‹ Le fer sur l'enclume, romanChapitre 4 sur 10 · IJ', FER SUR LKNCLITMH · texte numérisé non relu

IJ', FER SUR LKNCLITMH

Séverin laissa loniher le propos ; la juslesse inconsciente des allusions le perçait trop au vif de ses faiblesses ; il avertit Gourvennec qu'il reviendrait la semaine d'ensuite, et sauta sur sa bicyclette, en hoinine dont les minutes valaient de l'or.

Arrivé au tournant du chemin, il mit pied à terre, décacheta fébrilement la lettre, deux feuillets de papier pelure, écrits, selon le goût d'Eliza, avec de l'encre violette.

Ses yeux agiles la dévorèrent jusqu'au bout; puis il la relut lentement, attendri par le son de voix qu'il percevait au travers des mots. C'était bien l'accent de désolation attendu, l'élégie de la tourterelle isolée.

« Que te dirai-je, ô mon ami ? Je t'ai juré d'être vaillante, et je veux l'être. Mais, hors de toi, le monde m'apparaît vague, comme dans un train qui roule, des fumées courant contre la portière d'un wagon. Une salle de théâtre vide durant un entr'acte, telle est, sans toi, ma vie. Tu te souviens du mot de Yalentin dans hes deux gentihliommes de Vérone : « Est-ce que le chant du rossignol est une musique « pour moi, quand Silvia n'est pas près de moi pence dant la nuit ? »...

« Le peu que j'ai entrevu de l'Espagne et de Barcelone me laisse indifférente. Cette Rambla, ce défilé de carnaval tous les soirs jusqu'à trois heures du matin, tout ce tapage de fête me fatigue et me heurte. Seule, dans ma chambre, lorsque le crépuscule tombe sur moi, je crois être une noyée qui suffoque. Les idées mauvaises se relaient pour me torturer. Je voudrais m'anéantir, ou dormir jusqu'à ce que je sois délivrée, dormir comme dort la terre, dans l'attente du renouveau. »

Elle réservait quelques sommaires détails à la pen-

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sion de famille où elle s'assurait un gîte provisoire, chez une Allemande, dans une rue proche de la cathédrale. Mais sa lettre était surtout un morceau de littérature plaintive. Elle prolongeait les redites de sa tristesse, de ses appréhensions, de son amour inconsolé. Séverin, huit jours plus tôt, n'eût trouvé rien de choquant à la réminiscence de Shakespeare ni à la comparaison avec « une salle de théâtre ». Alors que lui-même avait, par boutade, noté cette maxime : « Tout ce qui est intelligent est artificiel » aurait-il pu s'offusquer de voir une Muse en détresse draper d'images esthétiques des souff"rances trop véritables ? Maintenant, à ces formes étudiées il opposait la simplicité de Marie dans sa douleur.

« A quoi bon, jugeait-il, orner de fausses élégances notre misère, et mettre de la littérature dans son chagrin, comme si, pour le définir, on avait besoin de citations ? »

Il se contristait davantage de la débilité morale qui s'aggravait chez Eliza ; elle dorlotait son désespoir, elle s'y prélassait. S'il lui en faisait un reproche après l'avoir suppliée d'ouvrir son âme sans réticences, elle se replierait dans un mutisme froissé. Mais quelles paroles la guériraient de la mélancolie oi^i elle jouissait de se meurtrir ?

En fait, il la souhaitait autre qu'elle n'était, et, par là, commençait à la moins aimer. La taie de l'illusion restait sur ses prunelles, elle n'y adhérait plus ; et sa stupeur croissait d'avoir consommé un tel crime.

« Gomment ai-je fait pour aller jusque-là? Je l'ai regardée une fois avec amour et je l'ai perdue. »

S'il était descendu au fond de cette vérité, un torrent de contrition aurait balayé sa mollesse. Mais il

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répugnait à prendre un parti et l'indécision qui l'opprimait n'ofïrait aucune issue. Il pensait pourtant au bon Gourvennee, à cet homme droit selon le Seigneur, et il aurait voulu, de même que lui, simplifier ses désirs, vivre dans l'axe d'une sainte et inmiuable Volonté...

En quelques minutes il regagna la ville, et au sortir (lu Crédit Lyonnais, il allait reprendre le chemin du Mourillon, lorsque, dans la rue d'Alger, un lieutenant de vaisseau, allant à grands pas, descendit du trottoir et s'avança vers lui, le sourire aux lèvres. Séverin fut moins satisfait qu'ennuyé d'apercevoir son ami Bordes : l'aspect de Bordes lui restituait en souvenir, quelque chose de la présence d'Eliza ; mais, sans nul doute, instruit de son départ, il le questionnerait sur elle; de nouveaux mensonges seraient inévitables.

— Ah ! mon cher, fit Bordes exubérant comme d'habitude, quelle fortune de te rencontrer ! Je pensais à toi justement.

Il revenait des tirs de guerre qu'avait faits la Dévastation avec le reste de l'escadre; les résultats l'enthousiasmaient.

— Trente-six pour cent au but ! Le ministre de la marine russe était là. Nous lui avons bouché un coin!

Bordes était un superbe type de Provençal brun ayant l'œil vif, le teint chaud, la moustache fiëre. L'harmonie classique de ses traits en faisait reluire davantage la franchise nette comme une épée au soleil. Séverin et lui s'étaient connus dès le Borda et attirés par leurs dissemblances. Bordes admirait ses qualités d'aristocrate, sa souplesse physique, son port élégant, la flexibilité de son esprit apte aux plus contraires travaux, le sérieux de sa nature, et même ses

profondeurs nébuleuses de Celte enclin aux nuances prismatiques des rêves informulés. Séverin estimait la vigueur de Bordes, sa rectitude; et le pétillement de sa jovialité, toute en dehors, l'aidait à sortir de luimême, à s'énoncer.

Bordes, ne concevant que la marine, avait carrément blâmé la démission de son ami. Malgré tout, il lui était demeuré fidèle, étant de ceux qui, après s'être donnés, ont peine à se reprendre. Mais ils ne pouvaient se rencontrer sans pincer au vif, d'ailleurs fraternellement, le point contradictoire de leur existence.

Séverin, poussant sa bicyclette, marchait à la droite de Bordes qui l'accompagna dans le sens où il se dirigeait.

— • Mon cher, disait Bordes, je suis heureux comme tout. Ma femme me promet un quatrième enfant. J'aime mon métier plus que jamais. Mes hommes m'adorent, ils se jetteraient au feu pour moi; et moi, s'il le fallait, je serais content de mourir avec eux. Mais, toi, mon vieux, que deviens-tu? Oii en est ton grand drame ?

— Il va être bientôt fini, répondit Séverin, d'un air détaché, selon sa tendance, quand il parlait de soi.

— Et où seras-tu joué? s'enquit le méridional, visant aux conquêtes pratiques.

— Je n'en sais rien, je n'y pense pas encore.

Au boutde la rue d'Alger, ils tournèrent, dinstinct, sur le quai de la rade. C'était l'endroit de Toulon que Séverin chérissait d'une prédilection voluptueuse. En sortant des rues confinées, le plaiu-pied avec l'étendue marine, pressentie plus que tangible au delà des bassins, la gaîté blanche du soleil sur le mur de la darse, la nonchalance orientale des bannes flottant, comme

des voiles dégonflces. le long- des boutiques, au-dessus des larges dalles tièdes, composaient pour lui un ensemble d'impressions où s'amalgamaient des encbantements apportés d'ailleurs. Le malin surtout, lorsque peu de monde y circulait, il pouvait jouir de ce lieu unique, y respirer la joie défunte de toutes les générations qui ont débarqué, rêvé ou péroré là.

Bordes lui proposa de s'asseoir devant un café et commanda deux apéritifs. Plein de ses dernières manœuvres, il les narrait avec ampleur, quand l'attitude distraite de Séverin lui rappela que son ancien camarade se désintéressait de la vie maritime. En bon garçon, il ramena l'entretien vers les clioses dont Séverin paraissait préoccupé.

— Tu travailles toujours dans ton petit pavillon, du côté de la mer?

— Non, mes livres s'y piquaient, j'ai dû me réintégrer dans la maison ; je me suis établi au second étag-e, et je me contente d'une cbambre qui donne au Nord^ sur les montagnes.

— Tu t'es mis en pénitence I fit Bordes partant d'un large rire, son verre à la main. Mais, c'est bizarre, continua- t-il, tout d'un coup sérieux. Tu as la mine fatiguée; veux-tu que je te le dise? Cette inaction, à ton âge, te vieillira vingt ans plus tôt.

Séverin, sous lim prévu du cboc, s'anima d'une façon brusque.

— Alors, mon cher, tu crois que je ne fais rien, parce que je ne recommence plus, à heure fixe, les mêmes gestes commandés ? Mais, en regardant la vie, je suis peut-être beaucoup plus agissant que toi. Ma mémoire svnthétise des milliers dévies; les moindres spectacles me sont matière à méditer. Ainsi, devant nous, ces gamins à plat ventre au bord de l'eau.

s'imag-inant attraper des sèches avec un bout de bois, ces hommes de corvée embarquant des corbeilles de légumes sur leur canonnière, cette fille en rose, sous son ombrelle, qui leur envoie d'insidieuses œillades, ces matelots naïfs ébaubis devant les faux bijoux des vitrines, ce grand amiral flambant d'or, qui débarque en faisant des saints ostentatoires, en saluant même les réverbères du quai, tout cela se transpose dans mes yeux, m'enrichit d'images et d'idées. Ce que tu appelles agir, c'est remuer ses membres, délier sa voix, donner des ordres ou les suivre, c'est sortir de soi. Tu consens au suicide de ta volonté libre, tu deviendras un automate, presque une machine, oh ! une exemplaire et admirable machine, parce que tu sais pourquoi tu l'es. J'aime les machines, mais j'abhorre le machinisme, et l'étatisme, et toutes les formes de la servitude, même noble comme la tienne...

Il avala une gorgée d'Alicante et offrit un cigare à Bordes qui s'agitait pour l'interrompre.

— Au fond, répliqua celui-ci avec une intonation gouailleuse, car il ne voulait point paraître vexé, Séverin Lhostis se dit en présence de son vieux Bordes : « A quoi servent les marins, sinon au plaisir de mes yeux et aux thèmes de ma littérature ? » Mais, sacrebleu ! Il y a autre chose que du spectacle dans la vie. Tu parles de servitude. Un peuple de mandarins ne ferait qu'un ramassis d'esclaves. Le jour où la France sera envahie, les manieurs de plume sauveront-ils le territoire? En attendant, qu'estce qui lui maintient sur les mers un prestige, une apparence de force? C'est nous, les machines à tuer et à se faire tuer !

— C'est cela, dit Séverin, vous défendez des apparences. La guerre ! Je n'y crois plus. Personne, sauf

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les gros métallurgistes, ne la veut. Les nations font semblant de la préparer; elles ressemblent à ces chœurs des opéras italiens qui entonnent : Marchons ! Marchoîis ! s'àns bouger d'un pas. Je crois aune fusion croissante des races, à une Babel où nul ne voudra se battre, parce que nul n'aura plus le courage d'être lui-même.

— Mon cher, protesta Bordes, tu caresses les chimères des temps improbables. Moi, je circule dans le présent et Fimmédiat. La guerre, nous y sommes ! Que faisons-nous en Tunisie, au Tonkin, sur le Niger, à Madagascar? Trouve-moi une seule minute de l'histoire où la France ait pu rouiller son glaive au fourreau.

Séverin convenait à part lui que Bordes voyait juste. Avec l'entêtement du Breton féru d'une utopie il se refusa quand même à en démordre.

— L'ère future sera si différente des siècles qui s'achèvent! Nous partons vers l'inconnu d'un prodigieux détroit ; la face du monde, au delà, sera toute nouvelle. Tu as raison de poursuivre ta tâche, comme si rien n'allait changer. Moi, j'opine à la manière de ce pauvre colporteur arabe qui passe là, ses tapis sur l'épaule, indolent et impassible : Etre empereur, amiral, ou faire ce que je fais, c'est kief-kief. Tout est vain.

Un autre se fut irrité de ces paroles désespérantes ; Bordes y discerna simplement l'aveu d'une défaite intérieure.

— Tu voudrais me convaincre de ton scepticisme. Mais je t'ai vu à l'œuvre, homme d'entreprise, et j'ai la certitude que tu le redeviendras.

— Peut-être, dit Séverin. Il raccompagna son ami du côté de l'arsenal. En chemin, Bordes mit la couver-

sation sur Kliza. Les langues malignes prétendaient qu'elle n'était point partie seule, qu'elle faisait « un voyage de noce ». Severin, une fois de plus, simula le doute et l'étonnement.

— Elle et sa tante, reprit Bordes, ont dû te paraître bien curieuses. Quel paradoxe de décadence, cette petite-Ià! Des nerfs, des émois factices, des idées baroques ; point de muscles, point d'énergie. Une émancipée telle qu'on nous en fabrique de plus en plus. Ah! la vie campagnarde de nos grand'mères, leurs têtes bien cerclées, les vieilles disciplines de la foi!

Séverin allait commettre une imprudence en soutenant Eliza contre les dédains de Bordes. Un prêtre qui déboucha d'une venelle, sa soutane gonflée par la brise, tourna la tête vers eux. Bordes le salua, et Séverin reconnut l'abbé Martureau, l'aumônier de la flotte que, jadis, dans une phase de retour mystique, il avait intimement fréquenté. Il s'en souvenait comme d'un orignal, d'un chouan rude en sa foi, dominateur et agressif. Mais il l'admirait, « parce que c'était quelqiCini » ; lui, le renanien ondoyant, il se sentait de même lignée que ce prêtre rigide par son indépendance de caractère et son « quant à soi » de Celte insoumis.

