‹ Le fer sur l'enclume, romanChapitre 2 sur 10 · UN CRI SUR LES. BRISANTS · texte numérisé non relu

UN CRI SUR LES. BRISANTS

Le cartel du petit salon marquait dix heures moins cinq, la bataille des échecs allait se terminer par la défaite de Marie. Dehors, en ce moment, au plus sombre de la tourmente, Séverin reconduisait Eliza. Dans les folies suprêmes il n'avait point perdu la notion du temps : on l'attendait à son foyer, et le train d'Eliza partait à onze heures vingt. Or, du Mourillon, pour atteindre la gare, elle devait francliir à pied le long- boulevard de Bazeilles, des terrains vagues détrempés comme des cloaques, la sinistre esplanade du port de la Rode, et, passé les grilles de la place, une grande file de rues solitaires. Elle ne pensait pas au dang'er d'une mauvaise rencontre; la douleur de quitter son amant et ses affres devant l'inconnu submergeaient toute autre crainte.

Serrée contre lui, elle marcbait, s'abandonnant encore, brûlante des joies terribles dont elle se séparait. La mer, le vent, les arbres avec les torrents de] pluie sur les cailloux, faisaient un tel tumulte qu'elle] entendait à peine Séverin lui réitérer, dans l'oreilk de douces recommandations pour son voyage et son! arrivée à Barcelone ; elle ne retint qu'un détail, qu'elle avait d'ailleurs noté, l'adresse de l'homme]

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chez qui cllo pourrait, chaque semaine, lui écrire, un marin en retraite, nommé Gourvennec, ancien quartier-maître que Séverin avait connu sur le Nisiis. Gourvennec était « à sa dévotion » et d'une fidélité plus d'une fois mise à l'épreuve ; lors d'une escale dans les parages de Diego-Suarez, il était tombé en eau profonde, et il ne savait pas nager ; Séverin s'était précipité, risquant d'être happé par des requins, il l'avait repêché, déjà sans souffle, raide comme une pierre.

Eliza accrochait son attention au mot : Gourvennec, ainsi qu'un naufragé empoigne une informe épave. La violence des péripéties excédait sa lucidité. Elle avait peine à croire que cette misère fût possible, qu'elle allait s'enibarquer pour une ville inconnue où pas un vivant ne l'attendrait, qu'elle y languirait des mois, sous un faux nom, se donnant pour la veuve d'un enseigne mort du typhus au Sénégal, qu'elle y enfanterait dans l'humiliation et l'angoisse, et reviendrait chargée d'une pauvrette créature, dont l'avenir l'épouvantait...

Ils arrivèrent à l'angle de la muraille, au coin d'un sentier qui s'enfonçait entre les villas. Ce tournant protégeait contre la tempête un étroit espace, d'autant mieux qu'à droite se levait une plate-forme herbue, enclose d'une barrière, et où dormait un gros canon.

Eliza reprit haleine, considéra la mer indistincte, hérissée de remuements blanchâtres et les buissons noirs de la falaise qui se renversaient, flagellés, sous les bourrasques.

— Je voudrais, dit-elle, me convaincre que notre aventure est une fiction, comme au théâtre, et pourtant c'est vj'ai. Décidément, ce monde est up gouffre

de terreur. Pardonne-moi, Séveriii, d'être faible, tu sais que je ne fléchirai pas. Toi, quand la mer s'agite, tu respires plus largement, tu es joyeux, tu la sens frémissante, une cavale qui se cabre et jette de l'écume sur son mors. Moi, elle m'accable, il me semble qu'elle vient contre moi pour m'écraser. Et, cependant, je ne lui en veux point ; elle m'appelle, pour me délivrer. Si je l'écoutais, si je ne songeais à toi, je traverserais la route; un léger mouvement, je glisserais, les choses seraient finies.

— Le savons-nous si elles seraient finies? répliqua Séverin avec une lenteur songeuse.

— Oh! tu penses à Dieu? protesta-t-elle d'un ton découragé. Pourquoi, si Dieu était, cette souffrance de tout ? Pourquoi les êtres n'atteignent-ils jamais ce qu'ils cherchent ? Pourquoi ne peux-tu m'appartenir à moi seule"?

Ses dents claquaient, le sang bouillait sous ses tempes. Les lèvres de Séverin écartèrent les cheveux de sa maîtresse, il baisa la cicatrice d'une blessure d'enfance qu'elle portait au côté gauche du front. Ses enfantines objections de pessimiste révoltée couvraient un froissement de femme jalouse; il le sentit et se hâta de répondre :

— Tout peine et tout gémit parce que tout espère. Tant qu'on aime, la plus alfreuse des vies est splendide à vivre.

Au même instant que résonnèrent ces phrases, la fulguration du phare fendait le mur opaque de la nuit, comme une vaste main semant de la lumière aux quatre vents.

— Tu vois ce signe? poursuivit-il en lui entourant le cou de son bras, et emporté d'une soudaine véhémence. Tu t'en souviendras, si quelquefois le déses-

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poir te vient. Notre amour ne défaillira pas plus que celte clarté. Je t'aime à cette licùre comme je ne t'ai pas encore aimée. Ma chair et mon âme ne sont plus en moi, mais en toi. Rien ne peut faire que nous ces* sions d'être, l'un à l'autre, noti*è to?ft. Une seule idée me serait horrible, celle de ne plus être aimé de toi, ou de te chérir moins, ma' pauvre amie...

Dans l'aberration de sa tendresse, au terme d'un lugubre adieu, il ne maîtrisait plus son égarement; il semblait oublier qu'une autre femme, celle' qui gardait sur sa personne tous les droits, l'attendait 'eti sa maison, près de la chambre où leurs enfants dormaient.

Après le silence d'un baiser long et voracé,. Eliza murmura : " \

— Ne m'appelle donc pointi(? ta pauvre amie ». Je me croirais aimée seulement pkr compassion. Ce que tu as dit de- nous deux, pour moi c'est trop vrai, Sans toi, que serais-je ? J'aurai 'hientôt deux cœurs qui battront pour toi. Je me consumerai comme une 'cire dans un caveau. Hélas ! je' ne t'ai que trop adoré.' Je voudrais te donner plus d'amour que tu n'en peux recevoir, et j'en exige plus que tu ne m'en peux donner. Mais toi, quand je ne serai' plus là, et surtout, si, par malheur, on venait à savoir ce qu'il y à entre nous, auras-tu la force de me défendre en toi, de ne pas répudier notre afîectioii',? Lorsque tum'évoquais Dieu, tu n'as pas compris '<Juel mal tu me faisais. C'est comme si je t'avais entendu m'avouer : « D'ici quelques semaines, d'ici quelques mois, le devoir me reprendra ; tu ne seras plus* rien dans ma mémoire qu'un doux fantôme distant. Résigne-toi d'avance à me perdre. »

— Je t'en conjure, interrompit S^feVin. Nous n'avons plus qu'une minlite à nous; ne me ègntrains

pas de te déchirer par de dures paroles. Gomment doutes-tu de moi? Quand tu m'as confié : « J'ai peur d'èlrc prise »; ai-je douté de toi?

— Non, je ne doute pas, reprit-elle d'une voix indiciblement brisée et câline ; tu es bon autant et plus qu'il t'est permis de l'être. Mais peux-tu te faire l'illusion que je suis le (ont de ta vie? Si je te demandais de me le prouver, de partir ce soir avec moi, qu'est-ce que tu me répondrais ? Je ne te demande rien, pas même de venir là-bas, au moment où je souffrirai le plus d'être seule. Et, pourtant, si je l'exigeais, cette humble promesse, ir.e jurerai s- Lu ?...

— J'irai à Barcelone, dit-il gravement, si on ignore que je t'y rejoins. Quant à partir ce soir avec toi, ce ne serait ni ton bonheur ni le mien, puisque d'autres en demeureraient inconGolnbles.

Eliza fit, dans l'ombre, une moue d'ironie souffrante et résignée. Elle pardornait à Sôverin de l'aimer moins qu'elle ne l'aimait; l'absolu de son attachement semblait une supériorité qu'elle prenait sur lui ; et son infortune achevait, devant ses yeux, sa destinée d'ame exquise vouée au privilège d'excessives tribulations.

— Tues plus à plaindre que moi, réfléchit-elle, les yeux à demi baissés, en tourmentant la pointe d'une fourrure qui s'échappait hors de son manteau ; moi, je puis au moins être tienne, tout entière, sans une réserve.

Cette remarque, où elle soulageait son orgueil et faisait toucher à son amant l'insuffisance de sa passion, devait irriter Séverin; mais l'effusion enlaçante des derniers mots le laissa plus énamouré. Il l'attira contre sa poitrine presque rudement et s'écria :

— Ainsi, lorsque tu prétendais m'avoir cédé pour

n'y plus penser, j)arce que résister ne servait à rien, tu démentais tes vrais sentiments! Tu avais l'air de te repentir...

— Oui, je merepens, appuya-t-elle, de ce que... lu n'es pas resté sage. Si tu avais eu pour moi une autre amitié, il ne faudrait pas nous quitter, à celte heure, affreusement. Et quand, de quelle manière nous reverrons-nous"?

— Veux-tu que je te le dise? continua- l-il d'une intonation mordante, mais infiniment tendre. Tu fais de la tristesse ton pain et ton vin. Tu inventerais la douleur, si elle n'était pas née avant toi. Dans ce moment où jeté parle, au fond de celte nuit qui roule sur nos têtes, comme le vent siffle sur ces buissons — et il les atterre sans les arracher, — crois-tu qu'il puisse exister deux êtres en qui l'univers se sente désirer et comprendre autant qu'en nous? Pourquoi te torturer d'un avenir dont l'issue s'éclaircira? A quoi bon gâtes-tu d'un regretta seule joie que nul ne peut nous ôter, parce qu'elle est en nous, celle de nous redire : « Je Taime, il est à moi, elle est à moi »? Ne te repens pas. Moi seul, j'ai des loris; laisse-moi l'entière amertume d'avoir failli. Ce que tu as fait pour moi, tu ne le referas pour aucun autre. On ne se donne totalement qu'une fois. Et moi, je ne me suis jamais donné, je ne me donnerai à aucune femme, comme à toi, ma toute bien-aimée. Tu m'as demandé une promesse. A ton tour, promets d'être forte, oui, d'être gaie jusqu'au bout, n'oublie pas que tu portes... une espérance.

Avant de répondre, elle Tembrassa :

— J'essaierai, soupira-t-elle. Et leurs bouches, une fois de plus, se joignirent. Elle pleurait sans bruit; ses larmes chaudes descendaient sur ses joues, arro-

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sant les lèvres deSéverin. Elle tira, pour ebbuyerbco yeux, d'un petit sac, son seul bagage, un iTiouchoir odorant: puis, à travers le hoquet d'un rjanglct qu'elle réprima :

— Allons ! il est temps de me mettre en route.

— Je t'accompagne, dit Séverin, la gorge serrée, aussi ferme qu'il pouvait l'être dans son déchirement; La contagion de cette détresse étourdissait jusqu'au vertige sa volonté de se maintenir, malgré tout, raisonnable; le mystère de la fragile et double existence Dii la sienne se continuait^ Fidée de l'enfant dont ik parlaient à peine, plus encore qu'un élan sensuel, le liait au malheur d'Eiiza. Si elle eût été plus audacieuse et pervertie, peut-être Taurait-elle entraîné a la suivre.

Ils descendirent dans le chemiu qui passait derrière la villa. Une trombe de vent les poussa, comme si cGutes les meutes de l'abîme se fussent lâchées à leur poursuite. Un mortel silence les opprimait, le silence des séparations, lorsque celui qui reste voit l'autre déjà lointain et sant inutile tout ce qu'il pourrait lui dire ôncore. li écoutait les pas légers d'Eiiza, dans la boue clapotante, 3'accorder aux siens, plus martelés. Sa tristesse s'aggravait, comme si, pour eux deux, ce fût désormais fini de marcher -ensemble sur la terre o.ux routes obscures, etîl se rappelait ce qu'on éprouve 3n suivant des funérailles, derrière les chevaux qui traînent le cercueil. Mais, presque aussitôt, il rebon= lit hors de ce mutisme accablé.

— Dans [es lettres, reprit-il, parle-moi de toi ion- ^uem-ent, insatiablement. J'ai faim de te connaître. Est-ce que je te connais? Notre amour n'est-il pas issu d'un désir de comprendre? Ce que j'atteins de ton -Ime. ce n'en est q .ig Tombre ; le plus iimtime me fuit.

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EV i6n corps môme, eot-ce que j'ai pu le cglïiàVtréf.'..

Elle se hâta d'interrompre, car les allusions trcj. vives à leur intimité amoureuse la blessaient :

— Toi aussi, quand tu m'écriras, ouvre-moi izu: grand le livre de ton existence ; ne me cache rien.

Ce : rien tomba entre eux comme le froid d'une lame affilée. Elle avait touché le point cuisant de leur liaison, son antinomie avec la paix familiale qui, danc un moment, le ressaisirait. Ils passèrent devant le porte de la villa ; Eliza eut un frisson : elle se représenta Marie, montée dans sa chambre, regardant Iç. pendule et songeant tout d'un coup : « Pourquoi ne rentre-t-il pas ? » A l'image de la femme qu'e!!-: ne pouvait supplanter, une jalousie l'étoufïait ; mais son intelligence, s'aidant d'un reste d'amitié, atténuait cette rage d'une sorte de résignation attendrie.

Au tournant du chemin, la flamme d'un vieux réverbère, brouillée par la pluie, obnubilée par les tourbillons, se couchait, comme agonisante, puis s'étirait, et l'ombre de la lanterne se tordait avec elfe contre le mur crépitant d'eau. Séverin s'était dit : c: J'irai iusque-là », 11 comprenait que, plus' ilsuivrait loin sa riaîtrcsse, plus lui manquerait le courage de revenir en arrière. Eliza, le devinant, s'arrêta d elle-même., avant le réverbère ; sous cette clart(? "misérable lec yeux de Séverin burent une suprême fois le charme endolori du visage dont il croyait ne s'être pas assez pénétré. Son regard entra sous les cils battants, dans la profondeur humide, tendre des prunelles et redescendit aux froncements des lèvres pétries par lec siennes, où il avait, des mois, guetté Taveù lent à sortir. Près du menton, au creux d'une fossette qu'i'

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avait connue moqueuse, une tristesse s'était incrustée. Il remarqua, autour du nez diaphane et des sourcils, de menus points brunâtres, le commencement du masque qu'en plein jour une couche de fard dérobait.

11 serra entre ses paumes ardentes, comme pour les y fondre, les mains délicates et transies. Elle renversa la tête sous son baiser; ils s'étreignirent désespérément; puis, dans un souffle, elle dit : « Au revoir ! «et s'en alla, seule, d'une marche résolue. Il la vit s'effacer, avec son capuchon, telle qu'une forme vaine, parmi les rais troubles de la pluie.

Au bout du chemin, à l'instant de disparaître, elle se retourna, fit un grand signe d'adieu; il étendit les bras pour y répondre. Mais, déjà, l'énorme nuit l'avait absorbée, les épouvantes de l'ouragan déferlaient sur la voyageuse inv'isible. Il demeura, une minute, inerte, hébété par sa désolation ; ensuite il se ressouvint de l'heure, considéra sa montre et songea : « Qu'est-ce que Marie va dire? »

Pendant qu'à longues enjambées il regagnait la maison, nulle idée continue n'occupait son cerveau. Tout ce qu'il avait senti ce dernier soir bourdonnait à travers sa pensée tumultueuse, en faisait ressortir des images évanouies. Une rencontre de l'autre été lui revint, sans qu'il sût pourquoi : Eliza, en robe blanche, appuyant contre son épaule une ombrelle mauve ouverte, s'avançait à petits pas, dans une allée du jardin; le sable scintillant renvoyait jusqu'à ses narines une flambée vermeille ; ses doigts balançaient négligemment une amaryllis orangée, un lys du Japon. Gomme il était arrivé devant elle à l'improviste, elle avait rougi et laissé tomber la fleur qu'il ramassa. Ce frivole incident s'exagéra pour sa mémoire. Il aurait voulu se perdre dans l'éblouisse-

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iiu'ul dos joies défuntes, engourdir la menace dos jours (|iii allaient nouer sur sa niaîtrcBse et lui le s(îvore lilet des consé(|uences. L'exaltation amoureuse dont il frémissait encort; refoulait au fond de son être « l'amertume d'avoir failli », et le départ d'Eiiza ne l'airectait point à la façon d'une chose pleinement réelle : sa barbe retenait le [larfum de ses eontacts, son oreille restait pleine du timbr3 de i^es paroles. Mais la préoccupation du voyage où elle s'embarquait dériva son esprit vers untî anxiété plus immédiate et malérielle :

— Pourvu qu'elle se débrouille avec son argent!

Il lui avait confié dix mille francs ; elle devait^ à Marseille, les faire changer en or et en billeta espagnols ; il craignait que son allure distraite n'incitât quelque voleur à la dépouiller subtilement ou qu'on ne la prît elle-même, dans les banijues, à (~ausc de sa gaucherie bizarre, pour une voleuse.

Une rafale bouscula son idée et ralentit sa hâte. 11 passait au coin de la rue (|ui débouchait àur la corniche de la Mitre, et à l'autre bout de laquelle, toui à riieure, il avait épié l'approche d'Eiiza.

Le vent du large s'y précipitait comme un taureau furieux.

