FLUCTUAT NEC MERGITUR
Elie Gourvennec, l'ancien quartier-maître, Iiabitait, aux Favières, sur la route sauvage du Coudon, une bastide délabrée que les gens du pays surnommaient l'ermitage ; et c'était bien en efïet la maison d'un ermite. Alors que les Bretons devenus Toulonnais, «les ker-mocos », s'agglomèrent, pour la plupart, dans les banlieues de Glaret et de Valbourdin, il s'était approprié, comme un ascète, le refuge de ce vallon ; il n'en descendait guère que pour aller, tous les trois mois, au Trésor, toucber sa solde de retraité, ou, le matin, pour entendre la messe à l'église de La Valette et prier, au cimetière, sur les tombes de sa femme et de ses deux filles.
Il aimait vivre à sa guise, parce qu'au service il avait longtemps pâti d'être subordonné, comprimé. Mais il ne vieillissait point en solitaire par baine de ses semblables ; sa vie de marin l'avait habitué au silence et à la concentration ; il y persévérait à son insu. Son âme était celle d'un Trappiste, simple et grave; il s'isolait des hommes, pour mieux trouver Dieu.
Chaque année, aux alentours de Noël et de Pâques, il rendait visite à Séverin. La fidélité de sa gratitude persévérait dans cet hommage. Séverin aussi allait le voir quelquefois, touché de sentir « à lui » son vieux compagnon. Ils commémoraient ileurs années de mer ; si distantes que fussent leurs deux vies, ils fraternisaient par des similitudes de race et de tempérament.
. Lorsque la fuite d'Eliza devint une nécessité, il décida, passant outre à un scrupule, que sa maîtresse adresserait ses lettres chez le pieux Gourvennec. Cette fois encore, un mensonge s'imposa; jamais Gourv^ennec n'eût consenti à servir une correspondance adultère. Séverin la présenta comme venant d'un ami réfugié en Espagne, à la suite de spéculations désastreuses, et qui tenait à lui écrire dans le secret le plus inviolable. Seulement, l'écriture aurait dénoncé une femme; c'est pourquoi il avait remis à Eliza des adresses toutes préparées, selon le nombre des semaines probables que durerait son exil, et tracées par lui d'une écriture contrefaite.
Dès qu'il présuma parvenue à destination la première lettre, une stridente impatience le harcela de courir la prendre. Depuis son éclaircissement salutaire avec Marie, ses dispositions à l'égard d'Eliza n'étaient plus les mêmes. Il comprenait que cette liaison avait ses mois comptés ; mais il repoussait à un avenir indéfini l'acte décisif qui l'en dégageraitr Pour l'heure, n'était-ce pas un devoir de continuer son appui à celle qu'il avait mise dans un sombre embarras ? L'appel de ce devoir rendait un son d'autant plus impérieux qu'un amour vivace en soutenait les injonctions.
Un matin donc, vers la fin de mars, il partit à
bicyclette du côté de la ville; le motif avoué de sa course était un achat de titres avantageux qu'il songeait à faire au Crédit lyonnais; si, plus tard, il se voyait contraint d'expliquer la petite brèche des dix mille francs, ou même si elle restait inaperçue, il voulait l'avoir, tout de suite et correctement, rajustée. Mais la lettre d'Eliza l'intéressait plus que ses affaires. Il prit à grande allure la route de La Valette, et, la quittant aux Terres Rouges, s'enfonça vers le chemin antique de la montagne.
Le coup de neuf heures, à l'horloge du bourg, martela le silence des champs. La matinée, sans vent, sans soleil, approfondissait leur quiétude. Une buée de printemps, chaude et blanche, fumait dans le ciel vague. Séverin montait ayant à sa gauche la muraille du Faron, gigantesque, çà et là hérissée de pins, et, à sa droite, plus haut que les cyprès des collines et les bois de genévriers, le promontoire du Coudon, imposant comme une acropole mystique. Des cactus, des agaves poudreux fermaient la terrasse d'une villa brune et vétusté. Sous les touffes cendreuses d'oliviers décharnés s'égayaient des blés verts et drus, des carrés de fèves en fleurs qui sentaient la violette. Un jeune paysan, plus loin, labourait avec un cheval entre les arbres. Les clochettes d'un troupeau de chèvres cheminaient au creux d'un sentier. Une douceur italienne tempérait l'africaine austérité de cette solitude.
Le bastidon que Gourvennec louait cent francs par an avoisinait un édicule en ruines, jadis chapelle dédiée à sainte Glaire oii venaient des pèlerinages. Les murs de sa bicoque, d'un jaune brûlé, se discernaient de loin parmi les oliviers grisâtres. Séverin fut joyeux d'en approcher : la lettre attendue l'épe-
ronnait, et, dans son nouvel état d'esprit, le contact de Gourvennec l'attirait comme une aide libératrice. Il l'aperçut qui rempaillait une chaise, assis contre la façade, sur un banc de pierre inégal et usé. Un livTe, sans doute une Bible, était ouvert à côté de lui.