L'abbé Martureau, qu'ils abordèrent, sembla très aise de les revoir tous deux. Malade, il Venait d'obtenir sa retraite et s'installait à Toulon.

La pâleur boursouflée d'un cardiaque marquait son visage d'une gravité plus austère. Il trahissait dans l'essoufflement de sa voix et la pesanteur de sa démarche une difficulté d'être. Pourtant, son sourire, d'une mansuétude paternelle, allégeait sa physionomie douloureuse. Un fond de sauvage vigueur y per-

sistait : une tête carrée, granili(]uc, une forte mâchoire, des cheveux et des sourcils di'us, un nez court, emnuinché comme le plantoir d'un paysan, affirmaient des ascendants agrestes, une complexion bouillante que le sacerdoce avait eu peine à mater. Ses yeux anémiques brûlaient d'une sorte de feu blanc qui devenait, par instants, terrible. Sa barbe grise tendait ses deux pointes, comme en signe de menace. iMais une majesté pontificale apaisait cette violence ; on eût mis volontiers sur son front la mitre noire d'un archimandrite d'Orient. Tout, dans sa personne, son vaste manteau à col d'astrakan, doublé de fourrure, sa canne à bec de corbin, son chapeau à gland, aux contours épais et au poil ras, avait un air unique et inoubliable.

Bordes et Séverin n'échangèrent avec lui que des phrases sans apparenle portée. Cependant, lorsque le prêtre dit à Séverin :

— Vous allez bien? Vous êtes heureux?

Il appuya cette question d'un coup d'œil tranchant, bien qu'amical. Séverin se déroba dans un : Oui, conventionnel; mais il lui sembla que la pointe d'un canifavait ouvert en sa poitrine un abcès caché. L'abbé Martureau l'engagea simplement à l'aller voir, et il lui en fit la promesse vague.

Cette rencontre, après sa visite à Gourvennec et son entretien avec Bordes, le secoua d'une amère et salubre diversion. S'il souffrait de se voir déchu en face de meilleurs que lui, l'atmosphère de son Moi était changée, comme ventilée ; et les fumées de sa vie charnelle s'éclaircissaient. Néanmoins, une crise faillit le repousser en plein désarroi, jusqu'au scandale d'un éclat irréparable.

En rentrant au 31ourillon, il trouva Marie dans le

vestibule; ses yeux gonflés lui dénoncèrent qu'elle avait encore pleuré; de ce qu'il s'attardait dehors, elle avait induit :

« Ce matin, ih se sont donné rendez-vous. »

Sans faire semblant d'avoir entrevu son supplice, il expliqua, en termes cavaliers, que Bordes et l'abbé Martureau l'avaient retenu sur le quai. Marie parut accepter sa justification; il la sentit imparfaitement rassurée. Ce doute le vexa, et il se dépitait d'avoir, comme un petit garçon, à rendre compte de son temps :

— Notre existence sera-t-elle tenable?

Il monta dans la chambre du second étage où il avait fait transporter les meubles du pavillon, sauf le divan, abandonné comme un objet de rebut. Sacrifice dont Marie lui avait su gré d'abord, qu'elle oubliait maintenant, parce qu'une femme amoureuse veut tout ou rien ; et ses menues victoires sur sa rivale lui rendaient d'autant plus cruelle la perception d'une limite, d'une zone prohibée entre elle et son époux.

Le courrier de Séverin l'attendait sur sa table; il avisa aussitôt un pli où son adresse était jetée d'une main coléreuse, à gros traits désordonnés; il la déchira et lut :

« Monsieur,

«Je sais maintenantrf?^ fait de qui manièce est dans rembarras; j'ai vu le personnage. Puisque vous le connaissez, je vous requiers de m'informer, avant quarante-huit heures, en quel lieu cette malheureuse croit cacher sa honte. Sinon, vous aurez de mes nouvelles.

« A. LOUGRÉE. »

Il prévoyait un peu cette alg-arade; les bruits chuchotes sur son compte par Aline et d'autres servantes devaient être venus aux oreilles de l'Amirale; néanmoins la sommation l'indigna ; M""" Lougrée se figurait-elle que la peur le réduirait à sa merci? Elle l'accusait « entre les lignes », comme une femme peu certaine de toucher juste ; elle envoyait un coup de sonde, calculant que, s'il se taisait, son mutisme vaudrait un aveu ; s'il se disculpait, elle serait quitte pour des excuses. Mais sa menace terminale tombait dans le vide : à moins de déshonorer publiquement sa nièce en clabaudant contre lui, la tante ne pouvait rien.

Il regarda la pendule ; cinq minutes lui restaient avant midi ; Aline, dans la salle à manger, dont les fenêtres étaient entrecloses, achevait de mettre le couvert. Il saisit une feuille de papier, écrivit :

« Madame,

« Votre lettre incompréhensible et comminatoire m'arrive à l'instant. Je n'ai qu'une réponse à vous faire : Votre nièce est majeure, donc libre de séjourner où il lui plaît. Quant à vous, madame, depuis longtemps, nous doutions de votre santé mentale. Désormais, ma femme et moi, nous ne voulons plus avoir aucun rapport avec vous.

« J'ai l'honneur de vous saluer. »

Comme il signait, Marie entra, dévorée d'une curiosité anxieuse ; elle avait reconnu l'écriture de la lettre, mais n'avait pas osé, aussitôt, l'en entretenir. Il la lui montra et mit sous ses yeux la riposte. Elle jugea qu'ayant des torts, il n'aurait pas dû traiter 1 Amirale de vieille folle : cette femme était plus redoutable qu'il ne la supposait.

— Mais, insinua-t-elle ensuite, puisqu'on est majeure et libre, pourquoi ce mystère sur l'endroit de sa résidence ?

— Tu voudrais, dit-il d'un ton incisif, savoir oii est Eliza ; elle ne veut le révéler à personne; les lettres anonymes et toutes les vexations hideuses la pourchasseraient. Je lui ai juré le silence et je le garderai. Je m'étonne que toi, si loyale, tu m'engages à rompre ma promesse.

— Il t'a peu coûté d'en violer d'autres, répliquat-elle presque violemment ; pour moi seule tu as des secrets...

— Marie, brusqua-t-il, tu dois me sentir outré; mesure bien tes paroles, si tu veux que je mesure mes actes.

Il passa devant elle d'un air sombre et descendit à table.

Albert et Ferdinand folâtraient avec Lion dans le jardin. Mais, d'un bouta l'autre de la salle à manger, le commandant allait et venait, les mains derrière son dos, froissant un journal. Déjà il s'impatientait; midi avait sonné; ni sa fille ni son gendre ne paraissaient; que signifiait cette négligence ? Tout préoccupé qu'il fût de lui-même, M. Burdéron avait observé plus d'une fois le front soucieux de Séverin et la tristesse de Marie. Celle-ci, un jour qu'il la questionnait, avait eu beau lui soutenir qu'elle éprouvait seulement quelques malaises physiques ; il s'alarmait d'apercevoir un trouble mal expli<iué dans ce ménage jusque-là si paisible.

— Voyons, les petits, ordonna-t-il aux enfants avec mauvaise humeur, laissez-moi ce chien, courez vous laver les doigts. C'est l'heure et plus que l'heure.

Séverin, entre le second étage et le vestibule, avait

repris son sang-froid. Il s'excusa d'être en retard, entama le récit des manœuvres de Bordes dont pas un détail, malgré son air d'inattention, ne s'était brouillé pour sa mémoire.

— Et Mario, que fait-elle donc? interrompit le commandant.

Elle arriva, la figure encore contractée de la commotion que la menace de Séverin enfonçait dans son cœur endolori :

« Décidément, il ne m'aime plus », telle était la certitude dont elle se laissait accabler ; et sa première hypotbèse revenait la meurtrir :

« Ou il l'a vue ce matin, ou il a reçu d'elle une lettre. Qui sait ce qui va s'ensuivre ? »

Elle se représentait une rupture, une séparation en forme avec leurs circonstances atroces ; et un motif d'ordre pratique aggravait son tourment : si son intérieur était brisé, par quels moyens vivre seule, élever ses fils ?

Tandis que ces possibilités funestes se développaient devant son imagination, elle s'évertuait à causer, même à sourire. Le regard inquisiteur de son père l'etïrayait : du moment oii M. Burdéron saurait l'inconduite de son gendre, sa mésestime et sa colère perceraient en toute occasion ; la vie commune deviendrait odieuse, impossible.

Pourtant, vers la fin du repas, elle parvint à se calmer. Séverin comprenait quel mal lui avait fait sa dure sortie ; il essayait d'en atténuer les ravages par une aménité séduisante. Ce n'était pas à elle qu'il s'adressait d'une façon directe, mais il charmait les enfants en leur contant des épisodes de ses voyages d'autrefois. Il évoquait pour eux les canaux latéraux de Patagonie, les banquises de Terre-Neuve et ses

brumes, les bois de Taïti où nul oiseau ne chante, les cocotiers de Colombo et ses vérandahs où pendent des serpents, la nuit, mêlés aux feuillages ruisselants d'étoiles. Ferdinand lui posa cette interrogation baroque :

— Papa, est-ce vrai qu'ils rament avec leurs pieds, les Chinois ?

Son père lui dessina aussitôt une curieuse barque sur laquelle le rameur, dun bras, agitait la godille, en même temps que ses pieds manœuvraient un aviron , et que sa main restée libre préparait la bouillie de riz.

— Je veux être marin, dit Albert.

— Moi aussi, déclara par imitation Ferdinand. Séverin leur fit une caresse à tous deux et ajouta :

— Si vous travaillez bien jusqu'aux vacances, je vous donnerai une mappemonde, vous regarderez tourner la terre entre vos doigts, vous verrez comme elle est petite.

— Crois-tu, objecta le commandant, qu'une solide vocation puisse naître de rêvasseries sentimentales ? Un bon marin, un bon soldat ne se font point avec des phrases de roman.

— Alors, selon vous, répondit Séverin, seuls seraient aptes à commander un bateau ou un régiment des cerveaux arides, des hommes sans imagination '?

— Napoléon fut un grand poète, appuya Marie, voulant donner raison à Séverin.

Aline, qui passait dextrement l'essuie-miettes entre madame et monsieur, cingla Séverin d'un de ses regards sardoniques et sournois. Elle avait saisi l'allusion froissante de M. Burdéron à la carrière manquée du lieutenant de vaisseau littérateur.

Séverin eut une forte envie de rabrouer son beau-

père ; pour ne pas affliger Marie, il se contint. Mais cette humiliation pénétra ilans ses fibres, plus avant que toules les autres; elle l'atteignait au point originel de ses erreurs, et son amour-propre ne se laissait pas atterrer sous Tévidence de fautes multiples.

Quand les enfants eurent exécuté, devant lui, leurs exercices de gymnastique, et qu'ils furent partis en visite avec leur mère chez le curé de Saint-Flavien, il remonta dans son cabinet. Là, il relut, avant de la glisser dans le tiroir à secret, la lettre d'Eliza : le sortilège des souvenirs le tyrannisa de nouveau, remuant en sa chair des convoitises inassouvies et assaillant sa volonté dune tentation de suprême défaillance.

— Il faut que je la revoie, qu'elle soit encore à moi. Et elle est si seule, si douloureuse!

Sa pensée ruminait les aigreurs subies, depuis une semaine, se les grossissait : et nul moyen de les éluder, d'y mettre un terme ! L'ironie même d'Aline, cette chose minime et insupportable, comment la tuer? Sous quel prétexte chasserait-il de la maison une fille dont le service ne méritait aucune critique? Et, avec son beau-père, que de conflits quotidiens, si le commandant apprenait la vérité"? Ne détacherait-on pas de lui jusqu'à ses enfants ? Marie, tant qu'elle espérait le reconquérir, comprimait ses chagrins de femme olfensée et jalouse. Mais ne perdrait-elle pas bientôt patience ? De toutes façons il ne pouvait plus la rendre heureuse. Chaque fois qu'elle et lui voudraient se redonner à l'illusion, le fantôme d'Eliza surgirait entre leurs baisers, glacerait leur amour.

— Au contraire, arguait, comme un sophiste démoniaque, sa passion, Eliza ne peut être heureuse que par toi. Veux-tu saccager l'existence de deux femmes, ou sauver au moiiib celle qui, sans toi, est à vau-l'eau ?

loO LE FER SUR L'ENCLUME

Il cédait à l'absurde fascination d'un avenir où serait aboli son passé. En se séparant de sa première femme, il lui laisserait, pour elle et ses fils, deux cent mille francs ; il s'en réserverait cent mille et chercherait en Espagne une position d'ingénieur; Bordes ne lui reconnaissait-il pas l'étoffe « d'un homme d'entreprise? » Au besoin, il changerait de nom, afin que, de l'ancien Lhostis, plus un vestige ne persistât.

Il écrivit à sa maîtresse une lettre folle de désir et d'abandon, une lettre qui devait l'enlever, pour une semaine, dans un tourbillon de fausse joie.

Puis son exaltation tomba et il s'afïala dans un désespoir inerte. Il considérait ses manuscrits, ses livres, son armoire bretonne, sa table de travail, un petit éléphant d'ivoire, acheté à Singapour, dont il avait fait son presse-papier. Tous ces compagnons des années mortes, allait-il les quitter ou les détruire plutôt que d'endurer le reproche de leur présence?

A gauche de sa bibliothèque, une toile assez étroite, cadeau de son ami, le peintre Olivarès, figurait, sous un pin de la terrasse, Marie assise, dans une robe de velours bleu bordée de fourrure brune, et tenant sur ses genoux Ferdinand avec Albert. Une averse de rayons traversait l'ombre bleue des branches, nimbait la tète de la mère et celle des enfants. L'efflorescence d'une paix dorée semblait sortir de Marie plus encore que descendre sur elle. Comment oublier ces images radieuses, cette vie splendide qu'il s'était construite pour la briser?