Au milieu de ses meuglements, Séveriri entendit, venant de la mer, par-dessus le vacarme des eaas incohérentes, un cri humain, formidable et affreux, lancé par plusieurs voix d'hommes à la fois, l'appel de marins en détresse, jetés à la côte et sombraaL Cette clameur avait certainement éclaté tout près de la terre; sans quoi, elle n'eût pas été perceptible. II franchit, en courant, lamelle, et, du haut de la falaise, héla aussi fort qu'il put. Aucune voix articulée ne lui donna réponse. Il écouta rugir les vagues et 1 air

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gronder avec des claqiïërtients de lourde loile crevée qui tressaute aux bourrasques. Son œil, fait à scruter les ténèbres marines, plongeait dans l'incertain des surfaces mouvantes, presque sans forme : lames sur lames, tournoiements sur tournoiements, les flots chaviraient les flots, les écrasaient. La réflexion des feux du port et l'espèce de lueur qu'agitait l'écume lui laissaient discerner des tètes de récifs émergeant, succombant, reparaissant ; ils semblaient bouger euxmêmes dans Tuniverselle vacillation. Séverin,^ s'il n'en avait pas connu la place exacte, aurait pu les prendre pour des naufragés qui flottaient.

Il héla encore, se faisant de ses mains un portevoix. Le vent arrachait les sons au sortir de sa gorge et les dispersait en lambeaux. Le hurlement de la mer, seul, lui répondit.

— Ceux qui ont crié là, conclut-il, ne crieront plus jamais.

Il ne soutint pas sans horreur la certitude qu'à vingt brasses de lui peut-être des vivants achevaient de mourir, et que, pour les tirer du gouffre, il ne pouvait rien. Témoin fortuit de leur naufrage, cette catastrophe anonyme le troubla d'une anxiété religieuse ; du fond de son àme se levèrent, comme le glas d'une absoute, les mots liturgiques :

— Requiescant in pace...

Mais, aussitôt, il s'étonna d'oser, lui, homme de peu de foi et impur, proférer sur ces morts inconnus des paroles sacerdotales.

Cependant, la lune avait surgi derrière les nuages, et elle imbibait l'espace d'un brouillard de clarté jaunâtre, tel que le demi-jour d'un falot traversant une vitre dépolie et sale. Séverin, tout d'un coup, distingua, près d'un brisant, le bordage d'une barque à

ilemi submergée. Sa ligric noire, selon le va-et-vieiil (les vagues, se soulevait ou s'enfonçait, toujours à la même place. Manifestement, elle s'était éventrée sur la pointe d'un récif. Dans son esprit le naufrage s'élucida : des pêcheurs de la rade, pris au loin par le irros temps, et regagnant en pleine nuit le port des S^'ignettes, avaient manqué la passe ; la violence du vent d'est avait drossé leur barque au milieu des roches où elle s'était brisée. Avaient-ils atterri à la nage? S'étaient-ils tous perdus ? Rien d'impossible à ce que l'un d'eux survécût là, quehjuepart, cramponné, sOus le choc des lames, aux broussailles do la falaise. Il décida de s'en assurer, en explorant le creux des anses, avec une lampe électrique et des cordes. Pour s'en munir, il reprit sa course jusqu'à la villa, réfléchissant au surplus que la conjoncture de cet humble désastre justifierait devant Marie son retard invraisemblable.

Soudain, à sa poursuite, approchèrent des pas fébriles, et il sursauta, car il reconnut la voix même de Marie qui l'appelait, hachée par les rafales, stridente d'une impérieuse exaspération. Au coup de onze heures, comme il ne rentrait pas, inquiète, elle était sortie à sa recherche, doucement, afin d'épargner au commandant une fâcheuse alerte, et accompagnée d'Aline, sa précieuse femme de chambre. Elles avaient longé la mer, — son chemin habituel — et, ne l'ayant point aperçu, Marie s'en revenait aftblée. La servante, qui haussait une lanterne, avait peinera la suivre.

Dès qu'il l'entendit, Séverin se retourna, se porta délibérément vers elle, et, avant qu'elle l'eût interrogé : ^

— Mais, d'oiî viens-tu, Marie? Je ne te reconnais

plus, toi, la femme forte. Tu devais bien penser (|uc, si je m'attardais, j'avais une raison.

— Une raison ! Quelle raison ? Me l'avais-tu dite ? Alors, si j'étais seule, à minuit, sur les routes, avec des temps pareils, sans t'a voir prévenu, tu m'attendrais en dormant?

La précipitation de sa marche essouffla dans ie vent sa réplique acerbe. Rarement Séverin l'avait vue si près d'être en courroux. Le caractère de Marie, par sa limpidité constante, rappelait ces fortes eaux fluviales qui glissent, d'une seule nappe azurée, entre des berges planes, mirant des arbres stables, des arches de ponts et des tours d'églises, tranquilles comme tout ce qui s'achemine à des fins certaines. L'humeur quinteuse de son père, parce qu'elle en prévoyait les accidents, n'altérait point la sienne. La fugue de Séverin déconcerta pourtant, dans son cours égal, une existence ordonnée selon des règles de joie; la tempête, le sourd frôlement de malheurs prociies, et surtout la rebuffade d'un injuste accueil achevèrent de l'encolérer. Séverin sentit son tort : pourquoi n'avait-il pas au moins paru touché de ce qu'elle s'était mise en quête de lui? Mais son premier geste savait mal être hypocrite :

— Calme-toi, ma chère, lui dit-il, radouci. Tu vas me comprendre.

Et, s'adressant à la femme de chambre qui le dévisageait avec une insistance friponne, comme si elle devinait quelque chose :

— Aline, voua savez l'armoire oii je mets ma lampe électrique et mon harpon. J'en ai besoin, allez vite.

— Le harpon? se fit répéter Aline. Monsieur veut pêcher ?

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— Oui, le harpon, léitt'ia-t-il assez dureiiieiU, et lieux grosses cordes. Alh'Z vite, courez. Nous arriverons peut-être à temps.

II insinua son bras sous l'aisselle de Marie, comme en signe de reprise allectueuse, et, tandis qu'il la ramenait vers le lieu du sinistre, il la mit au fait, selon sa manière concise, non sans laisser entendre (u'un moment considérable avait filé pour lui, à écouter et à chercher, jusqu'à ce qu'il découvrit la barque.

— Tiens, l'aperçois-tu, là, qui bouge contre une rociie ■? Peut-être les hommes ont-ils surnagé. Longtemps, j'ai cru démêler, dans les bruits des lames,

les appels de détresse.

— Ils ont dû atterrir, la côte est si près, opina Marie, disposée en toutes choses à la confiance. Elle oubliait déjà ses transes et le revêche abord de Séverin. Une compassion, renforcée de curiosité, la sollicitait, elle aussi, vers le mystère de ce naufrage.

Un paquet de mer qui fit explosion à l'angle du talus projeta sur les troènes du chemin une perche, enduite de vase et d'algues, dont le bout était brisé. Séverin la saisit, et, comme Aline revenait avec sa lanterne, il put lire, tracés en lettres pourpres autour du bois peint en bleu, ces deux mots : Elisa, Toulon. La coïncidence du nom déchitTré sur ce débris le transperça d'une angoisse : le présage était cruel. Aline, peu tendre pour Eliza, s'en divertit :

— M"* Lougrée verra demain son épave, elle en fera des vers, elle qui fait flèche de tout bois...

— Taisez- vous, Aline, enjoignit M""" Lhostis : vous danseriez sur des cadavres ; vous êtes insupportable.

Le double sens du persiflage d'Aline heurta

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Séverin et riiiquiéta ; i] ne parut pas y prêtei dUeation ; mais, ayant examiné la perche, il la mit sur son épaule.

— Je connaissais^ dit-il avec un émoi bizarre, Pormieu, le patron de cette barque, un ancien du Mourillon, et les trois qui l'accompagnaient, Soûlas, Jaïue, Vanino le mousse. Jaïne, s'il a péri, laisse huit enfants.

— Huit enfants! s'écria Marie, pour qui ce chiffre était énorme. Il faudra nous occuper d'eux.

Séverin alluma sa lampe et l'exploration commen : . Les naufragée n'avaient pu gagner la terre qu'ent:: : nés dans 1'; sens du vent. Il suivit donc la falaise si: remontant vers l'intérieur de la rade, du côté de.T vieux bastions.

11 riiarchait au bord du gouffre et iiicUnait l'œil éclatant, dé son petit phare, tantôt sur le sable des criques, tantôt" sur les gf^^dinB des pentes broussail leusés. Marie s'avançait à -a droite, vigilante, prêt à le retenir, car, àiix tournants obscurs, le sol ro cheux, martelé par les ruissellements de tem.pête millénaires, tout en creux et en bourrelets, poisseu d'embrun^ était glissant comme uri rouleau frotté d savon.

Mais Séverin avait dans son pas une sécurité d somnambule. Il allait insoucieux des jets d'écume qui lui balayaient, par instants, les jambes ou se déchar geaient, comme de gargouilles, sur son capuchon. i Aline, venant derrière et rasant les murs pour ôtrel moins arrosée, l'admirait tacitement. Il avait tant de fois défié le vertige des eaux bouillonnantes qu'il regardait à peine, au-dessous ' de lui, les lourdes vagues émerger de l'ombre, bomber leur dos, étirer leur crête, sauter à la gorge des roches goitreuses,

LE FER SUh L'ËNCLUûHi Gl

I ».u elloà i^ji*illijsaiciit pulvérisées or. averses de gouttes élincelantôs, dans des cliocs et des "conirecliocs si voraçes, que ûolle qui sur£;is5ait ne se distinguait plus de celle qui refluait.

Le conl.iCtj les fracas- llodeur de cette mêlée élcctrisaient ses muscles et son cerveau d'un nouvel afflux d'énergie. Il accueillait, comme un surcroît ie vigucu;-, la. turbulence des éléments. Eliza l'avait bien dit : la mer orageuse était, pour lui, en idée, une cavalu qu'il empoignait par. la crinière, qu'il eût aimé pouvoir chevaucher à cru. Pendant que ses yeux s'acLarnaient à découvrir quelque chose qui eût la ressemblance d'une forme humaine, son esprit s'espaçait îiors de l'action présente ; elle lui semblait à demi fîctivç.et rêvée ; en même temps des faits lointains davenaient, dans sa vision, soudainement actuels, li se représentait une manœuvre riocturne de débarquement qu'il avait faite, un hiver, r.ux environs de Brest, entre Très-Hir et Porlzie. La mer était rude; un de ses camarades, derrière lui, sautait de la chaloupe sur un ponton ; il entend la chute d'un corps au milieu des clapotis du ressac; il se retourne ; le m.arin avait disparu. L'horreur muette de cette noyade, quand il y ressongeait, lui laissait un froid dans Is dos.

— On se croirait un peu en Bretagne, exprima-t-il à Marie, sous la brume et le pulvérin des falaises tonnantes.

— Tu ne vois rien ? demanda-t-elle, tendue vers le sort des pêcheurs naufragés.

— Non, rien.

Ils avaient dépassé la villa, le pavillon, la porte du jardin et l'extrémité du mur à l'abri duquel s'était prolongé l'adieu. Son malaise fut singulier de rêve-

nir au même endroit, avec Marie, une heure après. Il tira sa montre et pensa :

— Minuit moins vingt-cinq. Elle est en route.

Et, pesante comme la chaîne d'une ancre, la mélancolie de la séparation retomba sur sa poitrine.

Au delà du tertre que le gros canon dominait, allongé sur son affût, dans sa gaine de cuir, tel qu'un homme à plat ventre, la côte se redressait brusquement, commandait de très haut la mer, et on ne pouvait plus descendre à portée du Ilot, sauf au hasard d'un mauvais sentier, obstrué de ronces, où la pluie dévalait en cascades. Marie, attirant Séverin par le bras, lui dit, joue contre joue :

— Mon ami, nous n'allons pas continuer plus loin. Ces pauvres gens sont bien perdus. Rentrons.

3Iais aussitôt elle se recula, offusquée d'une surprise :

— C'est drôle, fit-elle à mi-voix ; tu sens le parfum d'Eliza, le jasmin double.

Les autres soirs, après ses rendez-vous, il effaçait, par une minutieuse toilette, comme un criminel prudent, tout vestige de ses désordres; cette fois, il était pris. Mais l'inopiné de l'alerte le trouva prompt à la défense.

— Tu t'en aperçois ? éclaircit-il aisément. J'ai lu tout à l'heure des poèmes qu'elle m'a prêtés, le Triomphe de la vie, d'Olivier Montendre ; elle y avait mis, un signet; je m'en suis caressé la barbe.

L'explication n'était qu'une moitié de mensonge. Marie l'avait vu feuilleter le livre et fleurer le signet. Le calme de son effronterie supposait pourtant unei maîtrise inquiétante dans l'art de tromper, et il en fut honteux lui-même. A l'étage supérieur de sa conscience quelqu'un maugréait d'être engagé en de

misérables caulèles ; mais, plus bas, une autre partie de son Moi se tenait sur un qui-vive de guerre, pour sauver le secret d'une passion et le bonheur de deux femmes.

Marie accepta sans peine la réponse de son époux. Si un doute frôla sa pensée, elle Fécarta d'une chiquenaude : pouvait-elle admettre tout d'un coup la trahison d'une amie et l'infidélité d'un homme en qui sept années de tendresse avaient corroboré sa foi, exacte et pure comme l'alliance ajustée à son doigt?

Dailleurs, une immédiate diversion dissipa cette idée sinistre. Séverin se disposait à la convaincre qu'il fallait s'obstiner dans la recherche des survivants possibles, lorsque la voix grasse d'Aline, dont l'accent provençal bombait les mots hyperboliquement, à quelques pas en arrière, interpella :

— Ohl madame, regardez donc!

Elle désignait le coin de l'adieu, l'angle protégé du vent où llottait encore, pour l'illusion de Séverin, le manteau gris d'Eliza. Et, là, une chétive lanterne vacillait, qu'une main suspendait dans la pluie noire. Séverin dirigea sur l'apparition le jet de sa lampe : une vieille femme se tenait debout, montrant une de ces figures en ruines que des siècles de misère semblent avoir laminées et peu à peu tatouées de cruels hiéroglyphes. Un long nez sans chair partageait ses joues mornes, tailladées, contrepointées de rides. Des mèches de sa chevelure, d'un gris plâtreux, se tordaient hors du fichu de laine qu'elle ramenait sous la sahère de son menton. Ses mains paraissaient effrayantes, étant énormes, comme si toute la force de son être s'y fût concentrée; les cordes de grosses veines y entrenouaient leurs sail-

lies brunes ; les doigts étaient fendillés dans ieui longueur, et jusqu'aux ongles, par des" crevassée sanguinolentes. Elle n'était vêtue que d'un jupon verdâtre, d'un caraco bleu ; une méchante serpillferè défendait, tant bien que mal, ses épaules d'où l'eau dégouttait. Mais elle avait l'air insensible au froid, à la tempête, à la pluie. Une anxiété visible crispait ses yeux tenduS;Vers la rade; ses Cils tremblaient au bord de ses larges paupières fripéëSV ' "

Elle détourna son regard sur la lampe' de Séverin qui s'approchait, et dévisagea, la bouche entr'ouverte, cet inconnu, suivi de deux femmes, rôdant à pareille heure, dans cette nuit maudite. Entre ses l'è^TCS violâtres, comme teintes de lie pâle, deux dents étrangebrillaient.

S'elTarait-elle de Li rencontre? Séverin déchiffràVau contraire, en son altitude; une satisf8.ction d'avoir trouvé, sur cette falaise déserte, deSgens à qui f)â,r- 1er. '

— Vous cherchez quelqu'un? prévint-il en l'abordant avec douceur.

— Si, répondit-elle d'un ton rauque, mais d'une langue zézayante et gauche, à la façon d'une Italienne ou d'une Corse qui articulait mal le français. Je suis la grand'mère à Giulio Yanino, le mousse de VE/isa. Leur canot est parti hier matin. On attendait, ce soir, le petit. Je lui ai trempé la soupe, je lui ai coupé ses tartines. A onze heures, quand j'ai vu que rien ne rentrait, j'ai dit à Battistina : « Couche-toi, ma fille, hein ! Moi, je n'y tiens plus, je descends au port, il me faut des nouvelles. » Elle voulait m'arrèter : « Je ne veux pas que tu vas, qui me disait ; tu es folle, pauv'rnémé. Est-ce que tu la feras rentrer, sa barque ? Tu mouilleras ta chemise et tu ne

sauras rien. » El batacli, et bataclan. JMais, voyezvous, quand j'ai une idée, je l'ai. Mon petit, je l'aime trop. Je n'ai que lui pour me crdiner, hein ! Les autres, c'est dur comme de la caillasse. Lui, c'est comme un enfant de (juatre ans. Si un malheur arrivait, ah ! pauvre de nous ! j'en deviendrais folle, comme elle disait. Je suis descendue au boulevard, le gardien du fort m'a dit qu'on ne savait rien de VElisa. Oi^i qu'ils sont, bon Dieu? Elle est une sans pitié, la mer. Je cracherais dessus. J'ai passé par ici, pour voir si je verrais quelque cliose. Vous autres, vous ne savez rien, non plus? J'ai tant prié saint Antoine ! Si c'était lui qui m'a menée sur votre route, hein ?

Elle avisa la perche brisée que Séverin appuyait à son épaule; mais sa vue affaiblie ne discerna point, dans la pénombre, l'inscription. Tandis qu'elle mêlait ses doléances aux mugissements des rafales, Séverin et Marie se rencontraient dans une pensée : peut-être l'enfant sur qui elle s'attendrissait roulaitil, cadavre déchiré, au travers des brisants. Marie la pressa de venir jusqu'à la maison oii elle boirait une tisane chaude avant de regagner, tout en haut de la rue Saint-Jules, les mansardes qu'elle appelait baroquement sa « kasbah ». Mais la pluie cessait; la pauvresse refusa de s'attarder davantage. Séverin et Marie l'accompagnèrent quelques pas dans le chemin ; et, comme Séverin l'interrogeait sur sa vie, avec sa loquacité méditerranéenne elle en déroula, sans se faire prier, l'histoire.

