agir.
Devant la France qui se dresse Il faut n'avoir pas à rougir !
Et si la terre mal fumée
Pendant un mois, se plaint, eh bien !
A cette robuste affamée,
Donne du guano prussien !
12 octobre.
Approchez-vous. Ceci c'est le las des dévots. Victor Hugo, Châtiments.
Les hauteurs du ciel pur et clair Sont lugubrement enfumées ; La Marseillaise embrase l'air, Comme au temps des quatorze armées;
Sa voix dit : « L'étranger est là! »
Et voici que la France entière, A cette voix qui l'appela, Court purifier la frontière.
Au premier et vibrant appel, L'étudiant quitte son livre, L'étude austère, le scalpel ; Le pays veut qu'on le délivre !
L'ouvrier railleur qui chantait Comme un moineau franc à l'aurore, A senti son cœur qui battait Au rhythme du tambour sonore.
Aujourd'hui nul recul bâtard, La campagne est avec la rue ; Le sillon s'ouvrira plus tard Aux morsures de la charrue.
Adieu, famille ! adieu, foyer!
Ardents, pleins d'une mâle joie, Ils vont où l'on voit flamboyer Les yeux du noir oiseau de proie.
Ils portent tous au front le sceau Des vaillants sans peur ni reproche; Ils ont ta jeunesse, ô Marceau !
Ils ont le dévoûment de Hoche !
Ceux que l'on croyait engloutis Dans l'imbécillité des filles, Criant : « Liberté! » sont partis Avec les preneurs de bastilles.
On voit, plein de fraternité, L'habit marcher avec la blouse, Sous ta lumineuse clarté, O soleil de quatre-vingt-douze!
Rangs confondus, tous citoyens, Un cœur pour tous, rien qu'une fibre, Qu'une voix pour dire aux anciens :
a Nous vous rendrons votre sol libre ! »
Regardez ces maisons hautes, aux sombres murs, Si calmes au milieu du fracas des tonnerres, Pleines de beaux jardins où pendent des fruits mûrs Tout est silencieux : ce sont les séminaires.
Là, pendant que la femme, acceptant le devoir, Reste au logis pleurant, attendant des nouvelles, Et fait de la charpie, et regarde sans voir Le pavé qu'en volant rasent les hirondelles;
Pendant que le vieillard dit à l'enfant : « Grandis ! » Et lui conte comment jadis les volontaires Entraient, tambour battant, chez les rois interdits, En sabots, et brisaient les jougs héréditaires ;
Oui, pendant que brisés et mordant leurs chevets, Les malades, songeant à la sainte patrie, Disent en agitant leurs bras : « Si je pouvais! » Et retombent vaincus sur leur couche meurtrie ;
Quand le glas du tocsin emplit l'air frissonnant, Quand la France à nos cœurs jette le cri d'alarme ; Pour chasser l'ennemi trop vite rayonnant, Quand on se sert partout de n'importe quelle arme ;
Derrière ces grands murs, roses, gaillards, dispos, Des hommes de vingt ans, vêtus de robes noires, Reprennent doucement de ravissants propos Interrompus pendant l'heure des offertoires.
Oh! les chastes discoursj! « Dimanche, Monseigneur Officiait avec d'admirables dentelles.
— Il dîne ici jeudi.— Vraiment ! —Ah ! quel honneur ! » C'est comme un gazouillis de jeunes demoiselles.
Leur oreille est fermée aux clameurs du dehors. On leur crie au secours : ils chantent des cantiques. On meurt à leurs côtés : ils restent, sages, forts, Cloîtrés dévotement dans leurs ardeurs mystiques.
Ils n'ont donc pas de cœur, ils n'ont donc pas de sang,
Ces êtres patelins aux figures placides,
Et la dévotion, cet agent tout-puissant,
Les a donc tous fondus en ses mielleux acides !
Le Seigneur leur défend d'ensanglanter leurs mains, Disent-ils, en baissant les yeux vers les guipures De leur surplis. O vous ! martyrs des droits romains, Croient-ils que Mentana leur fasse les mains pures ?
Ils ont horreur du sang ! Mais pourquoi , quand il faut Protéger les chiffons dont leur orgueil s'affuble, Les temples, les trésors qu'ils gardent en dépôt, Leur dais et son panache et leur lourde chasuble,
Sont-ils donc les premiers à crier : « Guerre ! mort ! » Ils ont horreur du sang qui coule de leurs veines, Et font verser celui des autres sans remord, O bûcher de Jean Huss ! ô gorges des Cévennes!
Quoi donc! ils resteront priant, croisant les bras, Sans vouloir secouer leur torpeur animale! Tartufe ne saurait imiter, n'est-ce pas? L'exemple fier donné par l'Ecole normale.
Restez donc, prolongez vos pieux nonchaloirs, Capucins, cordeliers, jésuites, lazaristes ! Qu'on puisse voir mêlés les uniformes noirs Des agents de police et des séminaristes.
Et plus tard, n'est-ce pas ? quand nos loyaux enfants, Ayant fait devant eux évanouir la horde Des esclaves du Nord, reviendront triomphants, Ramenant parmi nous l'éternelle concorde,
O fuyards de la lutte ! o fuyards du forum ! Dans votre église alors superbe de lumières, Vous direz, en chantant un hardi Te Deum : « Si vous avez vaincu, c'est grâce à nos prières! »