Donc, il serait malheureuxjusqu'àlafin ; et sachant qu'il l'avait bien voulu, qu'il était la seule cause de sa damnation, il n'envisageait aucune délivrance possible. La vision de sa misère devenait si aiguë qu'il souhaita de mourir. Volontiers il eût senti contre sa

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poitrine le froid d'un revolver, el il imaginait, au clioc de la balle, Tarret soudain de son cœur.

Il se leva pourtant, alluma un cigare et, de la fenêtre à la porte, se mit à marcher. Une voix qui montait de son être intime, mais dont le timbre rappelait celle de Tabbé Martureau, profonde comme la rumeur du vent sous un vieux cloître, bourdonna daiis le silence de sa désolation :

— Tu ne dois pas laisser les tiens, tu dois être à eux, comme ils sont à toi.

— Mais, résistait-il, j'ai des devoirs aussi envers la pauvre Eliza. Mon amour est son refuge unique. La jetterai-je dans le ruisseau, telle qu'un fruit gâté?

Une horreur le soulevait à l'idée qu'en l'abandonnant il l'exposait aux perditions vulgaires. Cette perspective le poignait d'une jalousie subite et féroce : sa maîtresse, amoureuse d'un autre homme, se livrant à lui!

— Est-ce une raison, s'obstinait la voix, si celle (jui a succombé succombe encore, pour qu'elle t'entraîne dans le désordre irrémissible ? Elle peut sortir du mal et faire le bien. Toi, sois humble, prie, et ne pèche plus avec elle.

Or, Séverin ne consentait pas à. s'humilier; il se voulait fort par lui-même, et préférait être disrompu, comme écartelé entre des motifs d'agir contradictoires que de crier à Dieu merci. Prier sans répudier sa passion, c'eût été, à ses yeux, une comédie indigne. D'ailleurs, il s'était, depuis longtemps, déshabitué de la prière ; vis-à-vis des choses religieuses il se tenait en suspjns, dans une incertitude bienveillante, évitant d'examiner, de crainte d'être réduit à croire fermement et à vivre en chrétien. Mais son Ame demeurait imbue de la foi baptismale, et, du gouffre de sa

détresse, elle appelait, malgré lui, le Rédempteur, A partir de l'instant oii ses oreilles ne se bouchèrent plus au : Tu dois que sa conscience jusqu'alors faisait résonner en vain, il réagit contre les persécutions de ses désirs frénétiques. Même il résolut de ne point envoyer à Elizasa lettre délirante, sans ajouter au bas quelques mots pondérés et graves ; pourquoi la gorger de tendresses, s'il devait ensuite les démentir?

Il songeait encore, avec un élan douloureux, au retour de son amie. Seulement, la pire impulsion, celle de fuir en Espagne, était brisée.

Le soir venait ; M""^ Lhostis, rentrée avec les enfants, recevait une visiteuse, la veuve de Jaïne, et celle-ci la remerciait d'avoir fait habiller en deuil elle et ses huit orplielins ; cinq l'avaient accompagnée ; Albert, naturellement populaire et fraternel, les emmena jouer dehors, leur prêta son cheval de bois, ses échasses, sa balançoire. Ferdinand, plus sauvage, resta seul dans sa chambre.

Quand son père descendit, il était là, pensif, le front appuyé contre la vitre d'une fenêtre qui regardait le couchant. Il se retourna vers Séverin et dit d'une voix émerveillée, chantante :

— Vois, petit père ; il y a une fête dans le ciel. Séverin s'assit en face du crépuscule et attira son fils entre ses bras. La mer, devant eux, semblait un mirage blanc et vermeil, où des barques brunes reposaient. Le feu vert et le feu rouge de la passe, ceux des navires hauts sur la rade, et d'autres lumières le long de Saint-Mandrior se faisaient signe à travers l'étendue vaporeuse, insubstantielle. Le noir piton de Six-Fours, à l'horizon, portait le bûcher pourpre de l'Occident. Mais, à mesure que l'ombre absorbait la

terre et les eaux, une immense clarté reiluait dans les liauteurs violettes et roses du ciel; comme si des encensoirs y fussent balancés sous une pluie de ileurs poudroyantes qui s'embrasaient. Les yeux de Ferdinand, les mèciies de ses tempes blondes réticchissaient Tillusoire magnificence. Puis, tout, brusquement, se décolora.

Anxieux de la nuit tombante, l'enfant se serrait contre les genoux de son père ; il lui toucha la barbe, et, s'étonnant de son silence :

— Petit père, tu ne dis rien, tu as l'air d'écouter comme on écoute de la musique... Quand j'aurai fini d'être sage, est-ce que j'irai au ciel? Nous irons tous, n'est-ce pas?

— Peut-être, répondit évasivement Séverin. Il embrassa Ferdinand, et un sanglot réprimé gonila sa gorge. Cette candide nostalgie des béatitudes ranimait en lui des réminiscences de sa piété d'autrefois. Que ne pouvait-il se refaire une âme enfantine, ignorante des turpitudes terrestres, et se souvenant du Paradis, de même que si elle en descendait !

Au souper, on reparla des pêcheurs disparus, dont pas un seul, sauf le mousse, n'avait été rendu par les Ilots. Séverin observa:

— Pourquoi voulez-vous ([u'onles retrouve? Je me souviens de ce que disait un marin de chez nous, à propos d'hommes perdus en mer : « Les morts sont bien où ils sont: il ne faut pas les déranger. »

En rapportant ce mot, où surnageait une immémoriale déification des morts, il se revoyait dans sa Bretagne pieuse et farouche, courbée sous le vent qui souflle de l'éternel abime ; et il se penchait, vêtu de noir, après renterroment de son père, devant une

croix en granil, entaillée, au bas, de cette inscription : Résurgent. Ils ressusciteront.

A la veillée, Marie déploya la table verte et reprit, en face du commandant, sa place liabitueile pour la séance d'échecs. M. Burdéron ne voulait plus son gendre comme partenaire ; Séverin, deux ou trois fois, avait mené la partie de manière à être battu ; le commandant, qui pénétra son intention, en fut piqué et sig-nifia qu'il renonçait au jeu.

— Tu me traites en vieille ganache qu'on amuse et leurre à la façon d'un enfant gâté. J'y vois clair, sacrebleu ! Et je comprends que je vous pèse. Je ne suis plus qu'un zéro pour vous. Ah ! s'il ne vaudrait pas mieux être à cent pieds sous terre!

Marie, alors, le supplia de se remettre à jouer avec elle; il bouda quelques soirées; ensuite, s'ennuyant et tourmenté par sa passion, il consentit.

Durant leur séance, Séverin fit un tour dans le jardin, mais ne s'y attarda guère. L'allée des myrtes, le pavillon lui déplaisaient ; c'était trop lourd d'y retrouver Eliza charmante ou Marie désespérée. Il rentra au petit salon; l'aquarelle du Borda sollicita sa mémoire d'un revif d'émotions amoureuses plus déchirantes que suaves ; il lui tourna le dos et ouvrit la vitrine d'une massive bil)liotlièque en acajou qui détenait des livres respectables, lus et relus par trois ou quatre générations de Lhostis.

Il en tira, presque au hasard, une Vie des Saints de Bretagne, dorée sur tranche, qu'il avait eue en prix, l'année de sa première communion. Le bord des pages était jauni; elles exhalaient une moisissure conOnée. Pourtant un souffle de pureté fraîche sortait des légendes qu'il feuilleta. Des figures, jadis familières, s'éclairaient sous le porche des souvenirs

LE FKR SUR L'ENCLUME Ibo

(iévotieux : saint Renan qui guérissait les pauvres, « n'ayant rien d'autre, disait le texte, à leur donner que la santé » ; saint Magloire qui ne mangeait de poisson qu'aux grandes fêtes, et « il se réservait les plus petits » ; sainte Mélaric, pécheresse et pénitente, dont les genoux avaient creusé de leur empreinte la pierre où ils s'immobilisaient ; saint Guénaël, abbé de Landévenncc, qui. les nuits d'hiver, s'enfonçait dans l'eau d'un étang et y récitait les sept psaumes de la pénitence ; « ainsi, expliquait le livre, il se maintint chaste contre toutes les tentations ».

Séverin, en sa première jeunesse, avait rêvé d'être un moine. Souffrir avec le Christ, sa fantaisie mystique n'imaginait pas de plus haute volupté. Son appétit sensitif d'une perfection cherchée par orgueil lui revenait maintenant qu'il aurait voulu se libérer de lui-même. Cette journée d'orage finissait dans un désir d'allégement. Les forces antagonistes qui se colletaient en sa conscience faisaient trêve à leur due! sans décision. On pouvait lui appliquer la devise des âmes qu'une puissance invisible porte, à travers les chutes, jusqu'au salut : Fluctuât nec mergitur. 11 roulait de houle en houle, mais il ne sombrait pas.

Deux semaines se traînèrent, et il n'avait point encore pris un parti. Il retourna chez Gourvennec ; la seconde lettre d'Eliza, plus longue que l'autre, raviva ses perplexités. Elle commençait d'un ton plus courageux, presque gai, au retour d'une aprèsmidi dans le cloître de la cathédrale. Eliza s'était divertie à dessiner des profils de mendiants, de pauvresses agenouillées contre les grilles des chapelles.

« Un jet d'eau chantait, des oies jabotaient sur la

pelouse ; leur cri traversait les ronflements de l'orgue et l'office des chanoines... Je suis entrée dans l'église étrangement sombre. Sur l'escalier fastueux de la crypte une femme en corsage de soie blanc était assise et s'éventait. Je me demande si elle priait ou si elle pensait, comme moi, à celui qu'elle aime. »

Séverin se laissa ciiarmer par la vive allure et la tendresse discrète de ce début. Plus loin, elle l'entretenait d'une jeune israélite russe, Sara Melchidof, qu'elle rencontrait à la table de sa pension; cette exotique s'était prise d'amitié pour elle et lui révélait « les splendeurs de l'anarchie ».

« Tu ne peux te figurer ce qu'elle sait mettre dans un seul mot : la Révolution. Quand elle profère avec son accent rude : « C/est beau, la Révolution ! Qu'im- « porte s'il y a des morts, des millions de victimes, « puisqu'à ce prix l'humanité sera heureuse pour « tous les siècles », quand elle me débite ses tirades vertigineuses, je ne trouve rien à lui répliquer, je lui donne même raison, je comprends ces nihilistes qui offrent leur sang afin que le monde soit changé.

« Le monde actuel est immonde. Je n'en suis plus, puisque la faute d'une fille ne se répare jamais. Et je suis presque fière de n'en plus être. Si j'avais fait, comme tant d'autres, ce qu'il fallait pour supprimer tous les ennuis, je serais blanche et pure, une demoiselle comme il faut. Parce que j'ai eu le courage de subir les conséquences, je suis disqualifiée, déshonorée sans remède. L'hypocrisie bourgeoise me révolte : au vice qui se cache toutes les absolutions; à la faiblesse surprise toutes les hontes. Les soidisant chrétiennes, tu le sais trop, ne valent pas mieux que les autres. Il est temps que tout soit démoli. »

LE FER SUR L'ENCLUME IbT

Lo dard de l'ailiisioii : Tu le sais trop visait Mario sans la nommer. Séverin concevait les causes de ses rancœurs; les diatribes de celte Russe fanatique avaient tourné en fausse logique le fiel de sa jalousie, l'humiliation de son état, les tortures de son isolement.

— C'est bizarre, s'avouait-il, comme elle se livre aux influences violentes. La déviation mentale d'Eliza lui faisait sentir plus pesante la dette qui les enchaînait.

Il envisageait don(- sa liaison reprise et prolongée sans terme défini, un double ménage auquel il subviendrait, soit par ses drames, si on les jouait, soit en se créant, dans l'industrie, une situation. Il posait comme un simulacre de vertu la stabilité de son adultère.

Et il espérait convaincre, à la longue, Marie d'accepter ce partage exaspérant. Elle gagnait sur soi d'étouffer ses plaintes ; sa résignation, peu à peu, la ploierait vers l'inévitable.

En attendant, elle maigrissait, se consumait de chagrin ; et ses rapports avec elle demeuraient affreusement tristes. Le soir surtout, dans l'intimité de leur chambre, la froideur oii ils se retrouvaient était plus pénible qu'une querelle achevée en réconciliation. Souvent ils se couchaient sans mot dire. Le front dans Toreiller, elle fondait en larmes. Il essayait de lapaiser ; elle lui demandait pardon ne n'avoir su se contraindre. Mais une seule parole aurait pu guérir sa peine :

— Entre Eliza et moi, cest fini.

Promesse qu'il croyait impossible à tenir, donc inutile et presque monstrueuse.

Une péripétie d'apparence accidentelle lui arracha, tout d'un coup, cet engagement.

lùS LE FER SUR L'ENCLUME

Le premier jeudi de mai, leurs voisins, les Pradel, les avaient conviés à une promenade, le long' de la côte, vers le cap Brun, par le sentier des douaniers. Séverin accepta, dans l'espoir que Marie serait distraite, et parce que M. Pradel le captivait.

M. Pradel possédait à Firminy de vastes forges ; il séjournait en Provence, disait-il, afin de se reposer d'une vie trop surtendue. Ayant beaucoup voyagé, principalement en Allemagne, il suivait d'un œil perspicace l'évolution industrielle de l'Europe. On s'était d'abord étonné de voir cet homme opulent s'ensevelir, avec une femme aussi fringante que la sienne, dans ce coin perdu de la Mitre. A l'entendre, deux motifs l'avaient décidé pour Toulon : il s'y trouvait moins éloigné de ses affaires qu'à Antibes ou à Monaco, et c'était la seule ville du littoral que la camelote des architectures germaniques n'eût pas encore infestée. Sa villégiature, en fait, contentait un caprice de M"" Pradel. Les domestiques murmuraient, entre deux portes, qu'elle recevait très souvent, au Mourillon, un haut personnage dont son mari avait fait la connaissance, six mois avant, à Biarritz.