Son père était un pêcheur de Bastia, émigré au Mourillon oii il espérait gagner davantage. Il l'avait placée, à neuf ans, pour être polisseuse de marbre, chez un entrepreneur de monuments funèbres. Le

66 LE FER SUR L'ENCLUxME

travail, en hiver, « n'était pas un régal », il fallait tenir dans Teau froide, du matin au soir, ses mains toutes crevassées. Elle avait eu vingt sous de salaire, par journée, jusqu'à cinquante ans ; maintenant elle en obtenait trente. Elle avait épousé un portefaix, « une pâte d'homme ».

« Et il était fort, expliquait-elle. Ce n'était pas un homme, c'était un lion. Quand il avait cogné quelqu'un, on pouvait dire : « Celui-là, le poil ne lui sortira plus. » Moi, il ne m'a jamais touchée. Il allait dans les foires lutter avec des hercules, pas pour de l'argent, pour montrer son honneur. »

Mais Vanino le père était « porté sur la boisson » ; le métier voulait ça. 11 avait succombé à quarantecinq ans, « usé de l'estomac, usé de tout». Des cinq fils qu'il avait eus, quatre étaient morts, avant d'être élevés, d'une méningite. Le plus jeune « faisait le savetier », parce qu'il clochait d'une jambe. 11 s'était marié, trois enfants lui étaient venus ; mais il n'avait pas atteint ses trente ans qu'une angine l'emportait; sa femme l'avait suivi sept mois plus tard, laissant sur les bras de la grand'mère deux filles et un marmot à peine sevré.

« Nous sommes quatre chez nous, conlinua-t-elle, et le loyer qui fait cinq ». Les deux filles travaillaient « dans la couture » ; mais elles ne pensaient qu'à rire, à s'alliter, à danser; « du cœur, pas plus que sur ma main ».

Elle revint aux qualités de son Giulio, un si beau petit, et si doux, qui avait de l'amour. Par malheur, il avait voulu être marin : « On l'avait placé comme serrurier, cane lui allait pas; comme ébéniste, ça ne lui allait pas. « Je veux être marin, je veux être marin ». — De ce temps, le v'ià frais dans la marine.

Si la secouée de cette nuit pouvait le guérir 1 Le reverrous-nous seulement? Ah la! la! bonnes gens, il faut s'en voir. A des moments, tout s'en mêle. J'en ai ramassé des peines et de la fatigue, dans mes soixante-huit ans. Il est le plus fort lutteur, le Bon Dieu. Que pouvons-nous contre? 11 n'y a que se jeter k Lui. Tout de même, je lui en dirais, s'il me prenait mon petit. De quoi qu II nous jalouse? Pour qui soulfrons-nous? »

Elle s'éloigna, ses bottines clapotant dans la boue, Téchine courbée en avant sous la serpillière effrangée ; hâtive et nerveuse, malgré son âge, une de ces créatures de combat qui sont bâties pour tenir longtemps, « crucifiées de travail », et plus fortes que leur misère, après s'être colletées soixante ans avec elle.

Séverin la regarda s'enfoncer entre les deux murs du chemin, au delà du réverbère, ainsi qu'il avait vu disparaître Eliza. Son dernier mot : Pour gui souffrons-nous? lui laissait dans les fibres comme une épine. De la catastrophe probable qui allait écraser l'unique bonheur terrestre d'une vieille indigente à la vie d'esthète qu'il s'était assurée, à ses enivrements de luxurieux, il perçut tout d'un coup une relation incertaine, mais poignante. Fallait-il donc que les uns pâtissent pour que les autres fussent heureux ? Durant les minutes mêmes où il avait étreint Eliza une dernière fois, les pêcheurs désemparés s'en allaient à une mort sauvage. Le désastre de ces hommes expiait-il ses transgressions? Une telle hypothèse était trop accablante; il la bouscula. Cependant, un trouble descendit dans sa conscience, plus profond que le tourment d'avoir quitté sa maîtresse.

Il rentra sans mot dire, vaincu par une sorte de stupeur. Une soif véhémente le brûlait. 11 s'arrêta

dans la salle à manger, voulant avaler un veire d'eau fraîche. Une ombre que sa lampe déploya au plafond lui fit lever la tête; il découvrit, collant sur la moulure de la rosace ses pattes membraneuses, un gecko, UT) lézard à tête plate, dont les gros yeux, surpris pa:" la lumière, se dilataient d'une horreur vague. Cette bête inoffensive s'était réfugiée là pour dormir au chaud. Mais son aspect hideux lui déplut, comme un mauvais présage.

Monté, il traversa sur la pointe des pieds la chambre où dormaient Albert et Ferdinand. De leurs lits candides, pas un bruit de souffle ne s'élevait ; pourtant, la douceur d'une présence vivante habitait l'air tranquille et tiède. Au sortir des rafales et de ses commotions passionnées, ce calme, cette pureté allégea son être.

Dans sa chambre, Marie l'avait devancé; elle s'était mise à genoux et disait tout bas sa prière du soir. Il esquissa, selon son habitude, un rudimentaire signe de croix, marquant par là, que, sans être dévot, il se joignait à elle jd'intention.

Pendant qu'elle se déshabillait en son cabinet de toilette, il s'approcha d'une des fenêtres dont les volets n'étaient pas clos et appuya son front contre la vitre gondolée sous le vent glacial. Il l'ouvrit, se pencha pour examiner encore le littoral et la mer. L'immense gémissement des espaces orageux s'engouffra dans la maison.

Le disque tronqué de la lune décroissante échancrait d'une clarté fauve le cercle des nuages courant sur elle, pareils à des oiseaux affolés. Elle faisait saillir^ les têtes ruisselantes des récifs. La barque, toujours! au même endroit, dansait, bondissait et retombait, comme disloquée, entre les lames.

Sos yeux embrassèrent instinctivement le désert lumineux de l'horizon. Au bord du ciel bleui des étoili's diamantaient la mer. Miroitante, plus haute et formidable, elle gonllait son dos luisant et noir comme la peau d'un congre; des éclairs de glaive brisaient la crête des vagues, de l'or en ébullition roulait dans leurs cascades d'écume. Sous le vol rompu des nuages, la jetée brune du petit port, coupant le brasier lunaire, le promontoire qui, en face de la Mitre, tranchait les Ilots comme l'étrave d'une carène, s'éclairaient ou s'assombrissaient. Les pulsations du phare, les nuées en lambeaux et l'astre lui-même, tout semblait emporté par une giration délirante. Combien souvent, éperdu de violence, Séverin s'était-il approprié l'orbe houleux, empli de lune, des eaux sans bornes ! Mais cette nuit, leur agitation magnifique lui paraissait vide, insuffisante à noyer sa tristesse. La pensée d'Eliza débarquant, seule, à Marseille, parmi la cohue des Voyageurs anonymes et la pitié pour les pêcheurs perdus heurtaient en son cœur un flux et un rellux d'amertume.

Comme, au bout d'un instant, il refermait la fenêtre, un baiser chatouilla son cou, et Marie, en chemise, les cheveux dénoués, lui dit à mi-voix, sur un ton de légère impatience :

— Eh bien ! Qu'attends-tu pour te coucher ! A quoi rêves- tu"?

— Je songe, répondit-il, aux marins de la barque. Est-ce lamentable, cette impuissance de l'homme pour l'homme ! Ils sombraient à cinquante pas de nous, et nous n'en savions rien !

— J'y songeais aussi, fit-elle plus sérieusement; j'ai prié pour leur âme. Je me demande, Séverin, si

nous n'avons pas trop de bonheur, quand d'autres en ont trop peu...

11 se dévêtit sans hâte et se coucha, mais ne put s'endormir, alors que Marie, paisible, s'abandonnait au sommeil entre ses bras.

La pluie avait recommencé; au-dessus de leur tête, l'eau d'une gouttière battait régulièrement le plafond, comme si un marteau eût cloué un cercueil. Il se leva, monta au grenier, empila des linges sous le point de chute afin d'amortir le bruit. Recouché, il s'étonna d'être si nerveux. Peu à peu, les vibrations fiévreuses de ses tempes s'assourdirent; une torpeur détendit ses membres. Les fracas du dehors se perdaient en sa somnolence, semblables au brouhaha d'uLie grande ville ou à la rumeur d'une bataille lointaine.

Mais le cri des agonisants s'obstinait à résonner contre ses oreilles, le cri des hommes qui, peut-être, étaient morts parce qu'il avait voulu trop vivre.

m LE PAVILLON D'ÉxMERAUDE

Lorsque le canon de l'arsenal, à Taube, secoua les murs de la villa, Séverin s'éveilla une première fois, puis se rassoupit, bercé par la cloche dolente, dont les tintements, à lents intervalles, tels qu'un g"las, avertissent, dès six heures, les ouvriers du .Mourillon. Celte cloche lui rappelait celle de l'église des Carmes, de sa paroisse d'enfance, à Brest, et les matins langoureux où, après l'Angélus, il se rendormait délicieusement.

Le soleil, un peu plus tard, touchant de biais une vitre, ricocha jusqu'à ses paupières. Mais il n'ouvrit les yeux que vers huit heures, car il répugnait à sauter sans transition du pays des songes dans l'état de veille. Distinguait-il tout à fait en quels moments il cessait d'être un dormeur? Sa passion brouillait les limites de l'imaginaire et du vrai ; sous les apparences d'une vie frénétique, il demeurait engourdi, lié d'un sommeil qu'il ne pouvait plus dissiper.

En se retrouvant debout sur le tapis de sa chambre, il sentit son âme morne comme le vestibule d'un mauvais lieu, à l'aurore, quand un silence de lassitude succède à l'orgie nocturne et que les odeurs stagnantes s'aigrissent dans l'air glacé. La perver-

72 LE FER SUR L'EiNGLUME

sion, rignominie secrète d'une existence à double jeu l'avait maintes fois écœuré de lui-même. L'éloignement d'Eliza allait le mettre on face de son dégoût, libérer ce qui restait sain au fond de sa substance morale. Néanmoins, l'idée fixe oppressait encore sa volonté. Un fumeur, après une nuit d'opium, a beau se voir prostré, amoindri ; la somme des jouissances antérieures est plus forte que sa lassitude ; il sait qu'il recommencera.

Séverin se croyait simplement triste d'être privé d'Eliza. Sa mémoire reprenait une à une les circonstances de leur dernier rendez-vous. Il se redisait les phrases de sa maîtresse selon la puérilité inlassable de l'amour mahiaque, ou continuait avec elle un dialogue fictif; des sursauts de tendresse l'élançaient vers l'absente, et il se consternait de penser qu'avant six mois ou plus il ne la reverrait point.

Ces réminiscences et ces remous de sentiment se prolongeaient dans les zones diffuses de sa vie mentale; sa première réflexion lucide fut de constater : « J'ai dormi comme une brute. » Il se reprocha cette sécurité animale de son repos ; Eliza n'avait-elie pas dû traîner une nuit atroce ? Confusément, il éprouvait, malgré tout, un plaisir à vérifier la belle résistance de sa machine corporelle.

Marie, levée bien avant lui, avait entre-bâillé, en sortant, les deux fenêtres. Séverin les ouvrit toutes larges et respira, comme un parfum, la splendeur du jour nouveau. La terre humide elle-même sentait bon. Aux émanations des eucalyptus et des pins s'amalgamait l'haleine mâle du flot s'ébrouant sur les algues. Sans le départ d'Eliza etles menaces qu'il impliquait, Séverin se fût donné à toute l'illusion du matinal printemps.

LK FER SUR L'ENCLUiME 73

Los lauriers, les houx du jardin pétillaient de soleil; le tronc lisse d'un sycomore brillait comme argenté. Entre les feuilles tendres d'un arbuste bougeaient de menues tleurs cramoisies. Une fraîcheur ambrée tremblait autour des tiges d'un palmier, infléchies comme des jets d'eau qui retom])ent. Il y avait, sur le front grave des pins, presque un sourire. Le ciel, rincé par des heures de pluie, semblait fait d'un azur neuf et lustral. La mer, encore troublée, verte au large ainsi qu'un vaste pré frissonnant, dépliait contre la Mitre ses volutes de cristal d'où rebondissaient des fulgurations. Il reconnut, au flanc d'une roche, le bordage bleu de VElisa, toujours échouée; elle regimbait sous le fouet des lames, à la façon d'une jument qui rue entre les brancards et ne peut pas a\ ancer.

— Je vais savoir, ponsa-t-il, si j'eus tort d'espérer et de chercher.

Devant la terrasse, les enfants jouaient à la paume, criaient. La voix pétulante et dominatrice d'Albert couvrait celle de Ferdinand, douce comme une voix de tille. Mais Ferdinand, le premier, aperçut à la fenêtre Séverin ébouriffé :

— Voilà petit père. Bonjour, papa; as-tu bien dormi "?

— Bonjour, papa, reprit Albert. Tu sais, nous sommes allés voir le bateau de cette nuit.

— Est-ce que tu nous permets, continua Ferdinand, de monter l'embrasser?

— Tout à l'heure, quand je vous appellerai.

Il passa dans son cabinet de toilette, et, mis en train par une douche vigoureuse, il envisagea résolument les péripéties à prévoir : quelle conduite M^^Lougrée tiendrait-elle après la fugue de sa nièce?

Elle avait la lettre en main. Irait-elle clabauder partout son indignation? Ou son amour-propre social l'induirait-il à couvrir d'un prétexte iionnête ce départ clandestin ? Si elle venait, à Marie et à lui, poser la question : « Avez-vous des indices, vous, ses intimes, ses confidents, sur les motifs de sa fuite? Savez-vous où elle est ? » c'était là qu'il faudrait jouer serré, se défendre contre les méfiances de la redoutable spirite et prévenir, chez Marie, l'éveil de soupçons désastreux.

Il revint dans sa chambre pour finir de s'habiller. La chambre du ménage Lhostis superposait à la simplicité familiale de meubles antiques les goûts fantaisistes d'un marin nomade et d'un dilettante incertain. Derrière le lit de chêne, singulièrement large, étaient tendues des étoffes persanes oii des soldats multicolores, coiffés de turbans, brandissaient des piques et des sabres; au milieu de cette draperie pendait un petit crucifix d'ivoire. Un Bouddha, les yeux baissés vers son nombril, occupait la cheminée qui avait, au lieu de glace, une tapisserie japonaise à fond bleu figurant un magot brodé en jaune, accroupi contre un encensoir. Les ferrures d'une armoire bourguignonne se miraient obliquement dans une pompeuse glace Empire, couchée en long sur la paroi, face au lit. Une cliiflbnnière en bois des Iles, qui appartenait aux Lhostis, comme le cartel du bas, depuis le règne de Louis XV, portait la corbeille à ouvrage de Marie ; sur les murs voisinaient des cadres composites : une gravure d'un Christ du Vinci et une Bacchanale de Poussin ; un moine mort de Vélasquez et une danseuse dessinée par Degas. Séverin sentait peu l'incohérence de tels assemblages : en se claquemurant sous la discipline d'un seul principe il aurait cru

so diminuer. Mais, landis qu'il fuyait, en désir, avec Eliza, vers une Espagne où rien, ne les empocherait d'être heureux, une réaction de contraste ranimait pour son esprit les choses familières d'un intérieur dont il s'était ahstrait longtemps. Sa maison paraissait lui dire : « Moi aussi, j'existe. » Et sa vue faisait le tour des objets dont sa chambre était pleine, comme s'il eût reconnu d'anciens amis, négligés et fidèles.

11 repensa aux enfants qui attendaient un signe de lui. Avant qu'ils montassent, Marie elle-même entra, et, l'ayant embrassé, lui dit :

— J'ai envoyé Aline au port. On n'a aucune nouvelle des pêcheurs ni du mousse. Ils ont sûrement péri.

L'évidence de la catastrophe replongea Séverin dans l'hypothèse qu'il avait éludée : quelle inv^isible chaîne liait ces quatre morts et ses folies secrètes? Tout désordre, si une Justice est l'axe du monde, doit être contrepesé par un équivalent de soufïrances. Sa logique n'aurait su arguer d'absurde cette loi divine. Mais, gêné par des conclusions qui l'appréhendaient lui-même au collet, il se garda d'y réfléchir. Il proposa seulement à Marie d'aller voir les familles des ^ naufragés, de leur distribuer le nécessaire, et, si les cadavres reparaissaient, d'assurer des obsèques décentes. Dans l'exaltation de sa générosité s'insérait ce désir obscur : compenser le mal dont il pouvait être la cause. Marie, n'ayant point les mômes motifs, pondéra son mouvement :

— Nous ferons ce qu'il est raisonnable de faire. Tous deux descendirent; les enfants se précipitaient

sur l'escalier, à leur rencontre; Séverin vit Albert, plus empressé que d'habitude, lui sauter le premier au cou :

— Papa, sais-tu ce qu'il m'a dit Ferdinand? Il m'a dit : « Quand la mer est grosse, les poissons, comment dormenl-ils? 7/5 doivent se boucher les oreilles. » Est-ce que les poissons ont des oreilles? Avec quoi veux-tu qu'ils se les bouchent ?

— Pourquoi ils n'en auraient pas ? protesta Ferdinand, humilié d'avoir pu articuler une sottise.

Dans la salle à manger, tout en déjeunant, Séverin leur expliqua de quelle manière étaient faits les poissons. Us l'écoutaient, debout contre la table, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, leurs prunelles nettes et avides collées aux siennes, attentifs à ses enseignements, comme s'ils entendaient parler la Sagesse.

Ils s'égalaient presque par la taille, bien qu'Albert eût deux années d'avance sur Ferdinand.

Large déjà d'épaules, avec des mollets basanés, Albert se développait plus en force qu'en longueur. Ses cheveux étaient bruns, comme ceux de son père, et drus. Mais il reproduisait les yeux azurés de Marie et le type bressan des Burdéron : les lignes ovales du visage, la rectitude des lèvres et du nez, la mâchoire énergique. Quelque chose de franc, de délibéré, on pouvait dire de militaire, s'annonçait dans ses attitudes.