— Commandant, dit Gourvennec, s'empressant à sa rencontre, et touchant son béret bleu, vous avez deviné que j'ai pour vous quelque chose.
Il accompagna cette bienvenue d'un sourire naïf, tel qu'on en voit aux lèvres des Saints, sous des porches d'anciennes églises. Chaque fois que Séverin le revoyait, il lui trouvait une ressemblance avec les personnages en granit qu'il avait, enfant, vénérés sur les calvaires de Bretagne. D'humble stature, mais solide et trapu, avec une barbe d'un gris laineux, des yeux ronds, singulièrement bleus, et un nez camus, tant soit peu rouge, Gourvennec représentait une figure d'homme primitif, d'une animalité robuste épurée par le détachement des malices et des convoitises, établi dans une paix monastique et transcendante.
— Vous avez pris chaud en route, commandant ; que pourrais-je vous offrir à boire ?
— Un peu d'eau, Gourvennec, de votre eau merveilleuse.
Gourvennec alla chercher dans sa cuisine une des deux écuelles en bois qu'il possédait, et Séverin le suivit auprès du puits dont l'aspect excitait toujours son admiration : un lierre énorme, touffu et vaste comme l'ombrelle d'un pin parasol, en surmontait le toit arrondi ; les racines de l'arbre étaient scellées dans les pierres de la margelle, et ses feuillages accroissaient la fraîcheur du puits. Une bande d'oiseaux, « des têtes noires », pillaient les graines mûres
du lierre ; au bruit ties voix, ils prirent leur vol. Séverin but avec volupté l'eau limpide et iroide, tirée pour lui.
— Je ressemble, dit Gourvennec, à la pauvre Samaritaine, quand elle oUrit au Maître...
— Taisez-vous, mon vieux, coupa Séverin en lui touchant familièrement Tépaule, je suis le plus ignoble des péclieurs. Mais vous, Dieu vous a béni ; vous êtes un saint et un heureux.
— Pas un saint, ne dites point ça, commandant. Heureux, oui, d^i/n bord, je le suis trop, malgré que ma pauvre femme et mes filles me manquent. Mais je sais où elles sont...
En écoutant cette réflexion : Je le suis trop, Séverin se rappela ce que lui disait d'analogue Marie, l'autre soir.
— Pourquoi trop ? Vous avez le bonheur impossible à perdre, la béatitude des doux et des purs qui, seuls, posséderont la terre. Priez pour moi, j'en suis loin...
Il se tut brusquement et détourna la tête. Gourvennec n'osa pas l'interroger ni s'ouvrir davantage à lui. Breton timide, pou expansif comme Séverin luimême, il gardait, en outre, devant son chef d'autrefois, une déférence circonspecte. Il le laissa pour monter dans sa chambre et rapporta la lettre qu'il tendit bonnement, à mille lieues d'en soupçonner le contenu.
Séverin, si âpre que fût son avidité de lire Eliza, prolongea, quelques instants, sa visite. A la vue d'un tas de bois bien empilé, il s'enquit d'oiî Gourvennec le ramassait.
— Du lierre de mon puits. J'en ai eu, cette saison, trois cents kilos.
Gourvennec montra son potager, ses aulx, ses
torïiales, ses poivrons; toute sa subsistance était là, car il ne touchait jamais à la viande, par un principe d'abstinence pénitentielle où se mêlait un respect des créatures apparentées à l'homme, image de Dieu. A l'entrée de la salle basse, obscure parce que les rameaux d'un figuier s'abaissaient devant Tunique et étroite fenêtre, un gros chat roux et une très vieille poule se tenaient compagnie, dos contre dos. La poule avait j'air d'un squelette qu'habillaient des plumes frileuses et fripées ; sa crête exsangue pendait sur son œil inerte. Gourvennec lui jeta des miettes de pain, du pain qu'il cuisait dans son fournil ; elle se dégourdit lentement pour les atteindre : à mesure qu'elle picorait, l'appétit de vivre se ranimait en ce fantôme de volaille ; sa crête se redressait avec de petits mouvements joj-eux.
— C'est drôle comme j'aime les bêtes, observa Gourvennec ; ma poule a treize ans et je voudrais qu'elle ne meure point. Dire qu'au temps oii je naviguais, j'avais mon brevet pour tuer le bœuf; je me plaisais à le tuer, et, quand il était tombé, je me régalais d'un verre de sang chaud.
Séverin eut la fantaisie de savoir quelle influence avait transformé Gourvennec, le portant vers les hauteurs de sa vie mystique.
— Vous vous rappelez, expliqua le quartier-maître, l'abbé Martureau, cet aumônier vendéen que nous avions sur le Formidable ; il me prenait à part quelquefois, il me révélait des choses extraordinaires, je n'ai pas pu les oublier. Et puis, voyez-vous, commandant, nous croyons nous diriger comme nous voulons. Mais le timonier nous manœuvre où il veut qu'on aille. Il y a des âmes qui font tout pour se perdre, et elles n'y parviennent jamais.