M. Pradel semblait vivre dans une totale illusion sur sa femme. Elle était de vingt ans plus jeune que lui. Profondément niaise, égoïste et frivole, elle l'ensorcelait, comme au premier jour, par sa beauté. Il l'idolâtrait plus qu'une maîtresse conquise de la veille; il l'aimait à en mourir et avait pour elle toutes les indulgences d'un amoureux vieillissant.

Les Pradel avaient noué avec Marie et Séverin des relations de voisinage ; leurs enfants venaient prendre, pour jouer, Ferdinand et Albert ; M""" Pradel recherchait Marie, n'ayant point d'autre voisine à fré-

LE FER SUR L'ENCLUME in'J

queuter; comme le renom de M"" Lhoslis était celui (l'une femme sérieuse, elle se parait de cette amitié. Marie répondait à ses avances sans empressement ; la disproportion de fortune lui imposait quelque réserve ; et, quoiqu'on n'articulât sur M™" Pradel rien de précis, elle ne pouvait guère sympathiser avec une femme qui se levait à onze heures tous les matins, qui lisait des romans jusqu'à minuit, qui se prétendait catholique et qui ne croyait pas à la Présence réelle, assez sotte enfin pour dire d'elle-même :

« Je ne suis bien qu'en Vénus de Médicis. »

La sottise de M""* Pradel était considérable ; seulement, elle la couvrait d'un certain vernis ; sa richesse l'armait d'une assurance loquace ; elle se piquait d'esthétisme, et le peu qu'elle avait retenu de ses voyages européens lui donnait l'air de savoir beaucoup. M°® Lhostis, dont l'existence sévère faisait une provinciale, apprenait par elle des mondanités qu'elle ne dédaignait point. Au reste, Séverin lui-même plaisait à M""^ Pradel non moins qu'à son mari.

Le jour convenu pour l'excursion, vers trois heures, l'automobile de M. Pradel les emmena donc tous quatre, jusqu'au boulevard de Martille, là oii commence le sentier des douaniers.

M"® Pradel s'était mise simplement, comme pour descendre en son jardin. Une robe légère, d'un rose crémeux, faisait valoir son corps de nymphe et la rondeur flexible de ses lignes. Elle avait noué autour de sa capote un voile de tulle blond, sous lequel éclatait, accroché avec insouciance, un seul diamant. Sa figure mignarde rappelait ces portraits du xvni" siècle dont la grâce semble aujourd'hui conventionnelle : une bouche en cerise fendue, un teint d'une blancheur d'amande, relevé d'un tendre incar-

nat, des sourcils clairs parfaitement arqués, une harmonie de traits qui eut été séduisante, sans des veux trop à fleur de tête, des yeux bleus de poupée qu'elle ne réussissait pas à rendre expressifs.

Elle paraissait la fille de son mari ; M. Pradel essayait d'atténuer son âge par des artifices d'élégance ; mais ses épaules maigres pointaient sous son vêtement ; sa petite moustache teinte ne sauvait pas la fatigue d'un visage émacié, bistré de bile. Deux poches flasques jaunissaient au bas de ses yeux qui brûlaient d'un feu maladif. En public, il ne révélait, à l'égard de sa femme, qu'une amitié tranquille. Le fond terriblement sensuel de cet homme, accusé par le pli de ses lèvres, se dérobait sous les dehors d'un technicien curieux du mouvement inventif des sciences. Il suivait, en amateur « averti », les courants nouveaux des arts et des lettres. L'intellectuel, chez lui, masquait le passionné.

La conversation fut, au départ, d'un laisser-aller fantaisiste. Marie avait l'air de surmonter ses amertumes. Chacun des quatre personnages qui se faisaient vis-à-vis se comportait comme s'il n'eût songé qu'à oublier son àme en la cachant aux autres.

Le sentier près duquel ils mirent pied à terre était, d'abord, assez large pour qu'ils pussent fouler de front les varechs pleins de mollesse. Le soleil se voilait, de fines scintillations dansaient, par endroits, sur la mer; une brise nonchalante la plissait. j^jme Pradel admira, au long de la côte, les méandres bruns des algues sous l'eau cristalline et glauque. Un espace d'un vert de sinople brillait au milieu d'une anse. Séverin ébaucha une controverse sur la notation des couleurs, beaucoup plus souple pour nos yeux de modernes que pour les peintres d'Athènes

et de Pompéi ; il en induisait une hypothèse, l'évolution de l'espèce humaine vers des états de sensibilité enrichis sans limites.

M. Pradel discuta ce rêve d'un affînement indéfini :

— On se lasse du complexe et du sublil ; on revient au fruste, même au barbare. Si nous aimons la sauvagerie des sites toulonnais, c'est parce que nous sommes des blasés.

]yjmo Pfadel protesta qu'elle ne l'était point. Mais le colloque se [rompit. Les promeneurs ne pouvaient plus avancer qu'à la file dans le sentier en corniche étroite. Il grimpait contre la croupe boisée où s'appuie l'éperon du cap, et surplombait, à leur droite, le vide au-dessus de la mer. Brusquement, il se creusait, puis rebondissait ; à des tournants, entre des murs de villas et le précipice, une plinthe elîritée n'offrait qu'un scabreux passage soutenu par les racines d'un pin couché, tel qu'un pont, sur une crevasse, ou qui projetait ses grêles rameaux tordus, incliné, comme dans un vertige, vers la profondeur.

Marie marchait en avant, M. Pradel venait ensuite, et se préoccupait de garder son équihbre ; le voisinage d'un gouffre le troublait.

Séverin s'attarda derrière eux, avec M""* Pradel ; elle lui soutenait que la beauté d'une femme n'égale jamais celle d'un homme qui est vraiment beau.

— Ah ! madame, répliqua-t-il ironiquement, si, par malheur, j'étais de votre avis, quel aveugle me jugeriez- vous ?

Elle prit pour bonne cette gentillesse et s'engagea en d'étranges confidences ; elle écrivait, dit-elle, son journal intime « dans un livre à serrure », et son mari lui avait juré de iw, point louvrir, même si elle mourait avant lui.

r— Il me tiendra parole ; mais il est tourmenté de ce mystère comme votre Raymondin, les soirs où sa Mélusine le quittait. Certaines femmes sont bien à plaindre, quand leurs maris les aiment trop.

Pourquoi dévoilait-elle, si légèrement, les arcanes de son ménage? Que signifiait ce flirt aventureux et inepte ?

La porte mi-close d'un jardin enlre-bàillait une perspective d'ombre touffue, des massifs de lentisques, de myrtes, de myoporum, d'acacias et de lauriers en fleurs. Une fournache invisible ajoutait son encens à cette folie de senteurs agglomérées.

— Je voudrais entrer là, insinua M""^ Pradel, dévisageant Séverin d'une manière insidieuse, mais prudente.

Sous les feuillages sombres d'un bosquet éclataient des oranges mûres. Elle s'enfonça auprès des arbustes, et, en élevant ses majos, elle fit niine de saisir un fruit. Elle copiait le geste de la cueilleuse dans VAittomne de Puvis de Cbavannes.

Un an plus tôt, la mimique de cette cabotine, au sciiild'un engageant décor et des classiques langueurs du renouveau méditerranéen, eût ailViolé Séverin d'un vague émoi luxurieux A présent, s,es avances le trouvèrent insensible; il ne la rejoignit point au creux du bosquet et se dispensa de voler pour elle une orange sur l'arbre d'autrui- Même, tout ce qu'elle déployait d'artifice en son équivoque atlitud^ lui donnait la nausée.

— Votre marij dit-il à distance, va s'étonner de votre disparition.

— Oh ! je l'ai mis au pli ; de moi rien ne l'étonné. Elle revint tout d'un coup, et, avec une nuance de

froideur, prit les devants sur le sentier.

Des roses bouillonnaient au-dessus d'une clairevoie; Sév^erin rompit deux tip;es, pour oflfrir l'une à j^jine PraJel, l'autre à Marie. II chercha celle-ci du regard. Un cri anxieux lui échappa : Marie se tenait suspendue au bord d'une mince aspérité de roc; elle considérait, à soixante pieds au-dessous d'elle, l'eau assombrie par un nuag^e, vitreuse et plombée. Etait-ce pour défier le péril qu'elle se courbait en avant? Elle se penchait, comme prête à s'élancer.

— Marie ! interpella-t-il d'une voix presque furieuse. Elle releva son front, parut une somnambule qui

se réveille, recula jusqu'au milieu du chemin, et répondit simplement :

— Que veux-tu?

En voyant la rose qu'il lui présentait elle redescendit presque souriante. 11 ne l'interrogea pas alors sur son imprudence, mais démêla trop bien quelle tentation venait de la traverser : vivre sans être aimée la désespérait; elle, si chrétienne, elle avait failli se laisser mourir, ou peut-être voulait-elle éprouver ïïéverin, se rendre compte s'il tressaillirait d'une colère, d'un effroi à l'idée de la perdre.

Quel qu'en fut le mobile, cet acte violent le bouleversa. Il en resta, un moment, perdu comme dans un songe. M"^ Pradel avait accepté négligemment la rose; elle observa l'air absent de Séverin et supposa qu'il se repentait de l'occasion manquée. La conjecture ne lui fut pas inditférente...

Au retour, ils s'assirent tout près du flot, parmi des varechs amoncelés. Une avenue de soleil se dilatait à l'ouest, sur la rade triomphale. Des collines de Saint-Mandrier, l'artillerie d'un fort canonnait un but flottant : après chaque détonation, ils apercevaient la gerbe d'écume lumineuse que l'obus, en

d64 LE FER SUR L'ENCLUME

plongeant, taisait bondir. Alentour de Toulon gronde perpétuellement l'orage d'une attente de guerre.

M. Pradel contait à Séverin son dernier séjour en Allemagne; le prodigieux labeur industriel de la Prusse, son outillage d'armement l'ellrayaient pour la sécurité de l'Europe.

— En France, remarquait-il, dès qu'une entreprise a des fins nationales, tout conspire à sa ruine, l'étranger nous supplante et nous dépouille, nous paralyse; nous dépendons de lui, même dans des œuvres vitales pour notre défense. N'est-ce pas absurde que notre marine commande à Fiume, en pays ennemi, les neuf dixièmes de nos torpilles ?

— Précisément, repartit Séverin, j'ai pensé bien des fois à ce paradoxal monopole de Whiteliead. Si jamais j'entreprenais quelque chose, je me ferais de la torpille une spécialité. J'ai longuement étudié la question. C'est une industrie délicate, mais qui n'exige pas un puissant matériel. Et les torpilleurs avec les submersibles et les mines ont l'avenir pour eux. Je suis certain qu'en perfectionnant les engins destructifs des grosses unités, nous rendrions les guerres impossibles.

M. Pradel fut surpris qu'il ne tentât point, sans tarder, « une affaire si intéressante ». Lui-même, laissa-t-il entendre, serait disposé à la soutenir vigoureusement. Séverin objecta « les bâtons dans les roues » que les Pouvoirs publics opposeraient à la mise en train, et M. Pradel s'abstint d'insister.

Cette conversation aimanta cependant l'esprit de Séverin vers un projet qui lui avait plu au temps où la littérature n'absorbait pas ses visées, et sa volonté apathique reçut une secousse d'énergie. Mais, pour suivre une idée pareille, il devait renoncer à la jouis-

sance d'écrire, comprimer à rarritre-plan sa vie sentimentale. Tout dépendait d'un premier et terrible sacrifice ; s'il déchirait le pacte de servitude intérieure où Eliza le retenait, le reste lui semblerait facile.

Or, cette décision poignante, l'après-midi passée avec les Pradel la lui révélait plus nécessaire qu'auparavant. La laideur secrète d'une enjôleuse comme M""" Pradel repoussait une ombre plus noire sur l'adultère et l'hypocrite qu'il ne cessait pas d'être. Le geste désespéré de Marie prolongeait pour sa mémoire de sensitif une angoisse rétrospective : sans le cri qu'il avait poussé, elle se précipitait dans l'inconnu de la mort, et à cause de lui, parce qu'elle l'aimait! W touchait la réalité de son amour; au lieu qu'Eliza devenait plus lointaine, n'agissant plus sur ses dispositions que par des lettres intermittentes. Marie tenait donc une victoire presque assurée.

Quand ils rentrèrent ensemble et qu'elle monta dans sa chambre avec lui, il l'attira sur ses genoux, lui' parla d'un ton triste et tendre, d'une plénitude d'abandon qui, entre eux, avait disparu.

— Marie, ma petite Marie, à quoi, tout à l'heure, pensais-tu, en regardant la mer au-dessous de toi?

— Tu veux le savoir, répondit-elle, les yeux plongés dans les siens. Eh bien ! j'ai eu comme une minute d'égarement. Le vide m'attirait, je me disais : Celui que j'aime est perdu pour moi. Qu'importe que je meure et que je sois damnée, puisque, sans son amour, je n'ai plus de bonheur possible ! Est-ce ma faute si je t'aime plus que mes enfants, plus que mon père, plus que tout, plus que Dieu?

— Tu avais tort, dit-il d'une voix très lente, tu avais tort de te décourager. Je ne veux plus que

166 LE FER SUR L'ENCLLiME

deux soient malheureuses par ma seule faute. Je la préparerai doucement à l'inévitable. Toi, reste patiente et vois quelle est notre affection, puisque rien n'aura pu la rompre.

Elle avait appuyé sa joue aux lèvres de Séverin : à ces dernières paroles, elle eut un léger recul.

— Mon ami, as-tu bien réfléchi? Je ne veux pas que tu sois malheureux à cause de moi, ni faire de toi une victime. J'ai appris à souffrir, je peux continuer.