Ferdinand, plus élancé, avait, comme Séverin, des yeux vert de mer, dont la nuance semblait changer selon le ciel, les arbres, les rideaux qu'ils réfléchissaient. Ses bras efhlés, la souplesse un peu molle de ses membres, sa bouche menue disaient une complexion plus féminine que robuste. Des cheveux abondants, d'un blond d'ostensoir, ondulaient en mèches fluides autour de sa tête longue au front très bombé — le front des Lhostis ; — la blancheur de son teint était lumineuse, et il rougissait au moindre

LE FliH SUR L'ENCLUME 77

émoi. De cet enfant affectueux, sensible à l'excès, Marie disait, entre intimes, qu'il tenait à elle, «comme si le cordon n'avait pas élr coupé ».

La venue d'Aline, apportant le courrier, détourna Séverin de son exposition,

— Mais, papa, qu'est-ce qui a fait les poissons? s'enquit Albert, allant, selon l'instinct de l'enfance, jusqu'au terme métaphysique de sa curiosité.

— Es-tu bête ? s'écria Ferdinand qui saisit au bond une revanche à prendre sur son aîné. Le bon Dieu a fait les poissons, il a fait les oiseaux, il a fait les singes, il a tout fait.

— Et, oii il est, le bon Dieu?

— Il est partout, mes chéris, vous le savez bien, intervint leur mère; elle s'était assise un instant et décachetait une lettre. Il voit les enfants qui sont sao^es, et, les hommes qui font le mal il les voit aussi.

— Alors, interrogea Ferdinand qu'elle laissa, ainsi qu'Albert, s'établir sur ses genoux, il est dans notre chambre, il est dans le pavillon, il est dans le sucrier, il est dans le pain ?

Elle essaya de leur faire entendre comment Dieu pouvait animer toutes choses, sans être limité par rien, de môme que la lumière pénètre sous l'eau et ne cesse pas d'exister dans le soleil.

— C'est drôle, cette histoire de bon Dieu, fit Albert, en regardant son père qui se taisait et ouvrait un volume avec dédicace envoyé de Paris.

On entendit, au seuil du corridor, claquer les galoches du commandant. De l'allée des myrtes où il jardinait il avait vu le facteur sonner; et il n'attendait point qu'on lui portât ses lettres ; en recevoir était une de ses joies quotidiennement espérées, un stimulant pour sa volonté lasse d'homme sans emploi,

qui « attelait, comme il pouvait, les matins aux soirs », se jugeant presque inutile. Il arriva, en chaussons, sa calotte noire sur la tête, mais déjà rasé, sa moustache lustrée, son gros veston à pattes net de poussière et impeccable, car il conservait en sa tenue le pli de Tastiquag-e, le goût d'une exquise propreté. Bien qu'il se déclarât « fini », son buste s'appliquait à ne point se voûter; sa démarche, malgré la raideur de ses genoux, voulait se maintenir allègre. Il faisait cliqueter ses doigts à la manière de castagnettes, soit par manie, soit pour égayer ses petitsenfants.

Séverin se leva, lorsqu'il le vit entrer; ils se tendirent la main ; le gendre s'informa si la nuit de son beau-père avait été bonne.

— Pas fameuse ! Tout craquait dans la maison. Et il paraît que tu as organisé une expédition, comme qui dirait la recherche de La Pérouse sur les récifs de Vanikoro. Tu vois, on m'a déjà fait le rapport au colonel, ajouta-t-il en clignant de l'œil vers Albert et Ferdinand ; ils s'étaient levés aussi, et coururent, en riant, se pendre aux bras de leur grand-père.

Un faire-part de deuil était à son adresse ; il regarda le nom du mort, fronça ses sourcils tortus et grisons :

— Tiens! Ce pauvre Caudrier! Il était passé commandant la même année que moi. La dernière fois que je l'ai revu — en 93, — il m'a dit : « Je ne sais que faire de ma peau ; je retourne au Tonkin, Toi, tu as des raisons de rester. Moi, je n'ai que mes fusils, ma selle et mes chiens. » C'était lui qui prétendait qu'on n'est jamais malade, si on veut ne pas l'être : « Le moral est tout. » A quoi je lui répondais : « Quand tu as une bonne dysenterie bacillaire, va-t'en voir si le hioral y est pour quelque chose. »

Décidément, conclut-il, abaissant sa voix barytonanle, je verrai partir tous les plus jeunes que moi. A quand mon tour? Je ne tarderai plus guère à changer de garnison.

Ces derniers mots composaient une de ses phrases d'habitude. Séverin, le plus souvent, se dispensait de la réfuter; Marie s'en faisait un devoir, sachant bien qu'il tenait ce langage, pour s'entendre contredire et assurer d'une longue vieillesse :

— Quelle hâte as-tu de nous quitter? On dirait que nous te rendons la vie malheureuse.

— Oh! dit-il en se grattant l'occiput, du moment qu'on n'est plus bon à rien... Allons, mes petits, arme sur l'épaule ! C'est l'heure.

Albert et Ferdinand s'élancèrent devant lui dans la chambre ensoleillée qui leur servait de salle d'étude. Chaque matin, de neuf à onze heures, le commandant se donnait à l'instruction de ses petits-lils. Séverin avait décrété qu'il les enverrait, le plus tard possible, aux écoles publiques : le surmenage qu'on exige de tendres cervelles, la promiscuité des enfants, leur agglomération immobile dans la puanteur des classes lui semblaient une des causes majeures de la débilité moderne. M. Burdéron s'était chargé de leur enseigner l'arithmétique, la géographie, — une de ses vieilles passions, — et l'histoire. Marie se réservait l'instruction religieuse, la lecture, l'orthographe. Séverin assumait les sciences naturelles, la natation et la gymnastique. Les heures de travail assidu ne dépassaient jamais trois par jour. La distance d'âge qui séparait Ferdinand d'Albert n'était point une gêne dans cet enseignement; Albert, plus instable, ayant, comme disait son aïeul, « la rétentive moins bonne», se laissait aisément rattraper par son cadet.

Le commandant s'arrêta au milieu du vestibule, dégourdit, une minute, contre le calorifère, ses doigts rugueux. Séverin l'accompagna; lui-même s'était fait un emploi du temps, qu'il suivait ou négligeait selon son caprice^ et, ordinairement, de neuf heures à midi, dans le silence du pavillon d'émeraude, il utilisait les claires idées du matin pour avancer de quelques pages son drame : Mélusine, dont le second acte allait être achevé. A moins qu'il ne se perdît au fond d'une lecture ou dans ses chimères amoureuses.

— Sais-tu, lui demanda M. Burdéron, qu'Aline, en revenant du port, a ramassé un morceau de rame bleue, sans doute une autre épave de la barque? La pauvre Eliza porte malheur même à son nom.

— Vous croyez, repartit Séverin d'un air vaguement ironique, que son nom a la moindre part en cet accident!

' — Etes-vous comme moi? observa Marie qui les avait rejoints, je trouve, depuis plusieurs semaines, Eliza toute changée. Elle pâlit, sa mine s'étire, je la sens plus morose que jamais. J'ai tenté de la confesser. Elle a eu beau me soutenir qu'elle n'avait rien, je suis sûre que, dans sa vie, des choses anormales se passent.

— Tu crois? fit Séverin d'un ton négligent. Elle a toujours été si douloureuse ! Je le lui ai dit plus d'une fois : « Vous inventeriez la tristesse, si elle n'était pas née avant vous. »

— C'est exact, appuya le commandant. Et il s'éloigna, ponctuel à sa tâche de pédagogue, comme jadis à son bureau du quartier.

— Oh ! reprit Marie, n'insistant plus sur Eliza, je vais te montrer notre acquisition, le petit chien que, m'a envoyé M™° Pradel. Je l'ai baptisé Lion ; il a la

tAle d'un lionceau ; les enfants l'ignorent ; autrement, ils ne tiendraient pas en place.

Elle et lui sortirent dans le jardin ; Marie fit le tour de la villa jusqu'à roflice, où Pliilomène, la cuisinière, régalait Lion d'une bouillie, et revint avec le chien sous son bras. C'était un petit dogue de six semaines, dont les membres potelés, patauds et flexibles, sentaient encore le lait de sa mère. Une caresse étonnée sortait de ses yeux bleus et moites; mais son mufle noirâtre se bossuait déjà de plissures hargneuses; il montrait des dents pointues. Marie le déposa sur la pelouse ; il se mit à gambader, la queue en l'air, mordillant le gazon, mordillant les fleurs, et, tout d'un coup, jappa contre Séverin, puis barbota entre ses jambes et sous la robe de Marie.

Elle se divertissait de ses folâtreries ingénues; proche elle-même des animaux par la simplicité joyeuse de sa nature, elle ressemblait, lui dit Séverin, « à une biche qui court dans les bois, au temps oi^i l'herbe pousse ». Et il songea :

— Pourvu que jamais elle ne sache !

Le brillant de ses yeux, la fraîcheur hâlée de ses joues avivaient sa triomphante jeunesse. Séverin admirait le luxe ardent de la chevelure qu'elle avait, quelques heures auparavant, démêlée sur son dos nu. Il se disait que la perfection du bonheur terrestre serait de posséder deux femmes, l'une, comme Marie, capable de satisfaire son désir d'une félicité calme, ordonnée, solide; l'autre, comme Eliza, pouvant correspondre aux raffinements de son intelligence et aux complexités de ses rêves.

Mais elle aperçut des tiges de rosiers, renversées, la nuit, par la tempête, elle se baissa pour les relever.

— Je te laisse, dit-il, je vais à mon travail.

Il pénétra seul dans le pavillon. Un poêle de faïence, allumé depuis un moment, y développait une chaleur douce qui s'ajoutait à la tiédeur du soleil. Sous le parfum acre do cigare dont la pièce était imbibée, il reconnut les subtiles insinuations du jasmin double; et, quoiqu'il eût remis en ordre les coussins, l'étoffe brune du div'an gardait une légère empreinte du corps d'Eliza. Rentrer en ce lieu, le lendemain, c'était recommencer le déchirement de la veille.

— Quand reviendra-t-elle ici ? Jamais peut-être. Ou ce ne sera plus comme avant... Elle serait morte, quelle différence y aurait-il? Lii mort est un absent qui 71 écrit pas. Elle écrira, mais une fois toutes les semaines ; d'une lettre à l'autre, son silence ne sera pas moins lourd que si elle avait quitté les régions des vivants...

il adressa un coup dœil sans attrait aux livres de sa bibliothèque, à sa table de travail, une table d'une pauvreté voulue, en bois blanc, soutenue par des lattes en forme d'X. Son œuvre ne lui disait rien. A quoi d'autre penser qu'à l'absente? Malgré tout, il tenait à sauver des heures défuntes une image aussi nette que le lui permettait son chagrin. Cet effort méditatif secoua son affaissement.

Il avait cette bizarrerie d'être, par complexion, porté au vague, à l'incertain; et pourtant il s'évertuait vers une ferme prise des réalités ou même des songes ; habitude qu'il devait, pour une part, à sa culture scientifique. Il appuyait fortement sur les idées ; son analyse s'y enfonçait comme la torsion d'une vrille dans une paroi. Il voulait étreindre les choses comme s'il ne devait plus se rencontrer avec elles.

Ll:; FI:;R Sim L'ENCLUMK 83

« Tout regard, uotait-il un jour, est un adieu. II ressemble au suprême baiser qu'on donne à un mourant. L'extase oi^i l'on voit un être d'une vue pleine et profonde est unique. »

Durant sa liaison il avait consigné, sous forme de récit impersonnel, ce que chaque moment d'amour lui révélait sur Eiiza, mais en négligeant presque de noter ce qu'il éprouvait lui-même; car il la regardait vivre en lui plus qu'il ne se regardait vivre en elle. Le manuscrit où il écrivait ce journal de sa passion était enfermé dans une petite armoire bretonne, en chêne, à deux corps, dont les panneaux antérieurs, ayant jadis meublé quelque stalle d'église ou une sacristie de campagne, montraient des figures de saints, sculptées d'un ciseau fruste. Une serrure à secret bloquait l'un des tiroirs ; il l'ouvrit, en tira les feuillets intimes, et s'assit à sa table, commença l'histoire de son dernier rendez-vous.

Tout d'abord, en déroulant les pliases de cTette séparation, il fut troublé au point d'entendre sourdement son cœur qui battait trop fort. Se souvenir était, pour lui, plus que posséder. Les vibrations de ses désirs s'amplifiaient au vif de sa chair, dans les circuits de sa pensée. Peu à peu, son intelligence réagit sur cette agitation, la clarifia ; et sa plume allait, tranquille, minutieuse comme celle d'un témoin qui s'attache à ne rien omettre d'essentiel. Mais, subitement, il s'arrêta, réfléchit :

— De nos soirs heureux que me restera-t-il?

Aussitôt lui revint en mémoire l'aveu du pauvre Villon passant au crible les erreurs de sa jeunesse :

« Que m'en reste-il? Honte et péché. »

Gomme une voix malencontreuse, le vers du vieux poète chrétien sonna dans des profondeurs oubliées.

Séverin repoussa l'admonition, en apparence, fortuite : se laisser aller à des soliloques pénilentiels, n"eût-ce pas été un commencement de trahison envers Eliza, alors qu'il avait juré de ne la délaisser jamais ? Et il aima mieux se faire cette pitoyable réponse :

— Ce qui m'en restera? Ces pages que nul n'aura lues, sauf moi... Si encore je ne me vois pas réduit à les détruire...

Une inquiétude plus proche traversa la mélancolie de ses notations. La cloche du portail venait de tinter; sans doute le boulanger qui apportait le pain. Mais la tante d'Eliza n'allait-elle point venir, soit pour faire des confidences à Marie, soit pour l'interroger luimême? A tout hasard il prépara son attitude. C'était le moment d'appliquer la maxime de son grand-père Lhostis, le capitaine de vaisseau :

« On doit toujours avoir au côté son petit sabre (f abordage. »

Un second coup de cloche retentit, nerveux celui-là, presque impérieux.

— Ce doit être elle, conclut Séverin.

Par prudence, il interrompit son travail, remit dans le tiroir à secret le cahier dénonciateur. Ensuite, il ouvrit une vitrine, où des cartons logeaient, classées avec ordre, les plantes de son herbier marin. Il examinait paisiblement une phycodris sinuosa, algue à feuilles de chêne, d'un rouge brun qui, au soleil, se nuait en vert et en jaune, lorsque, sur le sable du jardin, un pas de femme se fit entendre, et Marie, bouleversée par une émotion insolite, se précipita dans le pavillon :

— M""* Lougrée est là, elle veut te voir. Il arrive quelque chose d'extraordinaire. Eliza a disparu hier, dans la nuit, sans prévenir personne. Sa tante a trouvé,

ce malin, sur sa cheminée, une lettre où elle Tavertil (le ne pas se mettre en peine. Elle lui demande pardon de s'en aller brusquement, et lui expliquera, dit-elle, plus tard, sa conduite. Je ne suis qu'à moitié surprise, mais cette affaire me navre. Voilà une fille perdue dans l'opinion publique; je ne l'aurais pas crue capable d'une sotte escapade. M"^ Lougrée veut savoir si nous en soupçonnons le motif, ou avec qui elle a pu partir.

— J'y vais, répondit-il, en refermant sa vitrine, l'air péniblement étonné. Les premiers mots de sa femme, bien que prévus, l'avaient grlacé dans les moelles : Fentretien à subir pouvait prendre la tournure d une comparution devant un juge. Cependant, au fond de lui-même, il respira : de toute évidence, à la manière dont Marie lui annonçait l'événement, ni elle, ni M""^ Lougrée ne le supposaient coupable.

— Pourquoi, dit-il au milieu du jardin, M""^ Lougrée se figure-t-elle que sa nièce n'est point partie seule ? Nous la connaissions fantasque. L'explication de sa fugue est peut-être très simple. Elle avait assez de vivre avec cette vieille toquée. Ne trouvant pas de raison plausible pour lui fausser honnêtement compagnie, elle a fait un coup de tête...

— C'est étrange, objecta Marie, qu'elle m'ait si bien caché son projet.

Près de la cheminée du salon, assise au bord d'un fauteuil, haute et raide sous un ample manteau noir, M""" Lougrée parut à Séverin plus sinistre qu'une Erinnye. Une aigrette de jais, allière, presque menaçante, tremblait sur la capote qui pressait ses bandeaux, noirs comme sa robe — elle se vantait de n'avoir, à soixante-cinq ans, « pas un fil blanc dans ses cheveux » ; — son nez de chouette se courbait

entre ses longues bajoues pâles; deux diamants, à ses oreilles, s'irisaient de feux bleuâtres ; la solennité de ses veux fixes était hagarde; une sorte de magnétisme démoniaque effluait de sa présence opprimante. Un observateur frivole n'aurait apertju en elle que la majesté froide d'une personne longuement habituée à trôner. Séverin sentit alors comme le souffle de l'abîme oià plongeait la vie occulte de cette femme, « de cette sorcière », se dit-il, et un recul d'horreur lui vint en la saluant. Il lui tendit pourtant la main avec la nuance d'effusion qui sied dans une conjoncture affligeante, mais sans oublier qu'un ex-lieutenant de vaisseau reste l'inférieur d'une veuve de contre-amiral.

— Je n'en reviens pas, fît-il à mi-voix.

— Monsieur, commença M'"" Lougrée d'un ton encore plus bas, comme si elle eût deviné quelqu'un aux écoutes à la porte du salon, vous savez le coup que j'ai reçu. Je n'en soufflerai mot à personne; je ne veux pas que le nom des Lougrée soit entaché d'une ombre fâcheuse. Corentine, ma cuisinière, est à moi depuis trente ans, c'est une fille sûre ; elle seule et vous, vous avez mon secret. Nous laisserons croire à tout le monde qu'Elizaest partie, brusquement rappelée auprès de son père. Je requiers donc de vous d'abord le silence absolu...

Séverin et Marie firent ensemble un signe de tête qui équivalait à une promesse de totale discrétion. M"" Lougrée. poursuivit un peu plus haut, d'une voix sèche où sourdait une rancune concentrée :

— Vous étiez bons envers cette ingrate, elle semblait mettre en vous deux plus de confiance qu'en personne autre de nos relations. C'est pourquoi je veux que vous sachiez. Peut-être m'aiderez-vous à corn-

prendre et à (roiivcr. J'avais recueilli ma nièce chez moi, quand j'aurais pu la laisser gagner son pauvre pain ou pâlir sous les avanies d'une marâtre. Je l'ai gâtée, j'ai eu pour elle toutes les faiblesses. Je comptais l'avantager dans mon testament. En récompense, voilà son procédé.

Elle tira de son manchon la lettre qu'elle avait déjà communiquée à Marie. Séverin la lut lentement, ({uoiqu'il la connût trop bien. A contempler l'écriture de sa maîtresse, cette écriture menue, extraordinairemenl déliée, où les mots se terminaient par d'enlaçants jambages, une volupté amère le saisit, et il eut peur de se trahir, tandis que les deux femmes observaient son impression.

— Cette lettre, dit-il en la rendant à M"^ Lougrée, est assurément déconcertante. Je conçois, madame, votre dépit. Mais à quoi bon chercher la cause d'un acte injustifiable '?...

— C'est, au contraire, interrompit M™" Lougrée, l'énigme, le Sphinx que je veux serrer à la gorge. Je veux établir avec certitude pourquoi elle est partie, où elle est. avec qui elle est.

— Une chose m'inquiète, déclara Marie que son idée préoccupait; pourquoi m'a-t-elle, avec tant de soin, dissimulé ses intentions?

— Mais, ma chère, répliqua Séverin, se retournant vers elle d'un air impatient, elle a probablement suivi cette règle de méfiance : « Ce qu'un sait, tous le savent. » Il est clair qu'elle aurait mieux fait de dire à sa tante et à toi : «Je pars, j'ai telle ou telle raison. » Mais vous lui auriez objecté ceci et cela, reproché son humeur changeante, rendu impossible ce qu'elle méditait. Elle a simplifié et brusqué en n'avertissant personne.

— J'avais remarqué, insista Marie, chez elle, une grande tristesse; sa mine n'était plus la même...

— Sa démarche non plus, renforça M""" Lougrée, et d'autres indices...

Il y eut un bref et pesant silence; pour échapper à l'angoisse dont cette enquête, en se resserrant, le torturait, Se vérin se jeta lui-même au-devant de la conclusion terrible :

— Alors, madame, vous la supposeriez victime d'une imprudence amoureuse ? Elle sortait cependant très peu, seule du moins, et vous étiez là...

— Si, le soir, elle allait chez Maria Lavigne, la bossue, prendre une soi-disant leçon de dessin.

— Mais vous saviez l'heure où elle sortait, celle où elle rentrait'?

— Le temps ne fait rien à l'affaire, répliqua M""^ Lougrée avec un âpre ricanement qu'elle étouffa. Oh ! ce qu'il m'est impossible de lui pardonner, ce n'est pas d'avoir aimé quelqu'un. Moi-même — je peux vous raconter cette folie, parce qu'ellefut sans conséquences — j'ai eu, dans ma jeunesse, une grande passion, une passion pour un homme qui ne s'en est jamais douté, à qui je n'ai jamais laissé voir mon sentiment. Il était marié... Il est mort, en ignorant que je l'aimais. Eh bien ! je ne me consolerais pas de ce bonheur manqué, si, depuis qu'il est mort, je n'étais entrée en communication avec lui...

— Oui, vraiment? s'enquit Séverin d'un air de curiosité intense. Oserais-je vous demander par quel moyen ?

— Vous avez sans doute entendu parler de ce qu'on appelle le corps fluidique. Des effluves nerveux s'échappent de nos organes, en ondes dont l'énergie correspond à l'effort qui les émet. Us deviennent plus

abonilants, lorsque nos membres touchent le sol et, par lui, les profondeurs du monde. Leur émission est douloureuse, et, le sujet qui les produit, pour moins souffrir en agissant sur l'objet qu'il veut atteindre, essaie de s'en rapprocher jusqu'à ce qu'il le touche. C'est peut-être pour cette raison que l'amour vit de contact.

Eh bien ! si, pendant la vie d'un homme, quelque chose qui pense et qui sent peut se détacher de lui, ce quelque chose survit à la destruction de sa chair. Et alors, par l'entremise de sujets très affinés, il est possible de le voir, de l'entendre, de le palper...

Elle jetait ces théories confuses à la manière d'une illuminée, d'une sibylle sur son trépied. La blancheur anémique de se? yeux s'échauffait d'une flamme d'hallucination ; son aigrette de jais frémissait, les rides de ses bajoues se crispaient orageusement. Marie l'avait écoutée avec déférence, en essayant de comprendre, mais non convaincue.

— A vous en croire, fit-elle, des effluves électriques agglomérés qui persistent, ce serait toute notre âme. Est-ce possible ?

— L'âme, c'est un mot, chère madame ; le corps fluidique est une réalité, réfuta l'occultiste, d'une intonation foudroyante, comme si elle disait : Peuton être sotte au point d'admettre ces vieilleries !

Je puis vous certifier un fait : grâce au concours d'un médium très remarquable, j'ai vu le fantôme de celui que je voulais voir, je lui ai dévoilé la douleur secrète de ma vie, et il m'a fait savoir (\\xil n était pas heureux... Les vivants aussi, nous pouvons les faire apparaître, les interroger, les confronter. Si vous voulez, je vous montrerai Eliza et l'amant qui l'a enlevée.

yo - LE FER SUR L'ENCLUME

En proférant ces derniers mots, elle regardait Séverin, espérant le décider à suivre une séance de spiritisme. Il s'était assis à contre-jour, elle n'aperçut point qu'il pâlissait.

— Ce que je ne pardonnerai jamais à ma nièce, reprit-elle une main levée, l'index tendu comme en témoignage de malédiction, c'est d'avoir trompé ma confiance et de n'avoir pas cru en moi. Quant au misérable qui l'a détournée, les esprits se chargeront de le punir...

— Mais sur quoi vous fondez-vous, osa interrompre Séverin, pour assurer qu'elle n'est point partie seule? Après tout, elle est majeure, elle est libre, elle peut aller oij elle voudra.

— On ne voyage pas sans argent.

Sur cet argument conclusif, M'"' Lougrée se leva en poussant un long soupir. Ni Séverin, — on s'en doute, — ni Marie ne la retinrent; Marie lui réitéra qu'elle compatissait à son amertume; mais cette femme lui pesait : pour se défendre contre' le miasme de ses hantises, il fallait, vis-à-vis d'elle, un effort d'exclusion lassant.

La contre-amirale s'arrêta au miheu du tapis, sous le lustre dont elle éventait les basses girandoles avec la cime de son chapeau ; la glace de la cheminée mirait sa grande forme funèbre, semblable à une statue de la Nuit. Elle dévisagea brusquement Séverin, et, d'un accent de reproche dominateur :

— En somme, monsieur Lhostis, je vous quitte un peu déçue ; j'espérais en vous pour m'aider dans les ténèbres, et vous ne savez rien,- ou vous ne voulez rien me dire.

— Mais, madame, répondit-il sur un ton presque brutal, vous devez bien supposer que, si votre nièce

avait it'i fait dos conrid<Miccs à quelqu'un, c'est ma l'emme qui les aurait reçues.

— Kh i)i('n ! lenuina-t-elle en s'avançant vers la porte, venez me voir dans quelques jours; je vous apprendrai du nouveau.

Lorsque Séverin l'eut reconduite, il retourna dans le pavillon, et se laissa tomber sur son divan, excédé de la fausse attitude qu'il avait dû soutenir, anxieux des suites. Il ne croyait pas aux miracles du spiritisme ; et pourtant, si par une divination télépathique, elle obtenait le fin mot du mystère?... Mais, surtout, il se voyait humilié, diminué devant lui-même, contraint à donner le change, à jouer Tinnocence, à paraître un juste, quand il était « le misérable », celui que M""' Lougrée vouait aux vindictes des esprits. En vain son amour-propre tentait-il de se redresser dans cette considération : « Je m'en suis bien tiré. » La chape de plomb des hypocrites écrasait ses épaules ; il se demandait par quelle erreur il avait pu l'endosser.

Et comment, désormais, s'en dévêtir? Le mensonge adhérait à sa vie, comme la croule d'une lèpre. Il entendit Marie qui revenait. Vivement, il atteignit un livre et prit la pose d'un homme absorbé.

Elle s'assit à côté de lui sur le divan : parler d'Eliza était inévitable. Mais il essaya aussitôt d'une diversion.

— M™"" Lougrée est décidément absurde, je ne veux plus la voir; je pense bien que tu ne te laisseras pas entraîner dans ce monde louche d'occultistes et de médiums.

— Tout de même, énonça Marie sans relever l'averlissement superflu, cette Eliza savait tromper. La fieffée comédienne ! Je l'entends encore, avant-

hier, me dire de sa voix la plus naturelle ou la moins factice : « A jeudi. » Ai-je été naïve de croire en son amitié !

— Elle est partie, fit-il, les yeux vers son livre. Tu n'as qu'à l'oublier, comme si tu ne l'avais jamais connue.

— Tu as l'oubli facile, répliqua-t-elle en fixaat son regard sur lui avec surprise. Un point m'intéresse : si elle avait un amant, je veux savoir qui c'était.

Il n'eut pas le tourment de répondre, parce que les enfants, ayant terminé leur classe, frappèrent à la porte du pavillon. Il les interrogea, selon son habitude, sur le travail de la matinée. Albert exhiba triomphalement trois jetons d'ivoire qu'il avait mérités comme bons points.

— Moi, j'en ai quatre, dit Ferdinand, sans montrer les siens, avec une petite moue négligente.

Séverin leur découvrit la surprise dont ils allaient être émerveillés, l'arrivée de Lion, et il les emmena voir ce camarade. Marie les accompag.ia, elle s'efforçait de sourire à leurs transports devant le jeune chien. Mais ce n'était plus comme tout à l'heure ; l'insouciance de sa joie semblait morte.

Aux douze coups de midi on se mit à table. La salle était claire, bien qu'elle eût ses fenêtres exposées au couchant : l'émail du soleil sur la mer en fusion renvoyait le long des boiseries blondes la gaîté de ses reflets. Assis entre ses deux fils, Séverin pouvait apercevoir, par-dessus les lauriers-roses et les bambous du jardin, la pinède de Saint-Mandrier, la corbeille d'azur de la rade, le voluptueux piton de Six-Fours, Sicié sous une brume fluide et bleuâtre, tout le décor d'un songe heureux. Devant lui, pour embaumer la nappe, des violettes et des mimosas se

penchaient hors des tuh'pos de cristal. A travers les rayons ajourés d'une crédence bretonne, les argenteries entreluisaient. En reg^ardant manger les enfants, il pensait aux deux vers de Victor Hugo :

Nous mangions notre pain de si bon appétit

Que les femmes riaient, quand nous passions près d'elles.

Mais il sentait l'ombre de sa tristesse s'étendre sur son cœur muré ; et Marie gardait un silence insolite.

Il s'était infligé de feindre à l'égard d'Eliza une indifférence qui était un reniement extérieur de son amour ; or, cette simulation, au lieu de servir sa sécurité, agita Marie d'un premier doute.

— Pourquoi Séverin paraît-il si peu ému du départ de notre amie? Il en parle à peine. Est-il sincère ? Mais quelle raison peut-il avoir de me cacher ce qu'il éprouve ? Serait-ce par crainte d'être soupçonné ■? C'est affreux d'accueillir des pensées pareilles... et pourtant...

— Tu as eu ce matin, lui demanda M. Burdéron, la visite de Famirale ? J'ai cru reconnaître sa voix de commandement.

— Oui, elle voulait nous annoncer que nous ne verrons plus Eliza; Eliza est brusquement partie, rappelée auprès de son père très malade.

— Eliza est partie ! s'exclama, la bouche pleine, Albert.

— Pauvre Eliza ! soupira Ferdinand qui se retint pour ne pas pleurer.

— On peut dire : Pauvre Eliza ! émit alors Séverin, sans que nul trouble altérât la simple compassion de son langage. Elle est une de ces créatures désignées qui attirent la souffrance comme le miel attire les guêpes.

-r- Je trouve drôle, remarqua le commandant, qu'elle ne soit pas venue vous serrer la main.

— Elle avait, je pense, répondit M""" Lhostis, de plus intimes que nous à voir une dernière fois.

En même temps que ses lèvres décochaient l'allusion, elle considérait Séverin, occupé à détacher pour Ferdinand, sur une assiette, l'arête dorsale d'un rouget. L'attaque fut si rapide qu'il ne sut pas réprimer une vibration des cils, un léger haut-le-corps. Il eut conscience du mouvement qui lui avait échappé, et voulut le réparer, en l'aggravant ; car il plissa son front et regarda Marie d'une manière qui lui faisait entendre.

— Tu sais que nous avons promis le secret. Mais, rendue, par la jalousie, trop clairvoyante,

elle ne se laissa point prendre à l'équivoque ; elle s'épouvanta de conclure :

— Il y a quelque chose enire eux.

Ce fut comme si elle s'enfonçait au creux des côtes la lame d'un couteau. Ses joues devinrent pâles, puis pourpres ; ensuite, elle se ressaisit. Séverin s'aperçut qu'Aline, singulièrement intéressée par l'entretien de ses maîtres, tout en circulant pour les servir, épiait, avec une ironie silencieuse, le visage de Marie et le sien. Il s'empressa d'obliquer la conversation vers des sujets limitrophes et moins périlleux.

— ]y£mc Lougrée, dit-il au commandant, s'est mis en tête de nous convertir au spiritisme. Elle perd sa peine. Les esprits se moquent assez de leurs dupes, sans que nous allions grossir la bande...

M. Burdéron avoua qu'il avait fait, jadis, tourner des tables ; une d'elles lui avait prédit l'âge oià il mourrait, soixante-quatre ans.

— C'est de la bêliso, continua-t-il, — quoique au l'oiid l'horoscope lui fùl resté comme une menace réalisable. — Mais il y a, dans la communication des êtres à distance, des phénomènes bien curieux. Tenez, le o juillet 67, j'étais en garnison à Orléansville : au retour du polygone, je m'étais étendu dans mon gourbi ; il faisait une chaleur à ne pas mettre un chien dehors, et, quand je dis un chien, c'est rigoureusement exact, un chien aurait brûlé ses pattes, s'il s'était risqué sur le pavé. Je somnolais, je llottais entre la veille et le rêve, mais je n'étais pas ce qui s'appelle endormi. Soudain, je vois, à deux pas de moi, mon frère aîné, Louis, qui se battait alors au Mexique, son shako sur la tête, la bretelle du fusil à l'épaule, noir de poussière, s'avancer vers mon lit et s'affaisser, comme évanoui. D'instinct, j'allonge la main, je le relève vigoureusement, je lui dis : « Marche ». Il disparait... Je demeurai là, béant, lout à fait réveillé ; j'en avais une sueur froide. Puis, je me raisonnai, je supposai un trouble hallucinatoire, je ne sais quoi. Neuf semaines après, je reçois une longue lettre de Louis : il me racontait qu'allant en reconnaissance dans une région déserte, par une terrible matinée de juillet, il avait, un instant, fléchi sous la fatigue et failli perdre connaissance, se laisser tomber à terre avec le désir de ne plus se relever. Mais une main l'avait empoigné sous l'aisselle, l'avait redressé ; et il avait entendu ma voix lui dire : « Marche ! » Du coup, sa fatigue avait passé. Vous devinez que la date et le moment concordait : c'était le 5 juillet, vers onze heures du matin. Expliquez-moi ça...

L'étrange anecdote, qu'elle ne songea pas à mettre en doute, excita chez Marie une commotion faite de

peur et de curiosité ; elle se penchait au bord des mondes inconnus; le vent de souterrains obscurs lui soufflait sur la face.

— Si, par son enquête, pensait-elle, M""" Lougrée pouvait éclaircir la fuite d'Eliza, je serais tranquillisée... Mais je ne veux pas m'arrêter à un soupçon, je ne veux pas. Non, c'est impossible, Séverin n'a rien à se reprocher. Qu'est-ce que je deviens, moi qui n'avais jamais été jalouse? Je suis une femme injuste, une horrible femme...

Elle découpait une tranche d'ananas arrosée de kirsch, et elle portait à sa bouche sa petite fourcliette d'une façon saccadée qui ne lui était pas ordinaire. Séverin, soucieux, se demandait : « Quelles idées la tourmentent? A-t-elle deviné ou cherche-t-elle ? »

Il lui rappela leur projet d'une visite aux familles des naufragés. Elle se montra disposée à la faire aussitôt. Ils partirent seuls tous deux. Marie prit amicalement son bras, et, dès qu'ils eurent dépassé le mur du jardin :

— Je suis ennuyée, dit-elle, d'une chose qu'il me' faudra déclarer à mon père. Cette séance d'échecs, tous les soirs, est un casse-tete qui m'amuse. Mais, à la longue, j'en suis lasse. J'aimerais mieux reprendre avec toi nos sorties, ne pas t'abandonner à ta solitude. Seulement, il en aura la mort dans l'âme, il en sera malade, je prévois une scène...

— Si tu veux, proposa Séverin, je prends sur moi de lui faire admettre que cette tension quotidienne du cerveau ne t'est pas bonne. Et puis, j'envisage une solution pour les soirs où nous ne sortirons pas. C'est moi, à ta place, qui jouerai avec lui.

Le dévouement était méritoire, Marie en parut touchée. Mais une induction poignante se fit jour en

elle ; sa jalousie, maintenant animée, flairait partout une piste unique.