— Oui, déclara-t-il, je n'ai que trop réfléchi. Je sais mon devoir, je le suivrai.

Elle prit ses mains, les pressa fortement et soupira. Pour la première fois depuis six semaines, leurs lèvres se joignirent dans une pensée de réconciliation. Mais ce mot : devoir, tombant de la bouche qui l'assoiffait d'amour, refroidissait Marie. Séverin avait promis, afin de se mieux lier contre une reprise de sa passion. Seulement, il n'était pas sûr de lui-même. L'ingénuité de leur jeune tendresse était morte. Des deux anneaux bénits dont leurs doigts enlacés retrouvaient le contact, une vertu de force et de joie semblait s'être aliénée. Quelle purification l'y restituerait ?

L'ABBÉ MARTUBEAU

M"'" Lougrée avait prévenu Séverin qu'il aurait « de ses nouvelles ». La menace le troubla peu, ses tourments intimes le rendaient inaltentif à tout ce qui n'était pas eux. Marie s'inquiétait davantage, évaluant les rancunes et la vengeance probable de l'occultisle.

Elle soutint l'horrible embarras de la rencontrer, plus d'une fois, dans les salons qu'elles fréquentaient l'une et l'autre. Son aversion pour Eliza retombait sur la tante, et, vis-à-vis d'elle, la faute de Séverin l'humiliait comme un opprobre familial dont elle avait sa part. L'Amirale, de son côté, s'en prenait à Marie de n'avoir pas su empêcher la chute de sa nièce. Les deux femmes, quand elles n'arrivaient pas à s'éviter, échang-eaient tout juste quelques froids propos. On sut que les Lhoslis ne remettaient plus les pieds chez M""^ Loug'rée. Les bonnes personnes de leur entourage commentèrent celte brouille. Elle donna consistance au bruit qui bourdonnait, à travers le Mourillon, sur le vrai motif du départ d'Eliza. Pourtant cette rumeur circulait, comme eussent dit nos pères, « sous le manteau ». Dans le monde de la marine, bien que Séverin en fût officiellement sorti.

un esprit de corps le protégeait contre le scandale ; et M™" Lougrée se taisait en public, muselée par l'amour-propre du nom qu'elle portait. Mais sans doute elle se revanchait, là oii nulle divulgation n'était à craindre, entre spirites, les soirs de rendezvous, toutes lumières éteintes, autour dun médium endormi.

Séverin connut bientôt quelle vengeance elle triturait.

Vers le milieu de mai, une après-midi qu'il sortait à son lieure habituelle, au tournant du boulevard, un jeune homme en faction attira sa curiosité. C'était un pauvre hère, imberbe, de mine falote, coiffé d'un feutre mou qu'il avait cai)0ssé, à la mode piémontaise, d'un coup de poing, et rabattu sur son nez en pointe de serpe, comme pour dissimuler sa physionomie. Une veste fripée aux manches trop longues, un pantalon verdàtre achevaient sa tournure de bohème famélique. Il tenait en ses mains un petit appareil photographique, et. à l'instant où Séverin passa «levant son objectif, il pressa le déclic, prit un instantané.

Séverin l'apostropha, trouvant baroque le sansgêne de cet homme. Mais le drôle lui tourna le dos et sauta dans un tramway. 11 n'eut point l'obstination de le poursuivre.

Quinze jours plus tard, comme il se promenait seul sur la terrasse du jardin, de la falaise, quelqu'un qui se cachait ati ras du mur lança jusqu'à lui un paquet soigneusement ficelé. Avant de le ramasser, il courut vers le baluslre, se pencha, ne découvrit personne. Le paquet déplié lui laissa voir un petit buste en cire, modelé selon sa ressemblance, et qu'avait troué, à l'endroit du cœur, la lame d'un couteau.

JM™" Louj^rée, av^ec les initiés de sa bande, avait dû convoquer les Esprits à un solennel anathème, suivi d'une exécution en effigie. Elle espérait envoûter le Breton superstitieux qui dormait au fond de Séverin, et, peut-être, le faire mourir de l'idée qu'elle voulait sa mort.

Marie, de sa fenêtre, l'aperçut examinant l'objet fatidique ; il ne put donc le lui cacher. Elle s'empressa de jeter le buste au feu, mais demeura impressionnée plus qu'elle ne le parut : si Tennemic de Séverin voyait sa vindicte inefficace, d'autres moyens de nuire seraient mis en œuvre ; un poison expéditif attesterait, au besoin, l'infaillible puissance des Esprits.

Séverin, parce que la douleur de sacrifier Eliza l'obsédait, résista sans peine à l'obsession de l'envoûtement. Néanmoins, il sentait rôder autour de sa vie des forces maléfiques. Pour s'en préserver il pensa aux bons Anges de son enfance. L'anxiété d'un surnaturel hostile fut le premier mouvement qui le souleva vers Dieu.

Sa foi de jadis, passive et sentimentale, plus que raisonnée, semblait s'être dissoute en une sorte d'idéalisme vaporeux qu'il croyait profond. Il assistait, le dimanche, à la messe avec Marie; mais il n'envisageait dans les rites que des symboles d'un mystère inconcevable et irrévélé. La vue d'une foule qui prie touchait son cœur; il écoutait l'orgue et les lymnes. comme il eût écouté la mer et le vent. Le contact d'une Présence divine, perceptible dans les sacrements et les liturgies, n'atteignait plus son âme dissipée au sein des apparences instables; et, depuis SCS désordres^ un malaise, une sourde rébellion l'écartait des réalités chrétiennes. Elles le sollicitaient

cependant par des rencontres incessantes : c'était une question des enfants, un signe de croix que faisait Marie avant de s'endormir, un livre feuilleté d'aventure, comme cette vie des Saints qu'il avait rouverte un soir.

Aux moments où il souffrait le plus, il souhaitait parfois une aide hors de lui. Mais à qui dévoiler toute sa détresse? Quel humain comprendrait l'insoluhle conflit de ce qu'il devait aux siens et de ce qu'il donnait à la triste Eliza? Quelle parole de paix accueillir? Il était seul et dénué, comme un mort dans sa fosse, La visite promise à Tabhé Martureau lui ouvrait la possibilité d'une délivrance. Il en repoussa la suggestion : « Que me dira ce prêtre, si je ne me convertis pas? »

Au commencement de juin, par une journée brûlante, il se rendit, vers deux heures, à la grande poste de la ville, voulant y porter le pli hebdomadaire qu'attendait son amie. Il venait de la pressentir sur les intentions d'existence qu'elle formait pouif, son retour à Toulon. L'interroger de la sorte, c'était lui laisser entrevoir qu'il ne vivrait pas avec elle. II. regarda, le cœur pressuré, sa lettre glisser dans la boite, et se reprochait de l'avoir écrite, recevait en idée le choc de la blessure dont ses phrases allaient déchirer Eliza.

Il s'en revint, sombrant dans sa détresse et si' abattu qu'il aurait voulu ne plus être un homme, mais^^ la feuille grillée du platane qui roule sous les piedsi des chevaux, et qui ne sent rien. Au bout des ruelles! ombreuses la clarté dure de la rade fatiguait ses yeux. Un vieil Italien, à Tangle d'une place étroite, tournait la manivelle d'un orgue aux jeux usés :

— Musique, instrument, se dit Se vérin, moins

LE FER SUR L'ENCLlîME 171

)auvrL's que ma vie de song'e-creux inutile ! Ce i^ueux, avec ses ritournelles, fait plaisir à d'autres gueux. Moi, je n'ai su créer que du désespoir...

Dans une ruelle transversale, devant un bar louche et ohscur, une fille sommeillait, afTalée sur une chaise, ses bandeaux noirs collés à ses joues ; et les faux cheveux qui masquaient son front imprimaient à son irofil enfariné un aspect d'idole stupide et morne. Séverin envia prescjue la condition de cette créature qui ne voyait plus sa déchéance ou s'y résignait.

H arrivait au tournant du cours La Fayette et aper- ;evait, dtM-rière les g-rilles, l'espace torride du port de la Hodc, ses palmiers roussis, ses terrains vagues, d'un rouge de feu sous la poussière de la bauxite que charroyaient des tombereaux. Avant de traverser l'esplanade, il éprouva le besoin d'une halte. Une église s'olTrait à deux pas, il gravit les marches de l'entrée, mais, en pénétrant dans la pénombre, il talonna, comme un aveugle, au sortir du soleil cru. Une mendiante, près de la porte, marmotta une supplication. Il tira de sa poche quelque monnaie tju'il posa dans la main râpeuse. Ce geste, machinal pourtant, lui fit du bien. Il s'avança au milieu de la nef et s'assit. La fraîcheur du lieu, le calme le détendirent. Il se. souvint d'un mot ironique d'Henri Heine : « -Le catholicisme est une religion d'été. » Cette boutade de dilettante n'eut aucune prise sur son esprit.

L'église eût été déserte, sans deux ou trois femmes perdues le long des chapelles. Une autre, sous le rideau d'un confessionnal, chuchotait. Bientôt elle se retira, et le prêtre qui la confessait, un honmie d'âge, maigre et voûté, traversa le chœur d'un pas liàtif pour gagner la sacristie. Séverin eut le désir de

il'2 LE FER SUR L'EiNCLUME

l'y joindre, de lui parler. Mais le dégoût d'avouer son ignominie figea cette impulsion.

Le prêtre disparut, les femmes s'en allèrent; il '; resta seul, et se mit à considérer Téglise elle-même, reprenant son coup d'œil d'artiste curieux.

Elle ne présentait rien extérieurement qui dût lui plaire ni l'émouvoir : au-dessus de la nef, à droite et à gauche, se développait, comme dans une salle de concert, une galerie soutenue par des colonnes de marbre. Un des bas-côtés s'ornait du « monument» un tombeau en rocaille oii s'exhibait un Chri^ mort, presque nu, dont les côtes laissaient fuir del hlets de sang. La coupole du chœur était peinte eà bleu, avec des étoiles d'or. Des rinceaux multicolores bariolaient des pilastres à chapiteaux dorés. AuX' deux coins du maître-autel, un ange de marbre s'in| clinait ; un soleil de flèches d'or irradiait autour d^ tabernacle. Ce clinquant méridional imposait aii temple une mondanité factice et vide. ^

Mais, en fixant le tabernacle, Séverin se dit subite-^^ ment :

« Que pèse ce faux luxe et ce rococo de dorurei si, les pauvres âmes qui viennent prier, quelqu'un les entend et a pitié d'elles !

« Tout est là : dans le ciboire et le calice, y a-t-i quelqu'un ou personne? S'il n'y a personne, le rêv( de la foi s'évapore, les vingt siècles de christianisme furent une douce dérision, un mensonge après tati^ d'autres mensonges. Nous sommes tous des ombres nous embrassons un bonheur d'ombres. Mes souC; frances, celles que je cause aux autres ne sont q des cris illusoires vers une béatitude qui n'exist pas.

« Mais, s'il y avait quelqu'un?... »

LE FER SUR L'ENCLlMi; 173

Cette réilexion latente, bien des fois, avait dérangé la torpeur de son indiiïérence. Pour qu'elle résonnât, lOmine la vibration d'une cloclie, le silence de son accablement était nécessaire; à bout d'orgueil, il n'espérait plus de sa force aucun secours, et, défaillant, il se tournait vers Dieu.

Il le chercbait; donc il l'avait « déjà trouvé ». Mais à peine proféra-t-il ces mots inlériourement : « Devant moi, ici, j'ai peut-être le Dieu de vérité », sa \^xe se retourna sur lui-même, il aperçut, comme jamais auparavant, l'immondice de ses fautes. Confrontant son être avec le Saint des Saints, il se découvrit plus impur que la boue des rues, si abominable que ses vêtements devaient avoir horreur de le toucher.

Use jeta sur les dalles, à deux genoux, et, le front appuyé contre les barreaux d'une chaise, il sanglotait, abîmé dans Thumiliation indicible du remords. Après un instant de douleur sans forme, il entendit retenlirau fond de sa mémoire, chargée d'un nouveau sens, la parole qu'il articulait en allant à son dernier rendez-vous :

« Ce qui est fait est fait. »

«Ma vie était droite. J'ai failli. Personne au monde ne peut faire que je n'aie point failli; et, ce qui est plus terrible, humainement il m'est impossible de réparer. Quand je sors d'une iniquité, je vais à une autre. Je ne puis satisfaire à la Justice. Vous seul, ô mon Dieu, pouvez rendi-e pur ce qui est abject. Je vous ai négligé, j'ai douté de vous, j'ai vécu comme si vous n'étiez pas. Je n'ai mérité que votre abandon, et vous m'avez livré à mes égarements.

« Mais vous ne m'abandonniez pas, ô mon Dieu, puisque me voici à vos pieds, malgré moi, comme un

d:4 LE FER SUR L'ENCLUME

scélérat devant son Juge, et, si vous m'aviez maudit je ne serais point revenu à vous. Je me repens, ouj vous le voyez que je me repens. Mon péché ser contre moi jusqu'à la fin. Ah ! si je me repentai parce que je vous aime ! Je ne sais plus vous aimer| je ne puis plus. Donnez-moi une goutte de votr amour; et je serai délivré. Sauvez-moi; mais sauvez avant moi, la malheureuse que j'ai, moi seul, per due... »

La porte de l'église retomba sourdement sur le' tambour, des pas s'approchèrent; une jeune fille, en face d'une chapelle, s'agenouilla- Il se releva et sortit. Sa volonté se déterminait d'aller voir l'abbé JMartureau, et de se réconcilier, par ses mains, avec le Seigneur qui pardonne. Un suprême sophisme de résistance lui fit remettre cette démarche :

« Pour m'ahsoudre, il exigera une rupture immédiate. Au moment où se trouve Eliza,je ne consentirais pas à lui porter ce coup. »

II rentra cependant, changé et pacifié dans son affliction. Il avait jeté derrière son dos toute une part du vieil homme; quelles que fussent les traverses à subir, il ne perdrait plus l'espérance.