« L'an dernier, et l'autre mois, il me poussait à cette partie d'échecs, il semblait tenir à ce qu'elle se fît régulièrement. Aujourd'hui, il s'en désintéresse, il renonce sans peine à ses promenades nocturnes. Pourquoi a-t-il changé ? »

Le vent avait sauté au plein nord. Un mistral véhément fouaillait la rade. Entre les deux colonnes blanches des phares de la passe un grand navire sortait. Les flots mousseux semblaient céder d'eux-mêmes sous la propulsion tranquille de sa masse. Sa lourde fumée se clarifiait dans le vent glorieux; et le soleil allégeait sa coque sombre d'un frémissement doré.

— Quel est ce bateau? demanda Marie, qui l'avait aperçu en se retournant vers le port.

— Tu ne reconnais pas la Dévastation ?

— Ah! oui, la. Dévastation, redit-elle... Sa phrase resta inachevée ; elle voulait dire :

« La Dévastation où était embarqué ton ami Bordes quand il nous a présenté son Eliza. » Mais ses yeux croisèrent ceux de Séverin, et il ne dissimula pas un rapide malaise sur le champ maîtrisé. Tant qu'elle ne se doutait de rien, il avait pu lui dérober l'existence de sa passion. Désormais, la pensée d'EIiza allait, à chaque minute, affleurer dans leur vie commune ; et seraient-ils capables de la taire indéfiniment, alors que leur intimité continuait, si profonde, si essentielle ?

Ils s'avancèrent en face de la barque dont le seul nom et la détresse enveloppaient pour tous deux un sens désespérant. Chargée d'eau, prise par le fond, elle continuait à osciller et gémissait contre l'arête de la roche. Les coups de mâchoire des vagues

avaient à moitié démoli son bordag^e. Des mouettes erraient alentour, se posaient sur la houle ou s'envolaient comme des feuilles que pourchasse le vent, et leur cri se levait au-dessus de la mer, pareil au grincement d'une girouette Fouillée.

Un homme long et rude, ayant un mufle hirsute, une barbe grise bourrue et le teint brûlé de salure, debout au bord du talus, son chapeau rabattu sur les veux, les bras croisés, examinait l'épave dans cette immobilité de fakir fréquente chez les vieux marins et les vieux bergers des montag-nes qui, taciturnes, s'ankylosent au contact des solitudes impassibles. C'était un pêcheur du 3Iourillon, céHbatairc et excentrique; mais Sévcrin l'avait apprivoisé en lui faisant porter quelques succulentes bouillabaisses, un hiver où ses douleurs le tenaient au lit.

— Qu'en dites-vous, Vincent ? jeta-t-il au passage. Je ne comprends pas ce qu'on attend pour la remettre à flot.

— 11 vaudrait mieux, répondit Vincent, enclin aux sentences, qu'il y ait une barque de moins et quatre hommes de plus. La Imrque, on trouvera du bois pour la refaire, les hommes, on ne les refera pas...

Lorsqu'après le tournant du promontoire, Séverin et Marie eurent devant eux la jetée des Vignettes, et la courbe fauve de la grève, ils remarquèrent, non loin des barques mises au sec, un groupe de gens penchés sur un objet invisible qui était à terre. De minute en minute, le cercle de ce rassemblement s'épaississait. Des soldats aussi regardaient du haut de la passerelle, devant les murailles à créneaux du fort dont la mer balançait l'ombre massive.

— Sans doute, dit Séveri[i, on vient de repêcher^ l'un des corps.

LE FER SUrt L'ENCLUMK 99

Us pressèrent le pas, et, au moment où ils approchaient de l'avenue Diujuesne, une vieille femme, son fichu noir au vent, agitant les bras, descendit, se précipita vers la foule amassée. Un remous se fit, un murmure courut :

— La grand'mëre au mousse ! M'"^ Vanino !

Les spectateurs s'écartèrent à sa rencontre; Marie et Séverin la suivirent jusqu'au cadavre étendu sur des copeaux de varech que la tempête avait amoncelés. Du sang était collé dans ses cheveux bruns, barbouillés, comme sa face, de boue et d'herbes marines. Il portait une blessure au crâne, et avait dû être tué, à l'instant du naufrage, par la violence d'un choc ; ses traits n'indiquaient aucun vestige de terreur ni d'agonie.

L'aïeule se laissa tomber à genoux, se jeta sur lui, l'embrassant à plein corps, et, la bouche contre sa bouche glacée, elle l'appelait, l'implorait, essayait, avec ses mains crevassées et tremblantes, de soulever sa tête rigide.

— Ah ! ma belle tête, geignait-elle à bout de souffle. Est-ce toi? Non, ce n'est pas toi! Ce n'est pas vrai que tu es mort, mon Giulio, mon petitoun, mon beau petit Giulio ! Entends-moi, réponds-moi. C'est moi qui t'appelle, moi, ta vieille bique de même, moi qui t'ai nourri, moi que tu câlinais, moi qui n'ai que toi pour me fermer les yeux. Ah ! bon Dieu de bon Dieu! Aïe! Aïe! Non, non, voyez-vous, c'est trop !...

Son flux rauque de lamentations se perdit dans une plainte aiguë; son désespoir s'exaltait par le son déchirant de sa voix ; elle poussait vers les cieux l'antique ululement des mères qui ne veulent pas être consolées.

D'autres sanglots répliquaient aux siens, car la

femme de Jaïne était là, maigre et jaune, entourée de ses huit enfants, dont le dernier, un marmot crépu, s'agitait sur son bras; et, près d'elle, se tenaient le père, la mère de Soûlas et son oncle maternel, un savetier italien nommé Barbero, ressemblant, avec son œil dur, ses joues creuses et son nez crochu, à un oiseau de proie qui a longtemps jeiïné.

La douleur de la vieille Vanino gagnait toute la foule, Séverin lui-même avait envie de pleurer. Les cris de l'aïeule, le spectacle du cadavTe irritaient ses aftlictions, lui rendaient plus tangible l'imminence de calamités encore mal définies. « Pour qui souffrons-nous ? » s'était demandé la pauvresse habituée à trouver des larmes dans son pain. Et c'était bien vrai qu'elle souffrait pour d'autres, puisqu'elle en avait « plus que sa part ». Or, la même poussière étant notre substance à tous, ne soufïrait-elle pas véritablement pour lui, en son lieu, alors qu'il avait été, jusque-là, un homme trop heureux ? Mais que signifiait cet équilibre des peines et des joies, analogue aux équivalences de la matière dans le monde physique? Il jugeait superflu de sonder ces gouffres et se bornait à réfléchir : « Si je me voyais trituré par le malheur comme cette femme, je saurais pourquoi je pâtis et pour qui. »

Cependant Marie toucha l'épaule de la désespérée; elle lui parla d'une voix qui s'évertuait à rester ferme.

— Du courage, M""^ Vanino! Votre Giulio, ditesvous qu'il doit être en Paradis.

La vieille sursauta, et, se redressant, reconnut laj dame rencontrée dans la nuit. Elle cessa de gémir, laj vue inopinée de M™* Lhostis desserra, pour un ins-

tant, la contention de son désespoir. Mais une liorrible stupeur persistait sur son visag-e distendu, comme écarquillé par une grimace douloureuse. Ses joues, tuméfiées de pleurs, se tachaient de plaques violettes, deux cernes rouges enflammaient les orbites de ses yeux déments.

Marie, toujours avisée, pria l'une des femmes présentes d'aller prendre de l'eau à la plus proche fontaine. Avec son mouchoir elle lava le front du noyé, ses cheveux maculés de vase, sa poitrine et ses mains meurtries. Giulio restait, dans la mort, beau comme un lys coupé. La mort avait sculpté son masque blême, régulier malgré le pincement des narines, d'une harmonie qui faisait songer aux éphèbes de la Grèce héroïque ; un léger duvet fleurissait sa lèvre où un sourire semblait s'ébaucher, et ses paupières, bombées en coquilles, à demi closes, donnaient l'illusion d'un sommeil dont il s'éveillerait bientôt.

Cependant Séverin, entré dans le fort, eu rapporta une des planches qui servaient aux soldats du poste à dresser leur lit de camp. On souleva le cadavre sur cette civière, le gardien prêta un drap pour l'envelopper ; d'une maison du boulevard, un petit enfant vint y poser des Heurs, des primevères, des fraisias et des jonquilles, qu'on lia en un bouquet, pour qu'elles ne fussent pas éparpillées au vent.

Le funèbre cortège, s'ébranlant, monta vers le Mourillon, et la vieille Vanino reprit ses clameurs de pleureuse immémoriale.

Derrière elle, presque immédiatement, marchaient Séverin et Marie ; comme les porteurs s'engageaient dans l'avenue Duquesne, Séverin se détourna, regarda, par habitude, les champs nus de la mer que

fermait un ciel de porcelaine, éperdument limpide et froid. La Dévastation n'était plus, au large, qu'un point fumeux, et il pensait :

« 0 mensonge des apparences ! L'univers semble nous dire : « Soyez en joie. » Et la mort est dans tout. L'univers se moque de nous. Au delà de cette rue oii elles résonnent, que sont les déplorations de la vieille Yanino ? Moins que le bourdonnement d'un moucheron. Qui les entend dans l'infini? Si la vie n'est pas une farce lamentable, c'est ailleurs qu'elle trouve un sens. »

La rencontre du cadavre et la tragédie de ce deuil avaient refoulé, pour lui et Marie, l'obsession d'Eliza. Mais, en montant, ils passèrent contre la villa qu'habitait M""" Lougrée : au fond de l'étroit jardin, par devant la terrasse exhaussée de quelques marches, des colonnettes roses soutenaient le surplomb du premier étage. La porte à claire-voie laissait distinguer, le long de ceite véranda ouverte, des fauteuils de canne, et celui où s'asseyait de préférence EUza, avec un coussin que Marie avait brodé pour elle. D'une des fenêtres, la servante bretonne, Corentine, austère et pâle comme une nonne sous sa coiffe du Folgoat, suivait des yeux le convoi du mort, et elle se signa. Séverin retombait dans ses nostalgies d'amoureux.

— A cette heure, Eliza a quitté Marseille ; elle doit traverser la Grau. Ce soir, elle va coucher à Port- Bou...

Marie, de son côté, se laissait reprendre par la cruelle morsure d'une jalousie qu'elle s'évertuait à cacher, comme l'enfant de la légende gardait sous sa robe le renard qui le déchirait.

— Evidemment, songeait-elle, depuis l'automne, Séverin a changé. Tantôt absent, et je le croyais

tendu vers son œuvre d'écrivain. Tantôt tourmenté d'une frénésie de tendresse. Sa façon de m'aimer n'était plus la même... Déjà auparavant, alors qu'il ne connaissait pas cette créature, je devinais dans son affection je ne sais quelle inquiétude. Il semblait attendre, convoiter au delà de ce que notre amour lui donnait... Mais non, c'est absurde. S'il m'eùl trompée, ne nie serais-je pas aperçue moins confusément de certaines choses?

L'humiliation, pour Marie, était trop odieuse de convenir en face d'elle- mC'me qu'elle avait manqué de vigilance; et le désastre de son bonheur apparaissait tellement effroyable! Pouvait-elle l'admettre comme possible? Elle en chassait l'idée, rompait de son mieux la trame des réflexions accablantes.

— Séverin est bon. il est droit, il est l'homme du devoir, se redisait-elle à chaque minute. Je le calomnie, je suis indig'ne...

Malgré tout, de menus faits qu'elle avait, sur le moment, négligés dans sa confiance, remontaient à la surface de sa mémoire, s'entrenouaienl.

Une après-midi de novembre, elle était assise au salon, devant une fenêtre ouverte ; Eliza, debout près d'elle, feuilletait un livre, le dos tourné au jardin ; Séverin, tout d'un coup, sortit du pavillon, elle l'aperçut dans la vitre, elle fut secouée comme d'un frisson.

— Qu'avez-vous, ma chère? s'étonna Marie.

— J'ai froid, avait-elle répondu, en allant prendre son manteau dans le vestibule, et, là, Séverin avait pu lui parler, seul à seule, un instant.

Huit jours plus tard, M"" Pradel, leur voisine de fraîche date, les avait invités avec les enfants à une partie de tennis. Séverin déclara qu'il n'avait pas le temps de s'y rendre ; Marie, qui aimait peu les allures

lOè LE FER SUR L'ENCLUME

de M""* Pradei, voulait refuser aussi. Se vérin, en termes très vifs, insista pour qu' Albert et Ferdinand eussent la joie d'un goûter en compagnie de Laure et de Germain Pradei. Elle céda, et, pendant son absence, Eliza vint justement...

D'autres épisodes auraient pu lui ouvrir les yeux, si, chaque fois, d'excellentes raisons n'étaient venues tout ajuster. Mais, sans chercher loin, hier, cette odeur dont Séverin avait la barbe saturée, la concordance de sa sortie et de l'heure probable où Eliza avait disparu... Et pourquoi sa rentrée tardive, si contraire à ses habitudes? La recherche des naufragés n'avait l'air que d'un opportun expédient.

Toutes ces présomptions, frôles en soi, prenaient corps depuis que le même fil sombre les resserrait, Marie se perdait dans le labyrinthe des hypothèses. Cependant, chaque fois qu'au tournant de ses incertitudes, elle arrivait devant cette vérité sinistre : « Eliza est sa maîtresse, il aime une autre femme que moi », frappée d'épouvante, elle se rejetait en arrière, essayait d'étrangler ses soupçons.

— Ce n'est pas vrai, je ne veux pas y croire ! Mais, si c'était vrai? ripostait la jalousie implacable.

Si c'était vrai ! Une sorte de fureur animale qu'elle n'avait jamais connue la transperça de son aiguillon ; une rage la souleva.

— Je saurai, il faut que je sache, et... qu'il s'explique.

Sans y prendre garde, elle marchait plus vite et laissait presque derrière elle les femmes qui soutenaient la vieille Vanino. La violence de son tourment ne lui permettait plus de penser au cadavre ni à l'aflliction de l'aïeule. Soudain, elle la regarda, la vit se

traîner, trébuchante, les épaules ployées, comme une Mère de désolation montant la pente d'un Gol{j^ollia. Elle compara sa douleur à la sienne et se maîtrisa. Séverin, qui devmait son débat intime, s'inclina vers elle pour lui dire à mi-voix :

— Cette scène de mort te bouleverse ?

— Oh ! oui, murmura-t-elle. Haletante, elle appuya son mouchoir contre ses lèvres et réprima un sanglot.

— Veux-tu, fit-il plus bas, que nous nous en retournions ?

— Non, j'irai jusqu'au bout.

Dans la bouche de Marie, alors que ses attitudes

se maintenaient si énerg^iques en temps normal et si calmes, cet aveu d'une émotion trop forte pour elle accusait un trouble prodigieux. Séverin entrevit qu'elle avait deviné, que tout était perdu.

Le cortège atteignait le boulevard Grignan, et prit un mouvement presque rapide, à la descente, vers le faubourg. A mesure qu'il en approchait, la foule bruyante grossissait. Tout le Mourillon savait la catastrophe; on se précipitait autant et plus par curiosité que par compassion; dans ce Midi où les gens semblent toujours attendre des spectacles extraordinaires, les convois funèbres eux-mêmes sont du théâtre; le passage du noyé devint, en cinq minutes, un événement. Aux fenêtres, sur les trottoirs, les femmes et les enfants se pressaient, se penchaient en avant, et les voix roulaient, comme sur une grève de galets des houles déferlent.

Une personne imposante et fardée, coiffée pompeusement, sortit d'un estaminet et prit sous le bras, d'un air de protection, la vieille Vanino. C'était M"^ Pormieu, l'épouse du patron de VElisa, patronne elle-môme d'un bar de la Grande Rue ; elle conser-

vait, malgré son deuil certain, sur son corsage noir, une chaîne d'or à pendeloques.

On grimpa la rue Saint-Jules, jusqu'à la « kasbali » des Vanino. Les chambres oii logeait, av^ec ses petites filles, la polisseuse de marbre, étaient deux taudis assez misérables, qu'illuminait pourtant le reflet des sites : en face des fenêtres se développait le pylône rugueux du Faron, la frise de ses rocs gris investis de soleil, elle Coudon, à droite, infléchissait la déclivité magnifique de ses flancs calcaires audessus des combes vertes et des villages échelonnés comme des troupeaux en marche; ce fier horizon, coupé d'espaces arides, condensait la splendeur et la rudesse de la campagne toulonnaise.

— Mais qu'importe le paysage, se disait Séverin, puisque les yeux qui le voyaient ne le verront plus !

Deux hommes avaient enlevé le mort dans l'étroit escaUer; la vieille Vanino voulut qu'on le déposât sur son propre lit, plus honorable que la paillasse où dormait, de son vivant, Giulio ; elle arrangea lés fleurs autour de sa tête, elle détacha du mur la palme bénite de l'autre année. Une voisine apporta de l'eau lustrale et des bougies. Marie, la première, aspergea le cadavre. Elle avait reconquis une apparence de sérénité. Comme' les gémissements reprenaient, excités par la rumeur qui emplissait la rue et les quatre étages de la maison, elle se retourna vers les assistants, et sa voix claire obtint le silence, quand elle proféra :

— Mes amis, ce n'est pas tout de pleurer; voulezvous prier avec moi sur ce pauvre petit?

Elle se mit à genoux, commença le Pater', le bourdonnement des femmes lui répondit. Le mort, entre les chandeliers allumés, semblait écouter dans sa

LE FKR SUR L'KNCLUMli 107

paix. Eli urrivaiil au verset : Pardonnez-nous... comme nous leur pardonnons, Séverin, (jui s'inclinait respectueusennent, observa que les lèvres de Marie eurent une moue crispée où les mots divins se (i gèrent.