Marie, assise à Fombre de la maison, sous un ten-||i delet, achevait aux enfants, très sages sur des coussins en face d'elle, Thistoire de Samson enchaîné par Dalila. Le commandant, au petit salon, parcourai dans son journal la liste des récentes décorations mili taires. A l'entrée de Séverin, il se leva, et lui dit, mi-voix, d'un air indigné :

— Cette canaille de Porquaron a la croix ! Ce une infamie. Un sacripant qui a deux ménages et qui fait une vie d'enfer à sa femme !

Il eut la tentation d'ajouter : « On ne décore plu

que les grcdins ! » Mais il se tut, parce que lui-mume ornait soigneusement de sa rosette la boutonnière de lous ses habits.

Séverin s'appliqua l'involontaire avanie; à s'humilier secrètement, il trouva une douceur inéprouvée.

Marie, dès qu'ils furent seuls au jardin, lui demanda :

— Qu'as-tu vu d'intéressant à Toulon?

— Rien du tout. Les rues étaient vides ou presque. Je suis allé simplement jusqu'à la poste...

— Ah! fit-elle, en réprimant de son mieux toute l'âpre jalousie qui s'échappait dans ce monosyllabe. Une curiosité la mordait : c'était de connaître le refuge d'Eliza. Certaine de n'obtenir jamais une confidence énergiquement refusée, elle en sous-entendait même le désir. Durant plus de doux mois, elle s'était interdit de nommer sa rivale; ce mutisme lui pesait, et paraissait dur à Séverin. Depuis qu'il avait promis de rompre, elle se relâchait de sa rigueur; il lui expliquait sa passion et pourquoi Eliza, peu à peu, s'était abandonnée. Tous deux parlaient aussi de l'enfant, dont elle se préoccupait sans cesse.

— En revenant, continua-t-il, je me suis reposé dans une église, à Saint-François-de-Paule...

— C'est pour bientôt le baptêmel s'enquit-elle par une malencontreuse association d'idées, car elle ne devinait point où il voulait en venir.

Il fut blessé de n'être pas compris, et, au lieu de s'ouvrir à elle sur son élan de conversion, il répondit évasivement :

— C'est pour la fin de septembre ou octobre.

Il était assis près d'elle, sur un pliant ; elle, dans un fauteuil d'osier, sa corbeille à ouvrage sous sa main, tricotait pour la vieille Vanino un châle en laine

grise. Son crochet d'ivoire se trémoussa plus vite, tandis qu'elle reprenait :

— Je crois que ce sera une fille. Mais que pensestu faire de cet enfant?

11 indiqua son projet de le mettre en nourrice, aux environs de Marseille, dans une ferme qu'il avait achetée avec la dot de Marie. Les fermiers, les Mouren, perpétuaient une famille de l'ancien temps, d'une probité, d'une bonté sans reproche; et la ferme était sur une hauteur, dans un air merveilleusement sain.

— La chose est possible, opina-t-elle, à condition que la mère s'abstienne de se montrer. Les Mouren n'accepteraient pas, s'ils savaient...

Marie, sans hésiter, songeait à priver Eliza des joies maternelles ; elle craignait trop que Séverin ne se rencontrât avec sa maîtresse, auprès de leur enfant; ses intentions vertueuses risquaient d'être balayées par un retour de folie désastreux.

— Je le donnerai, dit-il, comme orphelin, si Eliza y consent. Mets-toi à sa place; tu jugerais cruelle une pareille exigence.

— Oh 1 tu verras que son enfant, une fois séparé d'elle, comptera peu dans ses rêves. Les Muses n'ont guère les dons de la maternité.

Elle baissa la voix; Aline arrivait, apportant une dépêche. C'était Gourvennec qui l'envoyait.

« Très malade. Venez vite. »

A l'émotion véhémente de Séverin, Marie soupçonna que Gourvennec tenait en sa liaison un rôle d'intermédiaire irremplaçable.

Il bondit sur sa bicyclette, et atteignit, d'une course éperdue, les Terres-Rouges. Trempé de sueur, il monta, sans reprendre haleine, jusqu'à « l'ermitage ».

LE FKR SUR LENGLUiME 177

Gourvennec, cette fois, ne l'attendait point devant sa maison; son banc de pierre, désormais, resterait vide.

Une paysanne ridée, édentée, descendit, à sa rencontre, dans l'escalier roide, et lui raconta, tout bas, l'accident. Elle passait, dit-elle, à midi, par le chemin avec son fils et son une cbargé de luzerne, quand ils avaient aperçu Gourvennec étendu à terre, frappe d'une conjection. Ils l'avaient péniblement porté en haut, sur son lit. Une heure ou deux, il avait repris connaissance : il avait prononcé quelques mots. Maintenant il était près de sa fin. Son fils avait couru chercher à La Valette le médecin et le prêtre; sortis l'un ell'autre, arriveraient-ils à temps?

— Il veut vous voir, monsieur Lhostis, il a une commission pour vous.

Séverin pénétra dans la chambre du mourant ; sur la couchette étroite sa grosse tète barbue se renversait, la bouche entr'ouverte par le râle de la suffocation; une pâleur cireuse marbrait ses joues et ses narines anxieusement dilatées ; et ses yeux éteints semblaient insensibles déjà aux images terrestres. Ils reconnurent pourtant Séverin ; une petite étincelle s'y ranima, comme une lampe, au crépuscule, passe derrière une . vitre embuée et disparaît. Ses doigts serraient une enveloppe qu'il essaya de lui tendre; puis il retomba dans le mystère de l'agonie; le râle se ralentissait ; un moment plus tard, son cœur ne battait plus.

L'enveloppe enfermait une lettre d'Eliza, sans doute arrivée le matin même. Le fidèle quartier-maître voulait, jusqu'au bout, assurer à son commandant le secret de la correspondance dont il s'était innocemment chargé.

l/S LE FER SUR L'ENCLUME

Séverin aida la vieille femme qui rendit au corps les derniers soins. Il rapprocha ses pieds, joignit ses mains et glissa entre ses phalang-es froides le chapelet pendu au chevet du lit. Pendant que la paysanne descendait au village chercher des cierges, il demeura seul à seul avec le cadavre de son ancien compagnon. La mort soudaine de Gourvennec, après sa grande secousse dans l'église, rompait vraiment la trame de sa vie antérieure; c'était un glas de plus pour l'amour d'Eliza. Il n'ouvrit point sa lettre en présence du mort; mais il s'agenouilla et pleura longtemps.

La figure de Gourvennec avait repris son calme, ])éatifiée par un sommeil de paix : ses paupières s'appuyaient doucement sur ses prunelles, ses narines s'étaient détendues ; sa bouche, faite à murmurer des prières, paraissait continuer, dans le demi-sourire de sa barbe, un mouvement d'oraison ; toute sa face portait au dedans d'elle comme une lumière. Ce trépassé disait au vivant qui le contemplait :

— Fais comme moi ; repens-toi si tu as péché, et prie.

Séverin ne savait quelle faute de jeunesse Gourvennec expia solitairement. En soulevant ses membres pour la toilette funèbre, il avait surpris, autour de ses reins, l'âpreté d'un cilice. Par quelle rigueur divine ce pénitent, devenu un saint, mourait-il sans viatique, sans un prêtre qui le consolât?

Séverin se demandait pourquoi, à lui indigne, était réservé cet honneur de veiller un Juste. Il cherchait à se remémorer les versets du De prof midis ; mais, depuis des années, il avait perdu la mémoire exacte du psaume, il n'en retrouvait plus que le premier et l'ultime verset; il se les réitérait, s'identifiait à l'âme en peine qui, « du profond » des ténèbres, crie vers

LL FUI bUU L'E.NCLL.ME 17'J

Dieu, espérant parce que lui-môme rachètera Israël de toutes ses iniquités.

Les suprêmes reflets du soir s'efïaçaient au flanc du Coudon, lorsque M. le curé de La Valette, homme chauve et d'allure placide, vint réciter sur Gourvennec les prières liturgiques. 11 se montra fort contrarié de n'avoir pu l'assister à ses derniers moments, et fit un haut élog'e du défunt, « une bien belle âme ». Peu après lui vint le médecin pour constater le décès ; puis, le menuisier qui prit les mesures du cercueil.

Marie était prévenue que Séverin ne rentrerait pas, avant les obsèques, au Mourillon. Vers minuit, le prêtre était redescendu à son presbytère, la vieille voisine et son fils, partis chez eux. Il resta seul à veiller. Sur la table de Gourvennec il avait trouvé, dans un petit livre, l'office des morts; à la clarté des bougies qui tremblotaient contre la face du cadavre il commença cette lecture, pour lui prodigieuse ; en même temps qu'à Gourvennec il s'appliquait à soimême et à Eliza les déplorations immémoriales de Job. Qu'aurait-il gémi d'autre que ces plaintes de suppliant :

« Mon cœur est dégoûté de vivre ; je laisserai sortir ma parole , je parlerai dans l'amertume de mon âme.

« Je dirai à Dieu : Ne me condamne pas ; révèle-moi pourquoi tu méjuges ainsi...

« Est-ce que tu as des yeux de chair ? Est-ce que tu vois comme un homme voit,

« Pour que tu recherches mon iniquité et que tu scrutes mon péché ? »

Cependant, il s'aperçut qu'il avait faim ; car, depuis la veille, à midi, il n'avait bu qu'une tasse de lait

apportée par la paysanne ; et la fenêtre, entr'ou\erte, laissait tomber sur son dos le froid nocturne ; le sommeil opprimait ses yeux. Il se mit à marcher d'un bout à l'autre de la chambre, comme il eût fait dans la cabine d'un navire. Tout, chez Gourvennec, gardait le pli du bord, un ordre strict où le moindre objet, lustré, astiqué, se fixait à une place nécessaire. Séverin se représenta la dispersion du pauvre mobilier.

— 3Ioi aussi, je quitterai toutes les choses que j'aime; en suis-je dépouillé autant que je devrais?

Sa pensée s'enfonçait dans l'évidence de cette dissolution totale, afin de se mieux ployer à une rupture non moins cruelle. Il voulait dresser son corps aux jeiînes, à l'endurance du froid et de l'insomnie, pour le soumettre plus docile au détachement des voluptés.

— Je ne lui ai que trop obéi; c'est son tour de pâtir.

Le lendemain, .au retour du cimetière, le curé, qui avait en dépôt le testament du mort, l'informa de ses dispositions : Gourvennec chargeait Tecclésiastique de distribuer aux indigents ses meubles et son linge; il lui léguait, avec son chat et sa vieille poule, le peu d'argent qu'il avait de sa pension pour soulager de quelques messes son purgatoire. Quant à Séverin, i lui laissait un petit crucifix d'étain qui l'avait suivi dans toutes ses campagnes.

Séverin accepta ce legs comme un signe du consentement exigé d'En Haut à l'abnégation de ses tendresses coupables. En chemin, pourtant, il lut là lettre d'Eliza. Au sortir du spectacle de mort où iï s'était, vingt-quatre heures, cloîtré, l'écriture fine^ l'odeur du papier, avant même qu'il lût ces pages, l'effleurèrent d'insinuantes persuasions. Une main dei>

Li-: FKR SUR L'ENCLrMI-: 181

sirène touchait en lui les deux cordes les plus accessibles, le sentiment des nuances et la pitié. Eliza racontait, non sans esprit, comment elle s'était brouillée avec l'israélite russe, Sara Melcliidof.

« A tout propos elle dénigrait devant moi la France et les Français. «. Les Français ! des gens de moyenne « température, inaptes aux passions fortes et aux « sublimes énergies ! La France, c'est le pays oii l'on « ne mange pas une poire sans la couper en deux et « en quatre. Nous, les Slaves, nous mordons en plein « dans la poire, nous l'avalerions, si nous pouvions, « d'un coup. » Elle m'agaçait; je lui ai répliqué d'un ton pointu : « J'ai grand peur que la poire ne vous reste « dans le gosier. » Elle n'a pas très bien saisi le sens de ma réponse; mais elle a compris que je me moquais d'elle, et, depuis, elle ne me parle plus. J'en suis enchantée. »

La suite de la lettre quittait cette intonation légère, insouciante. « Chaque fois que tu m'écris, se plaignait Eliza, je te sens un peu plus loin de moi. Dos espaces opaques nous séparent, et je n'ose pas m'y aventurer. Tu te souviens de cette minute, sur la falaise, où tu me disais en regardant les éclats du phare : « Notre « amour ne défaillira pas plus que cette clarté. » Pour moi, c'est vrai, oh ! oui, trop vrai. Mais toi... Tout ce qui fut ta vie d'auparavant te reprend chaque jour davantage. J'ai le tort d'être absente; j'aurais dû braver l'opinion et la honte publique, ne jamais partir. Je ne te fais point de reproche. On aime parce qu'on aime, on n'aime plus parce qu'on n'aime plus. Le mieux serait de souffrir en silence. Mais puis-jo te dissimuler à quel point je suis malheureuse? 11 faudrait alors ne plus te répéter que je t'aime et qu'en le perdant, je perdrais tout. »

18i LE FER SUR L'ENCLUME

L'accent de cette élégie ne rendait pas aux oreilles de Séverin un son très nouveau. Seulement les doléances de sa maîtresse portaient si juste, à l'instant où il les recevait, qu'à réentendre cette voix suave et lamentable un tressant de compassion et de désir ébranla ses fibres. Une phrase, entre toutes. Tétreignait :

« Plus approche le temps où lu pourras tenir entre tes bras l'enfant de notre douleur, plus tu deviens dur pour moi. w

Or, il s'évertuait, avec des précautions infinies, à ne point aggraver les meurtrissures d'Eliza. Quel mal lui ferait sa dernière lettre ! Elle semblait, d'avance, y répondre, comme si elle percevait le changement profond de son cœur.