Ils s'en revinrent, après qu'il eut g-Iissé dans les doigts de la vieille Vanino un billet de cent francs. Au retour, ils ne passèrent point devant la porte do M'"" Lougrée ; ils suivirent la route de la mer, et peu de paroles furent échangées entre eux. Ce n'était pas la mort de Giulio qui les oppressait le plus, mais celle de leur félicité naïve; Séverin l'avait suffoquée en lui. depuis qu'Eliza détenait son cœur. A présent, chez Marie, des illusions venaient de succomber et ne pourraient jamais revivre. Leur simulacre de concorde durerait-il, dans la commune volonté de sousentendre l'unique chose à laquelle ils pensaient tous deux ?

Elle le quitta pour donner aux enfants leur leçon d'écriture. Il retourna en son pavillon où, sûr de n'être pas interrompu, il acheva son journal de la veille et commença une lettre à Eliza. Il s'était abstrait d'elle un long moment; ses délices redoublèrent à se renfoncer dans la contemplation intérieure de son idole, comme pour lui rendre avec largesse le temps qu'il lui avait dérobé. A la nausée du cadavre succédait une fringale de jouir plus exigeante. Au lieu de laisser entrer jusqu'à son âme cette réflexion libératrice : « Si la vie n'est pas une farce lamentable, son sens est ailleurs », il voulait conclure en sceptique : « Si la vie nous trompe, épuisons-en les joies, pour lui prouver qu'elle ment. » Et il chassait des avenues de sa conscience le tourment dont la menace l'avait, ce matin encore, assailli : « C'est à cause de

toi, en expiation de les fautes, que ces hommes sonU morts, que ces femmes sont désespérées. » La vue de ses désordres avait été comme un éclair violet en pleine nuit, sur l'étendue d'un cloaque. Mais l'orage semblait accalmi ; et Séverin ne demandait qu'à retomber aveuglément dans sa bourbe.

Ce qu'il revoyait à cette heure, c'était les yeux d'Eliza, sa joue empourprée contre la sienne, c'était un bracelet à son poignet suave, l'intimité délicate d'un vêlement, la violence tremblante de ses caresses. Ainsi représentée comme en songe elle devenait trop désirable. Afin de se calmer, il vilipenda ses inutiles transports :

« Comment le tour d'un visage, le son d'une voix, l'odeur d'un épiderme peuvent-ils suffire à mettre un homme hors de lui? »

Mais le charme d'Eliza allait bien au delà d'un attrait charnel. Plus que son corps, il aimaitson intelligence, ses bizarreries de sentiment, même ses aberrations. La sachant faible, au loin, et dans un état périlleux, il s'abandonnait à une compassion plus exaltée. En apparence il était, plus que jamais, son esclave ; il excluait le remords de songer : « Ne suis-je pas cruel pour Marie? Elle aussi va souffrir, et par moi. » Il s'évertuait à ne plus voir qu'Eliza ; pour l'instant, Eliza seule existait. La lettre qu'il lui écrivit prit sans peine l'accent d'une adoration totale. Non que son amour se déchargeât en tirades ; exagérer lui répugnait, et il disait moins qu'il ne sentait; mais chaque mot exhalait une tristesse simple et insondable, l'impossibilité d'accueillir, loin d'elle, un atome de joie. Et son langage était sincère. Seulement il n'apercevait point la cause secrète qui exaspérait sa tendresse : sa passion se défendait contre la reprise des affections

légitimes, où la pitié, le bon sens, et sa première droiture tenteraient bientôt de le réintégrer.

Le soir, à table, bien que Marie demeurât contrainte, visiblement soucieuse, le naufrage soutint la matière d'un entretien facile.

— Cette histoire paraît t'avoir secouée à l'excès, dit à sa fille M. Burdéron.

— Oui, et j'ai la tête trop lourde pour rien faire de bon, ce soir, aux échecs.

— C'est moi, appuya Séverin, qui prendrai sa place, sinon sa revanche.

— Oh! avec toi, opposa le commandant, je suis certain d'être battu. Hier, c'était Austerlitz; tout à rbeure, je vais connaître Waterloo. Et puis, je te priverai de sortir. Non, n'en parlons plus.

Il accepta cependant, sur les instances de son gendre, d'engager la partie. Avant qu'elle commençât, les enfants étant montés, Marie, un journal entre les mains, dit à son père :

— Tu as vu l'assassinat de M"" Taru par son amie, M-"^ Leloir?

Trois colonnes de récit amplifiaient ce drame parisien qui allait adViander quelques jours un public vorace de scandales, surtout quand ils salissent le monde élégant.

M™"^ Leloir, la femme d'un chirurgien en renom, avait découvert, par une lettre anonyme, que son mari était l'amant de M"*" Taru. Elle se rend, un revolver caché sous son manteau, dans la maison où ils se rencontraient. Elle monte jusqu'à la porte de leur chambre et crie : « Jacques, ouvre-moi. Taru sait tout; il vous guette... Ouvre par pitié; je viens pour vous aider. » M. Leloir ouvre à sa femme : « Jacques, reprend-elle, descends vite; Taru est en

bas : empêche-le de monter. » Affolé, sans réfléchir que sa femme inventait la présence de Taru, lequel ignorait tout, le mari descend. M"^ Leloir pénétra dans la chambre, s'approcha du lit. Sa rivale était couchée. M°"^ Leloir lui vomit à la face tout ce qu'elle méritait d'entendre. L'autre riposte par un regard cynique et par cette phrase : « Ton mari n'est plus à toi. » Alors, M™" Leloir lire sur elle cinq coups à bout portant, la laisse morte et sort. Au bas de l'escalier, elle croise son mari qui remontait sans avoir trouvé personne. « Monte vite, lui dit sa femme, elle t'attend. » M. Burdéron, tranchant volontiers les cas scabreux mami militari, opina de M""' Leloir :

— Elle a bien fait.

— Je l'excuse, ajouta Marie sans quitter Séverin des yeux. Si une femme qui trompe son mari n'est digne d'aucun pardon, que dire de la voleuse qui kl détruit un ménage sous le couvert de l'amitié ! , ^

— J'admire ta morale, ô chrétienne, releva Séverin dont l'intonation afïecta une paisible ironie. Cet après-midi pourtant, ne t'ai-je pas entendu articuler : « Pardonnez-nous... comme nous leur pardonnons ? » Etaient-ce des mots, ou crois-tu ce que tu récites malin et soir et dans la journée ?

Trop loyale pour contester l'objection, Marie n'en répliqua pas moins nerveusement :

— Prier, c'est plus facile que vivre selon sa prière. Mais quand une femme est outragée de la sorte, je conçois qu'elle se venge. Voyons ! Si je te jouais des tours avec un de tes amis, et que tu viennes à l'apprendre, tu pardonnerais de bon cœur au monsieur ?

Séverin se leva, et, d'un mouvement enjôleur, posa sa main sur l'épaule de sa^ femme.

Lli PliH SrR L'ENCLUMlî 111

— Ma choro Marie, c'est un embarras que je n'aurai jamais à résoudre. Avec toi, je suis tranquille.

Tl déploya la table verte, y apporta l'échiquier, et les deux pousse-bois s'installèrent, Séverin, quoiqu'il n'eût pas joué depuis plusieurs mois, manœuvra supérieurement. Toutes les fois qu'une ag'itation anormale stimulait son énergie, il devenait d'une lucidité foudroyante. Entre son partenaire et lui l'inégalité de force se manifesta dès les premiers coups au point que le commandant se laissa déconfire sans résistance et ne fut même pas humilié de sa déroute.

Marie suivait avec admiration la tactique de Séverin ; elle essayait par là de se rassurer.

« S'il était coupable, conserverait-il cette présence d'esprit? »

Sa foi agonisante en la fidélité de son époux se débattait encore contre son horrible doute. Mais, lorsqu'ils furent montés dans leur chambre, et au lit, leur lampe éteinte, ils comprirent de quel désastre la journée finie avait rompu leur bonheur confiant. Le baiser du bonsoir qu'ils se donnèrent n'eut pas le goût des autres baisers. Séverin aurait voulu s'endormir à l'instant; or, il sentait que Marie, dont le sommeil était habituellement si prompt, demeurait étendue, les yeux entr'ouverts, et qu'elle pensait. Sur leur traversin, pour la première fois, venait s'asseoir lé Démon de l'insomnie. La sirène d'un navire brama au loin, dans la rade. Une chouette plaintive miaula le long des arbres. Séverin écoutait le silence de Marie, comme elle le sien ; ces deux silences étaient cruels. Les corps des deux époux se touchaient, et leurs âmes s'en allaient chacune vers des abîmes différents.

Séverin se gardait de questionner Marie : « Pour-

quoi ne dors-tu pas? » Il souffrait cependant de sa souffrance muette, plus que si elle lui avait dit : « Tu es un infâme, j'ai la certitude qu'Eliza est ta maîtresse, je sais pourquoi Eliza dut partir. » L'un et l'autre avaient l'esprit tendu vers la seule Eliza ; et ils ne pouvaient, sans un éclat de tonnerre, prononcer son nom. Mais chacun raisonnait sur le conflit tacite, comme si l'autre fût absent, presque étranger. Tous deux s'isolaient au fond de leurs divergences hostiles, alors que le souffle de leurs poitrines se mêlait dans les courtines du lit.

Le débat que Séverin voyait insoluble prenait devant sa clairvoyance tardive une écrasante netteté. Les suites prochaines de sa faute s'écrivaient en lignes de feu sur le mur noir de son destin.

« Je suis un bourreau; Eliza est, à cause de moi, malheureuse. Marie l'est, peut-être, encore plus. Cela ne pourra pas durer. Il faudra choisir l'une ou l'autre... »

Et sa passion lui insinuait cette fausse logique qui traîne les faibles jusqu'au bout d'un crime commencé:

« Si tu as manqué, dans un premier essai, ta vie, refais-la selon ton instinct, va oii le désir te pousse. »

Mais, celte femme qui était la sienne, à qui, solennellement, il avait passé au doigt son anneau, lui promettant de l'aimer jusqu'à sa mort — et il l'aimait toujours, quand même il la trompait, — l'épouse sans reproche et la mère de ses fils, allait-il la quitter comme un vovageur s'en va d'une auberge dont il est las?

Assurément, jamais il n'aurait l'affreux courage d'une rupture officielle et brutale. Il ne pourrait pas dire à Marie : « Je ne veux plus de toi, j'aime Eliza, je vais vivre avec elle », ni à ses enfants : « J'ai assez

LE FliR SUR L'ENCLUME H3

de voire mère, je cliange de femme, et vous n'êtes plus mes fils, car bientôt j'en aurai d'autres. »

Par contre, abandonner Eliza, renoncer même à son amour, mentir en lui faisant accroire qu'il ne cessait pas de l'adorer; ou bien la poignarder d'un aveu impitoyable, lui signifier que c'était fini, la vouer au désespoir, au suicide, ces alternatives le déchiraient, toutes, à ses yeux, inhumaines et monstrueuses, sans qu'il espérât une issue. Il se voyait tel qu'un assassin poursuivi par des limiers habiles et bloqué dans un couloir où il n'apercevait ni un recoin pour se blottir ni une fenêtre pour sauter.

Malgré tout, en face de cet épouvantable avenir, il gardait son sang-froid; et, peu à peu, l'équilibre animal qui persistait en son tempérament prévalut sur ses angoisses ; il se tourna vers la ruelle, l'ébullition de son cerveau s'affaissa dans le sommeil.

Marie, jusqu'au matin, fut hors d'état de s'assoupir. Elle roulait à travers un tourbillon d'horreur; l'insouciance radieuse de sa jeunesse, le don ingénu d'elle-même, la possession de l'homme à qui elle était, l'estime où elle le déifiait, sa dignité de mère, son illusion sur Eliza, tout cela, un seul moment l'avait culbuté, saccagé. En vain elle crispait son espoir autour de ce point d'appui fragile : « Quelle preuve en aije? » La vérité fatale serrait son cœur entre ses pinces et le tordait dans une inconcevable détresse.

— Il ne dort pas, je sais qu'il veille ; il sait que je ne dors pas non plus ; et il se tait. S'il était innocent, il dormirait ; ou il m'interrogerait : « Marie, qu'as-tu pour ne pas dormir? » Il ne peut m' interroger, parce qu'il comprend que je devine. . .

Ainsi la chose était vraie, atrocement vraie !

Elle n'envisagea point tout d'abord les conséquences

de ce naufrage, plus lamentable peut-être pour leur foyer que, pour les familles des pêcheurs, celui de la barque. Trois idées la suppliciaient, tantôt ensemble, tantôt alternant leurs tortures, et les combinant, les accouplant, les réitérant avec une férocité sans nom.

Elle se représentait le fait charnel de l'adultère, et ses instincts de femme amoureuse, son indignation d'épouse à qui on a dérobé son bien, se révoltaient contre l'image de cette étreinte; ce fut comme si des ongles de fer rougis au feu labouraient ses membres. Un tel dégoût l'écœura qu'elle faillit s'élancer hors du lit conjugal pour ne plus sentir entre elle et Séverin la maîtresse abhorrée. Si, en cette crise, elle avait tenu à sa merci Eliza, elle l'aurait tuée probablement, elle et le fruit de malédiction que portait son ventre.

Cependant, elle réprima la furie de ses sens martyrisés. Chez elle, cette tension de haine et ce besoin de vengeance ne pouvaient être durables. Elle demeura immobile, sans pousser même un soupir.

Mais elle se désespéra plus longuement d'avoir été dupe : on s'était joué d'elle, et elle n'avait rien empêché, rien vu. Elle se détaillait mainte et mainte circonstance où les deux complices avaient, presque sous ses yeux, entrelacé leurs manèges. Quelle hypocrite, quelle pervertie, cette Eliza! Marie la mettait audessous des plus abjectes prostituées. Aussi, par quelle sottise l'avait-elle introduite dans la familiarité quotidienne de son intérieur! Pourquoi cet aveuglement?

Plus que tout le reste, une pensée la crucifiait : Séverin ne l'aimait plus, elle ne comptait plus pour lui. Avec sa rectitude simpliste 3Iarie ne savait admettre qu'ill'aimât et qu'il l'eût trahie. Elle s'était si déplorablemeut abusée sur son caractère. Si haut il

régnait dans son estime! Elle avait cru en lui comme une voûte a foi en la colonne qui la soutient. Sans Joute, depuis qu'elle le connaissait, avait-elle discerné plusieurs de ses défauts, et d'autant mieux qu'il ne visait guère à les dissimuler : elle voyait sa paresse incertaine, son dédain de l'action pratique, son impatience de tous les jougs. Mais il colorait d'une grâce élégante les côtés faibles de sa nature. Ses insuffisances rétablissaient, entre leurs deux vies, un équilibre de valeur; elle le complétait, heureuse de sentir qu'il avait besoin d'elle, comme elle se reposait sur lui.

Maintenant il se dévoilait tel qu'un fétu de paille sur l'eau, un être sans constance, sans vertu, sans honneur même; car un homme dhonneur ne ment pas, et il s'était complu à lui mentir, simulant de la tendresse afin de la tromper mieux à son aise.

Par quels prestiges Eliza l'avait-elle précipité en cette déchéance? Elle n'avait pour soi que les faux brillants de son esprit. Il avait préféré une bas-bleu, minaudière et vaniteuse, à la femme qui l'aimait en toute simplicité.

— C'est la littérature qui Ta perdu. Le malheur est qu'il ait quitté la marine. Il aurait dû continuer sa carrière, modeste serviteur du pays, au lieu de se croire un artiste. Mon père avait trop raison ! Ah! s'il savait ce malheur, Séverin passerait un moment terrible. Je veux qu'il l'ignore, tant que je pourrai le lui cacher.

En songeant à son père, elle retrouva une première éclaircie de calme et de résolution. Son honneur n'était pas seul en cause : elle avait à défendre, pour ses enfants, et devant tous, la dignité de son ménage. Que faire pour la sauver?

HG LE FER SUR L'ENCLUiME

— Mon Dieu, implora-t-elle tout d'un coup, venez j

à mon aide. Est-ce vous qui miiumiliez, parce que j

j'étais trop heureuse? Que votre volonté se fasse, j

et non la mienne. Mais inspirez-moi quelle conduite i

je dois tenir, et ramenez à vous celui que j'ai mal su f

aimer. ;

Car elle l'aimait encore, d'un amour blessé, pante- ♦ lant, plus profond peut-être qu'avant cette commotion. Ce n'était pas lui qu'elle jugeait le plus criminel. Dès qu'il reviendrait au dev'oir, elle lui pardonnerait sans une ombre de rancune. D'ailleurs, elle réfléchissait que, si Eliza l'avait totalement dominé, il n'aurait pas mis tant de soin à l'engourdir elle-même dans une paix menteuse. Elle gardait sur sa rivale cet immense avantage : Séverin vivait près d'elle; jour par jour, heure par heure, elle pouvait le reprendre, détruire en lui la présence imaginaire de l'autre. Seulement, que de tact, de mansuétude et de fermeté exigerait cette reconquête ! « A cheval dur, selon un mot du commandant, il faut un mors léger. » Elle le connaissait : un geste sec, un mot froissant suffirait à tout perdre avec lui. Et, tant qu'Eliza serait au loin, la victoire serait possible. Mais, quand cette misérable le reverrait...

A la vision de ce retour Marie vibrait toute d'un si âpre courroux qu'elle en écarta rudement la perspective. Elle tâcherait de rester douce et patiente, d'obtenir, à force d'affection, qu'il promît de rompre.

L'aurore la trouva triturant sa souffrance, s'acharnaat à la broyer, pour ne pas être broyée par elle.

Séverin, au long de son sommeil, s'était retourné vers sa femme; elle le regardait dormir, dans la clarté sourde qui passait entre les volets clos. Sa joue s'appuyait sur son bras étendu. Sa figure énon-

LE ki:k si'R L l:ncluml; ii7

i^ail un caimo surprenant : avec sa barbe en pointe, son nez aquilin. sl'S paupières Iros arrondies, et ses lèvres rubicondes où ses dents entreluisaienl. il ressemblait à l'HoIopherne endormi dont Juilitli va couper la tête. Elle le sentait né pour une illusion de volupté et de puissance ; son front sans ride n'accusait ni lassitude ni souci.