« Dur» elle le jugeait ; et, en effet, il voulait devenir tel, mais pour lui-même, passer outre aux commotions d'une sensibilité insoumise. Aussi résistait-il à son trouble, et sa volonté d'être inflexible s'affermit parce qu'il s'était, une fois, maîtrisé.

11 pouvait s'amender, lui ; elle, au contraire, de quelle force disposait-il pour la sauver de sa désespérance ?

— Par moi-même, je ne puis rien; il faut prier...

La mort de Gourvennec ôtait à leur correspondance le charme d'une sécurité clandestine. Dorénavant, i devrait, comme les petites ouvrières qui donnent des rendez- vous à un matelot, aller prendre ses lettreî poste restante, faire queue au guichet !

Il avait promis de la rejoindre à Barcelone, ai moment le plus douloureux pour elle, si personne n( soupçonnait le motif de son voyage. Il dut lui dévoile] que Marie connaissait leur liaison. Chaque jour abat tait un morceau de l'édifice romanesque qu'il aval souterrainement improvisé sur un sable fangeux.

l.K FER SUR L'ENCLUME ISl!

Vers la mi-juillet, M. Burdéron partit pour sa cure liabituelle à Vichy. Marie et les enfants l'accompag^nèrent; Séverin ne put se dispenser de les suivre. Un mois de solitude au Mourillon aurait été une périlleuse épreuve, et Marie s'en lût alarmée.

Dès qu'il rentra de son morne séjour aux eaux, il chercha par quel moyen préparer Eliza au dénouement qu'elle pressentait, sans accepter d'y croire.

Les Lhostis comptaient, parmi leurs plus solides relations, une vieille fille, 31"° Floch, sœur d'un capitaine de vaisseau qui était le grand ami d'un oncle de Séverin. M"" Floch, issue d'une famille toute bretonne, avait vu le jour à Papeete, son père étant gouverneur de Taïti. Il prit sa retraite à Toulon, et, quand il fut mort, elle y resta. Elle vivait retirée à Saint-Mandrier, dans un chalet fruste, en face de la pleine mer.

Une négresse antique, sa nourrice, faisait son ordinaire compag-nie, avec une tortue, un perroquet siffleur du Gabon et beaucoup d'autres oiseaux. Sa vaste volière, appuyée au mur de son jardin, en occupait toute la longueur. Les oiseaux pouvaient s'y donner l'illusion d'être libres, ayant des feuillages sur leurs têtes, un canal d'eau fraîche et des arbustes où ils voletaient. Elle élevait surtout de petites perruches vertes d'Australie, dont le vacarme, pour les visiteurs, était affolant.

Le jeudi et le dimanche, elle recevait quelques intimes, une élite des plus fermées ; car, en elle, un orgueil de caste enfantin s'associait à des largeurs de vue surprenantes. Étrangement maigre, elle ressemblait, de profil, à son perroquet; un cou ridé, une mâchoire excessive, des dents éclatantes et trop longues, des cheveux gris, touffus et relevés quelque

peu en désordre composaient un paradoxe de laideur qui, chez une autre, eût semblé déplaisant. Mais la courbe de son nez demeurait spirituelle, l'acuité de ses yeux saisissait. Un air de distinction et de dignité rendait l'ensemble presque harmonieux.

Comme maintes vieilles filles, et d'autant que nul n'avait jamais soupçonné sa vertu, elle tenait volontiers des propos gaillards. Les faits-divers de la galanterie, lorsqu'ils touchaient à son monde, la divertissaient. Elle les contait, avec un accent bref et discret, vraiment inimitable. Elle se plaisait à combiner des mariages ou à tirer de cas embarrassants les jeunes femmes qu'elle voyait sur une pente dangereuse.

Séverin et Marie avaient, plusieurs fois, conduit dans son salon Éliza. M"* Floch, si elle savait, depuis lors, ce qui s'ébruitait de la déplorable aventure, n'en laissa rien paraître.

Séverin crut sage de la prendre pour confidente, et de mettre Eliza en rapports avec elle. 11 lui demanda une entrevue particulière, l'instruisit de la catastrophe où il se débattait. Elle eut assez de clairvoyance pour le plaindre encore plus qu'elle ne le condamna; elle s'attendrit sur l'infortune d'Eliza et se déclara prête à lui venir en aide.

Cette démarche le soulagea en tant qu'elle consommait sa résolution ; il revint, malgré tout, de Saint-Mandrier, dans un état de sinistre mécontentement. A table, comme Albert jacassait, s'agitait sur sa chaise, il le gifla d'importance. Albert sanglota ; car, très rarement, son père le frappait. Marie fut consternée de cette rudesse coléreuse. Un pénible silence s'abattit sur tous, jusqu'à ce que Séverin, se dominant, relevât lui-même la conversation.

Marie se demandait si une crise nouvelle n'allait-

j);is le bouleverser. Tant qu'elle le sentirait amoureux d'Eliza, leur ménage serait comme un naufragé encore sur Teau, mais qui, d'un instant à l'putre, peut aller au fond.

Le G octobre, un télégramme de Barcelone avertit Séverin qu'un fils lui était né. La nouvelle, toute prévue qu'elle arrivât, le submergea dans une stupeur. Le fruit de son péché devenait palpable, vivant, et, en un sens, immortel. Il accueillit la mise au monde de Tintrus avec une désolation apitoyée, mais où fermentait une sourde joie. Parce que cet enfant venait misérable et sans père connu, une prédilection l'inclinait vers lui. L'amour d'Eliza prenait sa revanche en cet élan. Séverin s'y abandonnait, ne croyant, par là, que satisfaire un besoin de justice.

Longue à se remettre, Eliza, cinq semaines plus tard, lui annonça qu'elle partait pour Marseille avec une servante et l'enfant; à son baptême, elle lui avait choisi ce prénom un peu fade : Xavier.

M"* Floch se chargea d'aller au-devant d'elle, puis de porter le nourrisson chez les Mouren. Elle saurait convaincre Eliza de donner son fils entre les mains de ces braves gens. Elle lui ferait aussi admettre l'impossibilité morale où se morfondait Séverin de reprendre une liaison qui deviendrait aussitôt notoire et scandaleuse. Séverin se réservait d'avoir, chez M"* Floch, après son retour à Saint-Mandrier. une suprême entrevue avec celle dont il se séparait,

M"° Floch reçut donc, à Marseille, au sortir du train, la voyageuse et le petit Xavier. Eliza savait que Séverin ne viendrait pas lui-même à sa rencontre ; elle avait tout deviné. Son premier accueil àM"° Floch fut glacial et désespérant. Mortellement pâle, défaite

par une longue nuit de voyage, dans la chambre du Terminus ob. elles montèrent, elle s'affala au fond d'un grand fauteuil, ferma les yeux. M"" Floch renvoya la servante en lui payant très largement ses frais de route pour Barcelone, et elle prit l'enfant sur ses bras.

— Je voudrais ne plus bouger et mourir avec lui. Eliza ne put d'abord proférer d'autre parole. Mais

la vieille fille, ayant bercé le petit qu'elle déposa dans un berceau, s'assit près d'elle et lui saisit doucement les mains.

— Ma pauvre enfant, vous n'avez plus votre mère, laissez-moi vous parler comme si je l'étais.

Elle entra dans son chagrin, lui fit sentir qu'elle comprenait toutes ses raisons, et lui certifia que Séverin était horriblement malheureux; mais, déchiré entre deux affections incompatibles, il avait cédé, après d'incroyables luttes, au devoir évident, primordial. Quel motif honnête alléguerai t-il pour abandonner son épouse et ses deux fils?

D'accord avec elle, Séverin se proposait d'assurer à son amie une rente de deux mille francs ; il assumait, sans réserves, l'avenir de Xavier. Une seule condition était exigée, c'était que l'enfant fût, tout de suite, confié aux Mouren.

Elizafitun geste de violent refus, et montrala porte à l'ambassadrice de son amant. M'"' Floch avait prévu ce sursaut d'indignation maternelle ; au lieu d'en être intimidée, elle insista d'un ton ferme et supérieur, mit Eliza en face des réalités : s'en irait-elle, seule avec son enfant, gagner sa vie en faisant des écritures ou quelque travail servile ?

« Faire des écritures », pour Eliza qui avait le don d'écrire, c'était un épouvantail ; et « gagner sa vie »

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autrement qu'avec des vers ou de la prose lui semblait une déciiéance impossible. C'est pourquoi, après avoir, des heures, pleuré et discuté, elle consentit. M"" Floch, s'adressant à sa finesse de psychologue, lui persuada que, plus elle tarderait, plus cette séparation lui serait afTreuse. Eliza embrassa longuement son fils, le noya de larmes et de caresses ; elle le contemplait, comme ne devant jamais plus le revoir : il avait une figure extraordinairement mignonne, les yeux de sa mère, sa fossette au menton, et très peu de ressemblance avec Séverin. Et, aussitôt, M"*' Flocli l'emporta.

Eliza, dans un effroyable accablement, attendit son retour. Le silence du vaste hôtel faisait plus dévastée sa solitude. Les sifflets durs des trains, les gros heurts de ferrailles sous le hall de la gare lui martelaient la tête d'un vacarme brutal. Le monde, plus que jamais, lui semblait un levier do mort brandi contre elle.

Son regard s'éleva vers la fenêtre ouverte à l'Occident : au bout de la ville énorme, flagellée par un vent poudreux, sur la crête d'une colline, comme à la cime d'une vague calcifiée, la statue de Notre-Dame s'embrasait dans le ciel étincelant. Une velléité d'espérance et de prière traversa le cœur d'Eliza : quelle créature humaine descendrait, pour lui tendre la main, dans l'abîme de son délaissement? M"" Floch paraissait bonne, mais d'une bonté que resserraient deslimites, morcelée entre des intérêts contradictoires. Eliza se souvint des dimanches de son enfance, oi^i, toute en blanc, elle chantait dans les processions du mois de Marie ; négligée par sa mère, elle croyait en avoir une dans le paradis, et son âme lui parlait, certaine d'être toujours entendue. Ah ! pourquoi ses lectures philosophiques, à dix-huit ans, avaient-elles

dissipé cette fiction délicieuse? Elle y reposa, une minute, sa pensée lasse, comme si elle eût considéré une étoile au fond d'un puits. Mais sa raison, ankylosée par les sophismes et la souffrance, répugnait à tout agenouillement. Prier, c'eût été se reconnaître pécheresse, répudier le faux principe où elle se butait :

« Quel droit aurais-je, si je n'ai pas celui d'aimer? » Elle incriminait des croyances qui, ravivées en Séverin, avaient pesé sur lui pour le détourner d'elle. Et sa volonté s'entêta dans une rébellion morne. Des tentations de suicide sursautaient à travers son désespoir ; une vague peur de s'anéantir, son amour-propre de Muse vaniteuse, peut-être aussi l'espoir occulte de reconquérir son amant contre-battaient ces idées funestes. Si on lui avait demandé : « Que vous restet-il? )) elle eût fait la réplique de l'orgueil endurci :

— Moi.

Quand M"^ Floch revint, à la nuit, elle la trouva notant sur un cahier, les yeux secs, un récit impressionniste de son cruel voyage. Elle s'imagina la consoler en lui traçant un portrait admiratif de la famille Mouren ; le site de Cbâteau-Gombert l'avaif charmée ; nulle part, le petit Xavier ne pourrait être mieux.

— Hélas ! Chère mademoiselle, répondit Eliza sur un ton d'ironique amertume, votre dévouement à M. Lhostis est incomparable. Sans vous, aurait-il pu éviter de venir à moi? Il faut bien que je vous rende grâces ; vous mettez mon enfant dans un Eden. Mais puis-je avoir le courage de me réjouir? Ce lieu enchanteur, moi seule, j'en suis exclue. Après tout ce que j'ai souffert pour liii^ on ne me laissera même pas la douceur d'entendre sa bouche articuler : Maman. Je n'aurai connu que ses vagissements douloureux.

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Saura-t-il mon existence? On me traite comme une réprouvée, on respirerait beaucoup plus à l'aise, si je disparaissais. Parce que je suis femme, toute honte, tout châtiment est pour moi. x\vouez-le : la société soi-disant chrétienne où nous agonisons est un monstrueux engin d'injustice. Les faibles ont toujours tort; Dieu et la morale sont avec ceux qui détiennent la force, n'est-ce pas vrai ?

M"^ Floch, au lieu de réfuter sa logique d'anarchie, lui posa cette simple question :

— Supposez que M. Lhostis soit votre époux et qu'une autre vous le prenne. Vous vous défendriez comme M'"^ Lhostis, ou plus durement. Elle vous tuerait ; qu'auriez-vous à dire ?

— Et je tuerais celui qui m'abandonne ; qu'auraitelle à dire ?

La riposte d'Eliza bondit de ses lèvres avec une nervosité presque furieuse. Elle s'irritait d'être contredite par de sèches raisons d'expérience, difficiles à culbuter.

— Voyez-vous, ma pauvre enfant, reprit M"" Floch sans s'émouvoir, votre plus grand malheur, c'est que vous n aimez absolument ni M. Lhostis, ni le fruit de son amour, mais vous-même.

Elles descendirent à table : leur discussion s'obstina, espacée hors des conjonctures intimes qu'elle sous-entendait. Eliza, s'exaspérant, outrait ses paradoxes de femme désabusée, aigrie contre « le désordre stable qui s'intitule l'ordre social ». Chez elle, les vibrations incohérentes du sentiment se transmuaienten axiomes péremptoires. \F® Floch comprit l'inutilité de ses efîorts pour la plier aux régies du sens commun. Eliza, croyant l'éblouir, se mit à célébrer les arcanes de la théosophie.