— Comme la beauté d'un homme, pensa-t-elle, peut être la fausse image de son âme ! Vraiment, à le voir ainsi, qui se douterait qu'il ne m'appartient plus ?

Elle se glissa lég^èrement hors des draps pour aller se vêtir dans son cabinet de toilette. Une journée radieuse se levait sur le monde. Devant l'azur liquide et tremblant du matin, Marie se rappela une phrase de Méhisine qui l'avait enchantée comme une merveille :

« Le ciel de cette aurore est tel qu'un vase d'eau brillante qu'une jeune fille tient droit sur son épaule, et pas une goutte n'en est perdue. »

Littérature de virtuose ! se disait-elle à présent. Guitarisme creux! A quoi bon s'exalter dans des métaphores d'extase, si Ion ne fait autour de soi que de la douleur et des ruines ?

Elle se dévisaoea dans son ïrand miroir ovale cerclé d'ébène; à sa mine défaite, elle mesura quelle agonie elle avait soutenue. Maintenant, la courbature de ses angoisses brisait ses muscles ; toutes les heures de la nuit tintaient dans son cerveau martelé; la contention de l'insomnie brûlait ses yeux. Elle sonna; comme d'habitude, Aline monta pour la coitïer.

— Oh! s'étonna la soubrette, madame est-elle jaune ce matin! Est-ce que madame serait souffrante?

— Je ne suis pas très à mon aise, répondit simplement Marie, depuis l'émotion d'hier... ça n'est rien...

Pendant qu'Aline débrouillait, sur les épaules de sa maîtresse, les cheveux massifs, épandus comme une pluie vermeille, son bavardage courait assez librement; elle ne manqua pas de faire allusion au théâtral assassinat de M"* Taru.

— Si toutes celles dont les maris fréquentent imitaient M"' Leloir, il n'y aurait pas assez de revolvers chez les marchands de la planète. Moi, quand je me mettrai avec un homme, je lui dirai d'avance : « Tu sais, si tu me passes cette pièce, je te vois venir, hein ! Mais je t'en débiterai la monnaie, trois fois pour une...

En achevant cette déclaration avec son impayable accent, elle visa M""* Lhostis de son œil narquois, non sans une nuance d'apitoiement qui signifiait :

— A votre place, et taillée comme vous êtes, je saurais rendre Monsieur jaloux.

Marie la tança de sa morale effrontée, et lui fit entendre qu'une telle conversation lui déplaisait. Aline, c'était vraisemblable, avait surpris Séverin se promenant avec Eliza; elle ne demandait qu'à être interrogée. Marie, quelle que fût sa faim horrible de savoir, répugnait à mettre dans sa confidence une servante dont elle n'avait jamais été sûre. Pourtant son coup d'œil et la malice équivoque de ses propos la laissèrent plus exaspérée. Aline semblait avoir, dans la fente de la plaie vive, fait gicler du jus de citron; et elle jouissait d'une cruauté qui se donnait des airs d'innocence.

Cette nouvelle aigreur confirma la décision de Marie :

— Ce n'est pas Aline que je questionnerai, c'est lui; et tout à l'iieurc.

Mais comment ouvrir l'irrévocable entretien? Elle, si résolue, elle en tremblait. Où chercherait-elle de la force et du conseil, sinon là d'oi^i elle était certaine d'en recevoir ?

— Aline, dit-elle aussitôt habillée, je vais à Saint-Flavien. Si monsieur descend avant que je sois rentrée de la messe, vous le prierez de ne pas m'attcndre pour déjeuner.

En bas, elle s'arrêta au seuil de la cuisine, appela Philomène, ayant des ordres à lui donner. Philomène, attablée devant un bol épais de café à la crème, se leva sans empressement. Quadragénaire, bourguignonne d'origine, elle représentait l'espèce inféconde de la vieille fille faisant sa pelote en une maison oii l'on mange bien. Son petit nez mutin assis entre des joues vernissées de graisse, rutilantes comme des pampres au soleil, correspondait à une bouche sinueuse, finement dégustatrice qui s'enfonçait dans un triple menton. Ses tournedos et ses entremets étaient mémorables ; on pouvait se mirer dans les cuivres de ses fourneaux. Seulement, elle tolérait mal les observations sur ses marchés et qualifiait « madame » de « regardante » parce qu'elle exigeait des comptes. Gomme Marie lui demandait, cette fois, quel prix elle avait payé, la veille, un kilo de beurre au coquetier :

— Cinq francs, madame.

Marie s'étonna que l'approche de la semaine sainte fît renchérir pareillement cette denrée :

— Mais, madame, répliqua Philomène, piquée au vif, il y a beurre et beurre. Et puis, continua-t-elle en détachant avec colère son tablier, si c'est en moi

que madame n'a plus confiance, elle peut essayer une autre. Elle verra !

Un reganl presque insolent aggrava cette menace de démission. ?>Iarie, dans les affres où elle se débattait, n'était point d'humeur à subir les bourrasques de Pbilomène; elle fut tentée de la prendre au yiot. Cependant elle se domina et répondit d'une voix contrainte :

— Quelle mouche vous pique aujourd'hui, Pbilomène? Je vous pose une question, je ne vous accuse pas.

Ce deuxième incident, tout vulgaire qu'il fût, la contrista plus encore que la saillie d'Aline. L'attitude des domestiques est un baromètre de l'opinion, dans un quartier ou dans une ville. Dès qu'ils flairent chez les maîtres un désordre, ils battent en brèche l'autorité qu'ils détestent; ils élargissent, comme des rats, la lézarde du mur oi!i ils se sont insinués. Pour que Pbilomène prît un ton d'arrogance, il fallait qu'une rumeur eût déjà trotté, de porte en porte, sur le départ d'Eliza. Si le bruit serpentait jusqu'à M""* Lougrée, quelle mégère se déchaînerait contre Séverin !...

Marie se hâta vers l'église, dont la villa était fort loin.

Pendant son absence, Séverin s'éveilla et descendit. Aline lui communiqua « ce dont madame l'avait chargée d'avertir monsieur ». Marie ne lui ayant pas annoncé la veille son intention de sortir, il en fut inquiet, irrité.

— Sans doute se prépare-t-elle, 'dans la prière, au débat douloureux. Ou je parierais qu'elle est au confessionnal, à déblatérer sur moi... Cet état aigu ne peut se prolonger. Si elle accepte et se résigne, c'est bien. Sinon, il me faudra prendre un parti.

Albert et Ferdinand, qui déjeunèrent, en sa compagnie, le harcelaient, comme toujours, d'insatiables « pourquoi ». 11 répondait des paroles vagues, les écoutait à peine jaser. Un mauvais vent revenait sur lui; sa volonté s'inclinait vers de plus graves défaillances. L'explication avec Marie, qu'il prévoyait imminente, rebutait son orgueil, accablait toute son âme; pour l'esquiver, il aurait voulu s'enfuir au creux d'une caverne ou... dans les bras d'Eliza.

Il entendit le commandant, sur le palier de sa chambre, battre lui-même « ses effets »; car M. Burdéron n'admettait personne au soin de son vestiaire, et, à jour fixe, tous les jeudis matins, il « en passait la revue ». Cette régularité maniaque du vieux militaire, Séverin la jugeait maintenant ridicule, « agaçante », comme si elle imposait à la maison le pli d'une discipline périmée.

Seul, il traversa le jardin, et Lion, le petit dogue, gambada au-devant de lui, jappant, lui mordant les jambes. Il ne se baissa point pour le caresser; même il le repoussa du pied, tandis qu'il approchait du pavillon, son refuge.

11 y pénétra sans joie, se cloutant que Marie ne tarderait pas à rompre sa solitude. Aussi se garda-t-il de reprendre son journal intime ou sa lettre à Eliza. 11 feuilleta le manuscrit de sa Mélusine, relut les dernières pages écrites, afin de se remettre au ton du sujet. La scène qu'il avait esquissée était l'épisode de Raymondin, jaloux, qui viole son serment, et suit sa temme, au crépuscule, quand elle disparaît dans les bois. Séverin pressait l'idée de ses propres hantises, pour en extraire une émotion poétique. Ce travail, au bout d'un moment, l'apaisa, convertit sa peine en une jouissance de pensée; ce n'était plus lui qui souffrait.

mais un Moi imaginaire dont il contemplait l'anxiété. Soudain une idée l'interrompit.

— L'artiste est un monstre, si, au profit de son œuvre, il entretient ses tourments ou ceux des autres, s'il cultive des abcès pour les décrire. Je n'en suis pas là, tout à fait. Mais je ressemble au prêtre mexicain qui avait poig-nardé une femme, par jalousie; et, tandis qu'elle râlait, afin de couvrir ses plaintes, il chantait des psaumes en s'accompagnant à l'harmonium. Mon âme crie de détresse, et je m'évertue à ne pas l'entendre, à ne pas entendre gémir mes victimes...

Le sable de l'allée craqua sous un pas rapide. Le cœur de Séverin eut comme une pause dans ses battements. Il quitta sa table de travail; debout contre sa bibliothèque, il prit au hasard, entre ses doigts, un livre à reliure gaufrée d'or, au dos jaspé, exemplaire ancien du Faust de Marlowe ; il l'ouvrait, lorsque Marie poussa la porte du pavillon.

Elle entra en coup de vent, mit sa main devant ses yeux, comme éblouie par la réflexion bouillante du soleil sur la rade. Elle embrassa d'abord Séverin; ils échangèrent le bonjour de chaque matin, puisqu'ils ne s'étaient pas vus. Mais, tout de suite, elle s'assit sur le divan, dit avec un sourd étouffement dans la gorge :

— Mets-toi là; que nous causions.

Il essaya de se dérober et affecta encore une surprise.

— Quelle figure as-tu donc, Marie? Que se passet-il?

Elle lui prit les mains, l'attira près d'elle impérieusement, et, déjà raffermie :

— Ecoute, Séverin, commença-t-elle. J'ai une chose

à te dire qui me trouble affreusement. Il faut que je parle, j'aimerais mieux mourir que de vivre une heure de plus dans mon doute. Eliza est partie; personne ne comprend rien à son acte. J'ai foi en ton honneur; jure-moi simplement que tu ne savais rien de sa fuite, que tu n'y es pour rien.

A l'intonation de cette mise en demeure, solennelle et suppliante, s'adjoignit l'éperdument des yeux qui adjuraient Séverin, .qui le transfîxaient. A travers les prunelles de Iliomme qu'ils interrogeaient, leur insistance violentait le mystère de sa faute, le lui arrachait. Marie jouait dans cette minute le tout d'elle-même et de ses enfants; la défense de Séverin allait-elle tenir contre le désespoir de son assaut ?

Au lieu de répondre, il la regarda, livide, égaré. Le masque heureux de son visage s'était brusquement dissous; il avait l'air d'un cadavre; l'aveu qu'elle déchiffrait dans sa stupeur la consternait, elle aussi, la défigurait. Ils restaient, en face l'un de l'autre, comme deux ruines d'une vie dévastée.

— Alors, put-elle enfin murmurer, c'est vrai !

Il fit signe que : oui. Elle joignit les mains en les tordant, les laissa retomber. Il s'abattit sur son épaule, et, tel qu'un enfant au désespoir, il sanglota. Une sorte de râle spasmodique sortait de sa poitrine; sa douleur épouvanta presque Marie, et pourtant elle se sentait allégée,

— Ah ! reprit-elle, je savais bien que tu ne mentirais pas jusqu'au bout... Mais comment, toi, toi, mon ami? Je m'en doutais, j'avais horreur d'y croire. Qu'avais-tu donc à me reprocher? Que te manquait-il dans notre afiection ?

Lentement, il releva la tête, enlaça Marie de son bras. Il ne pouvait encore parler; cependant, ses

sanglots diminuaient. Chez lui, les explosions du cœur étaient furieus.es, mais brèves ; déjà, son intelligence rassemblait les rênes de sentiments en désarroi. Humilié, sans devenir humble, il ne consentait pas à implorer de Marie son pardon. Le pouvait-il, à moins de rompre avec sa maîtresse? Or, il s'imaginait Eliza présente, spectatrice de sa défaite, et une honte le prenait, devant elle, d'avoir si vile capitulé. Malgré tout, il se voyait libéré, lui aussi, d'un faix terrible : il n'aurait plus à simuler la vertu, et il ne s'était point chargé d'un faux serment. Ses lèvres se desserrèrent; avec une désolation réfléchie, il articula :

— Ma pauvre Marie ! Va, je te plains, et je t'aime; je n'ai pas vécu, un seul jour, sans t'aimer. Tu es bonne, tu es parfaite, tues sûre comme une étoile qui n'erre jamais dans sa route. Toutes les précautions que j'ai prises, c'était pour sauver tajoie. Je voulais, à tout prix, que tu fusses heureuse, quand même. Et Dieu sait s'il m'en a coulé de mentir. Mais ne cherche pas la cause; j'ai été faible, j'ai été induit en tentation, rien de plus.

— Hélas! soupira-t-elle, je le vois trop. Moi qui te croyais un homme de caractère... Pouvais-tu oublier, lorsque tu étais avec l'une, ce que tu avais dit à l'autre ? Répéter les mômes mots tendres, refaire les mêmes caresses, une heure après. C'est donc si peu l'amour d'un homme ! Mais ce n'est pas toi, le plus fautif. Elle, ce qu'elle a fait reste abominable. Sa fausseté m'indigne encore plus que sa malpropreté. Quand je pense qu'// y a deux mois elle osait me dire : « Vous êtes une femme chanceuse, de posséder un mari fidèle. Ma tante prétend que c'est un oiseau si rare ! »

LE FER SUR L'ENCLUME 12b

— Marie, tu es injuste, prolesta-t-il sans violence, iVun ton douloureusement convaincu. ïl est fatal que tu sois injuste. Mais, je t'assure, elle avait pour toi une afï'ection vraie. Le plus grand obstacle qu'elle m'opposait, c'était sa répugnance à Iraiiir ton amitié. Toi-même, au début, tu la défendais contre mes préventions. Je l'ai entraînée; elle est fragile, elle a préféré son bonbeur au tien. Que veux-tu ! Elle m'aimait.

Marie se redressa, et haussant les épaules.

— Elle t'aimait ! Tu es assez naïf pour l'avoir crue. Elle est plus fine que nous. C'est une rouée qui n'en est pas à son coup d'essai. Es-tu seulement certain que l'enfant soit de toi '?

Il dégagea le bras dont il reprenait Marie, et se recula, blessé au plus intime de sa passion.

— Marie, fit-il âprement, je suis un criminel, je le sais; tu peux m'accabler, moi, jusqu'où tu voudras. Mais tu sens la limite. Prends garde de tout briser, en me brisant. Quelles raisons ai-je de croire en toi, sinon que j'y crois, parce que jamais aucun signe ne m'a dénoncé que je ne devais pas y croire ? Depuis que j'ai connu Eliza, je n'ai pas surpris une seule raison de douter...

— Ah ! tu Taimes ! interrompit-elle. Nous sommes bien malheureux.

Elle fondit en larmes, cacha son visage dans ses mains ; les pleurs qu'elle n'essuyait pas roulaient entre ses doigts. Séverin pensait aux pleurs de Vautre, l'avant-veille; il assistait à ses deux œuvres, et il ne pouvait pas plus sacrifier Eliza pour Marie que Marie pour Eliza. Le silence fut, quelques instants, si dur qu'il semblait à tous deux irrémédiable.

Cependant 3Iarie s'arrêta de pleurer; elle regardait

dans le vague, et, machinalement, chiffonnait avec ses doigts la bordure d'un des coussins; le coussin glissa sur le divan; à l'endroit de la tapisserie qu'il masquait le soleil éclaira de minces rayures, la trace d'ongles pointus qui, en se crispant, avaient presque fendu le papier. Marie, tout à coup, fut saisie par l'étrangeté de ces écorchures :

— Ah! cria-t-elle, je comprends. C'était ici, chez moi. Oh! l'immonde !

Elle bondit du divan, et se dirigea vers la porte; elle allait sortir. En cet instant, Séverin, avec un désespoir indicible, l'appela :

— Marie ! .^ Elle se retourna, le considéra qui s'avançait, les

bras étendus.

— Marie, supplia-t-il, pourquoi es-tu venue à moi ce matin? Etait-ce pour me dire : « Tout est fini entre nous? » ou pour me dire : « Je te pardonne? »

La poitrine de Marie se souleva, comme si son cœur dilaté voulait la rompre.

— Je te pardonne, prononça-t-elle, les yeux dans les siens, oui, je te pardonne de toute mon âme. Mais tu vois ce qu'il me faut souffrir ; aie pitié de moi.

Ils s'étreignirent sans un mot de plus, ainsi qu'on s'étreint devant le cercueil d'un mort aimé. Elle se retira vivement, penchée sous son ombrelle, pour que personne n'eût le loisir d'observer ses orbites rougis, ses joues tuméfiées. Séverin s'affaissa sur une chaise, écrasé par sa misère et par la sublimité de Marie. En face du cadavre de leur premier amour il demeurait interdit, désemparé. Sa chimère de vie voluptueuse tombait aussi en pourriture, devant la vérité de sa faute. Son œil morne fit le tour de ce

liivilloii d'émeraude qui avait été, pour lui, le lieu dos folles délices et des méditations vaines. Au-dessus de sa table pendait contre le mur une palme de Judée, délicatement incurvée, dont les pointes roussies portaient la brûlure du soleil natal ; Séverin l'avait coupée à Jérusalem, un dimanche des Rameaux, dans un jardin proche de Gethsémani.

— De tout ce que j'ai là, pensa-t-il, cette palme est peut-être l'unique chose qui devrait ne pas mourir.

11 se leva, prit son chapeau, et descendit vers la mer, après avoir fait claquer derrière lui la porte du pavillon; car, plus jamais, il n'y voulait rentrer.

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