— Est-ce que, demanda M"*Floch, Tidéal des théosoplies vaut celui de l'Evangile?

— Oh! il est infiniment plus parfait.

— Je ne serai donc jamais théosophe, répliqua la malicieuse vieille fille, moi qui trouve déjà la perfection chrétienne tellement au-dessus de mes forces !

Le lendemain matin, elles prirent l'express de Toulon, et M"" Floch emmena tout droit sa compagne à Saint-Mandrier. Sa générosité ne l'empêchait point de juger scabreuse la rencontre dernière, en sa présence, des deux amants. Elle y avait cependant consenti, parce que Se vérin justifiait d'un motif louable sa décision de revoir, devant témoin, sa maîtresse :

— Tant que je ne lui aurai pas dit moi-même, et sans retour possible, mes volontés, le danger d'une reprise persistera pour elle, et, j'ai honte de l'avouer, pour moi.

Marie, aux premiers mots qu'il avait énoncés de son projet, s'y opposa de toute sa jalousie angoissée.

— Tu la reverras ! Elle saura te parler: tu veux donc ta perte et la nôtre ?

Il protesta que cette visite lui serait un supplice et une humiliation; mais il devait « se l'infliger ». Et il croyait bien s'y astreindre en pénitent. Néanmoins, un léger tremblement dans sa voix, certaines allures saccadées trahissaient une agitation d'amoureux. Jusqu'à ce qu'il eût prononcé les mots décisifs, savoir que son amie était là, derrière les pins de la butte qui faisait face à sa maison, qu'elle se mourait de l'attendre, que sa venue allait être pour elle une sentence de vie ou de mort, c'était un terrible danger de rechute. Un signe de lui, une dépêche de trois mots, et, comme une folle, elle volait dans ses bras. Prolongée

LE FEK SL'R LENCLUME ^0^

plusieurs jours, la tentation eût emporté toute sa résistance. 11 avait iiâle d'en finir, sentant sa déplorable faiblesse. Le repas de midi terminé, il se mit aussitôt en route.

Marie raccompagna jusqu'au portail ; il ne l'embrassa point en la quittant, mais lui dit avec une gravité poignante :

— Je compte être rentré avant la nuit ; piie bien pour ?ious.

Il avait machinalement allumé un cigare ; au bout de l'avenue, une réflexion le lui fit jeter.

— A (juoi rime cette vaine habitude ?Je n'ai que trop donné à mes sens. Il est temps de les mettre au pain sec. Désormais, je ne fumerai plus.

Il monta dans un tramway, absent des choses extérieures comme s'il eût envisagé à une distance infinie les humains qui, devant ses yeux, s'agitaient, verbiageaient. Enface de lui, une petite femme blonde, coiffée d'une capote de velours, fraîcbe et niaise à la façon de M'""" Pradel, approchait contre ses narines un bouquet de violettes et causait avec une autre bourgeoise d'un collier de perles que son mari voulait lui offrir. « Mais c'était un peu cher : sept à huit mille francs, » Le long du boulevard, un colonel et un lieutenant d'artillerie s'en allaient, sur leurs grands chevaux, à la caserne, et le colonel riait aux éclats d'une parole du lieutenant. Séverin fut choqué pour la première fois de l'inconscience où s'éjouit le commun des hommes, alors qu'en toutes nos minutes se joue une tragédie d'éternité.

Il méditait ce qu'il dirait à Eliza, les réphques probables qu'il aurait à subir, et son âme avait beau se tendre vers la certitude que cette entrevue concluait sa passion, était une fin, un point trouble subsistait :

— Je suis vaillant, parce que je raisonne hors de sa présence ; devant elle, que vais-je éprouver"?

Un feu sourd couvait en ses moelles ; il discernait l'infirmité de sa chair frémissante; et comment mériterait-il un renfort invisible ? Son péché demeurait sur lui. Sapensée revint à l'abbé Martureau. Seulement le prêtre sévère lui interdirait peut-être comme une occasion périlleuse sa visite à Saint-Mandrier.

— Nous verrons, conclut-il, si, en refusant de m'absoudre, il m'expose à succomber sans appui.

L'abbé Martureau habitait, rue Bonnetov, vis-à-vis du morose et grisâtre Palais de Justice, Ses fenêtres en plein midi mettaient dans son horizon la fontaine de la place Puget et le va-et-vient de la foule affairée qui se croise, du matin au soir, à ce carrefour de la vieille ville. Mais, reclus par la maladie, s'exerçant à ce qu'une sainte appelait « la vie de mort », il ne se divertissait guère au spectacle de la rue.

Séverin, tandis qu'il se dirigeait vers sa maison, avait comme du plomb dans les jambes. Quand il avoua ses désordres à M"*^ Floch, il était sûr qu'elle l'écouterait d'une oreille indulgente et curieuse. Au contraire, la rudesse de l'abbé Martureau l'inquiétait. Il se rappelait un mot de lui à un de ses camarades venant se confesser :

« Mon ami, vous en avez salement besoin. »

Quelle honte d'exposer, sans rien omettre, une année d'adultère ! Arrivé à son étage, il faillit, au lieu de sonner, redescendre. Une impulsion pourtant plus forte que ses craintes le décida. Qu'imporlait l'opprobre des aveux, s'il menait à une délivrance ?

L'abbé Martureau, en personne, lui ouvrit, et la cordialité paisible de son sourire s'accompagna d'une parole étrange :

— Je VOUS attendais, monsieur Lhostis. Je ne sais quoi m'avertissait que vous viendriez aujourd'hui.

La chambre où il le fit entrer contenait un autel en bois — car l'abbé célébrait la messe chez lui ; — au-dessus de l'autel une étroite veilleuse liturgique éclairait de sa flamme rouge une statue de Notre- Dame de la Salette, assise, en pleurs, la face dans ses mains. Près de la bibliothèque en chêne brillaient les cuivres d'un poêle où l'abbé, cruellement frileux, jeta deux bûches.

— Monsieur l'aumônier, dit Séverin, beaucoup plus calme, il y a trop longtemps que je vous ai promis ma visite. Si je l'ai différée jusqu'à ce jour, ce n'est pas faute d'y avoir pensé. Mais je vous réservais des confidences pénibles, tellement pénibles que, même à votre porte, j'ai eu l'envie de m'en retourner.

L'abbé avait roulé vers son visiteur un de ces vastes fauteuils recouverts d'Ulrechtqui solennisent, de fondation, tout mobilier ecclésiastique. Séverin n'accepta qu'une chaise de paille, et le prêtre se mit sur un siège de cuir, assez près de lui pour qu'un entretien à voix basse fût commode.

— Vraiment! fit-il en étirant les deux pointes de sa barbe, que se passe-t-il donc, mon cher ami? Vous m' effrayez...

— Monsieur l'aumônier, reprit Séverin, d'une voix très ferme, je veux vous parler comme à un père, mieux qu'à un père. Seulement, me promettez-vous de m'enlendre sous le sceau de la confession ?

— Je vous écoute, répondit l'abbé. Mais, s'il s'agit de faits ou de dispositions qui intéressent votre conscience, ne serait-ce pas beaucoup plus simple devons mettre à genoux et de vous confesser, pour de bon ?

Il ne lui demanda point : « Qu'est-ce qui vous

arrête ? Avez-vous la foi ? » Il se contenta d'un geste doux et impérieux qui signifiait : « Mon enfant, n'hésitez plus. »

Séverin ploya sans efïort ses deux genouxjusqu'eu plancher, et, sous la bénédiction du prêtre, il s'inclina.

— Mon père, articula-t-il, la gorge serrée, je suis un être ignoble...

Et il commençale récit de ses fautes, plus facilement qu'il ne l'aurait cru. Celait l'histoire d'un autre Séverin que ses lèvres dévoilaient ; et, pourtant il se disait avec horreur : (.< C'est bien moi qui ai fait tout cela. »

L'abbé Martureau, les mains croisées, la tête penchée, recueillait en silence, comme le témoin d'un Juge infaillible, cette déposition du coupable sur son passé. Il avait entendu des pécheurs battre leur coulpe de crimes bien plus noirs que ceux de Séverin, Pourtant il soupirait à de certains aveux ; son front se baissait davantage, il semblait prendre sur soi la charge sordide des offenses non rachetées.

— Est-ce tout, mon cher ami ? interrogea-t-il d'une voix lente, lorsque l'homme à genoux eut fini de s'accuser.

— Oh ! oui, dit Séverin en relevant ses yeux sur le prêtre. N'est-ce pas assez et trop ?

— Ce que je voudrais savoir, éclaircit Fabbé ave& un essoufflement où s'exhalait son émotion, c'est d'abord, si vous êtes bien résolu à ne plus jamais revoir la jeune femme que vous avez induite au mal.

— Je dois, cet après-midi, la revoir, répondit Séverin.

Et il regardait fixement l'aumônier, comme pour lui dire : «Lisez à livre ouvert en mes intentions : elles

sonl nettes. »Les sourcils épais du confesseur se rapprociièrent, la ride médiane de son front s'était gonilée, et, de ses prunelles, partit un éclair blanc :

— Mais, mallieureux, il ne faut pas! Si vous la revoyez, voire chute est accomplie. Devant la tentation, il n'y a qu'un salut : la fuite.

— Monsieur l'aumônier, reprit Séverin, je la reverrai en présence d'une tierce personne, vertueuse et sûre, et pour qu'elle entende, de ma bouche, les mots irrévocables.

— Etes-vous donc certain de les prononcer ?

— C'est pour en trouver la force que je suis venu à vous.

L'abbé Martureau employa toute l'énergie de sa vieille expérience à détourner son pénitent de l'acte qu'il prohibait; au lieu d'une conversation avec sa maîtresse, une lettre suffisait et serait autrement plus efficace !

— Vous lui donnez un rendez-vous ; qu'en a-t-elle déjà conclu ? Que son empire sur vos sentiments subsiste, et elle jouera, pour vous reprendre, un jeu désespéré. En admettant que vous teniez bon, la quitterezvousende meilleurs termes ? Fatalement, vouséchangerez d'amers propos ; du peu d'amour qui survit en vous il ne restera que du liel.

Comme Séverin s'obstinait, l'aumônier lui déclara que son entêtement couvrait un reste de présomption, (le mauvaise confiance en soi, « un ferment pourri à éUminer » ; et, jusqu'à ce qu'il eût ployé cet orgueil, .'absoudre n'était point possible.

— Alors, je m'en irai comme je suis venu! dit, les larmes aux yeux, Séverin, en se redressant.

Le prêtre comprit qu'à le rudoyer sans réconfort il risquait de le précipiter dans le désespoir qui est,

selon des théologiens, le blasphème irrémissible, parce que Dieu peut tout pardonner, sauf que l'on nie sa clémence.

— Votre confession est faite, mon pauvre enfant;' vous l'avez mise sur mes épaules ; elle y restera, tant que vous ne m'aurez pas déchargé. A vous de voir s'il vous convient de me délier en vous déliant, en vous humiliant jusqu'au bout. Le meilleur de vousmême veut se dégager ; une partie demeure stagnante, comme ces flaques d'eau, quand la mer descend, captives au creux d'une roche et qui entendent les libres vagues refluer vers l'étendue. Soumettez votre cœur, et Dieu se soumettra.

— Monsieur l'aumônier, dit Séverin, debout, quoi qu'il advienne, je vous fais le serment de revenir ce soir, ici, à mon retour de Saint-Mandrier. Je suis très indigne de votre miséricorde et même de votre intérêt. Mais vous savez mieux que moi ce que vaul le salut d'un homme. Tenez-vous, durant cette heure de bataille, comme Moïse, les bras étendus. Que votre intercession me soutienne et aussi descende sur l'âme abandonnée que je n'ai pas le courage de meurtrir tout à fait.

L'abbé Martureau, à son tour, se leva, comme malgré lui, et se gratta la tête en se mordant les lèvres dans sa barbe grise.

— Vous me peinez, monsieur Lhostis, vous me peinez durement. Sait-on jamais, lorsque le Seigneur passe, s'il reviendra ? En cette minute il vous requiert, il vous supplie par son prêtre; et vous lui résistez. C'est grave.

— Vous refusez de prier pour moi? dit très bas Séverin, oppressé d'une tristesse énorme, mais raidi suivre sa volonté.

L'aumônier lui prit les deux mains, et les serrant avec un reproche plein d'eflusion :

— Je vais m'agenouiller Ikoù vos genoux étaient, et j'y serai, jusqu'à ce que vous reveniez prendre votre place. ..

Séverin arriva sur le quai, à deux iieures, comme le bateau allait partir. Un ciel bas, la rade grise appesantissaient la mélancolie mortuaire de la traversée. Des vapeurs laineuses se collaient aux parois des montagnes ; en se tournant vers le Coudon, il se remémora, d'aventure, un proverbe toulonnais que lui avait cité la voisine de Gourvennec :

Quand Coudon a son chapeau, Quand Faron a son manteau, Berger, rentre ton troupeau.

Il revit Gourvennec, sur le lit funèbre, un rosaire entre ses doigts rigides, et cette pensée l'aidait contre une défaillance à craindre; car, plus Eliza se rapprochait, plus la furie mal éteinte de son amour tentait Ai' le dévorer. Il n'apercevait pas encore le chalet de M"'' Floch, mais, au ras de l'eau, d'iiumbles maisons blanches, aux volets verts, semblables à la sienne.

Saint-Mandrier, même si Eliza n'y était jamais venue, aurait eu son affection. C'est un des coins de la rade les plus agrestes, oii rien ne sent le maquillage du tourisme cosmopolite : des barques de pêcheurs, des toits brûlés de salure, une auberge de l'ampagne qu'égaient des lauriers-roses avec son jeu le boules, rendez- vous, des vieux marins, des fermes éparses, une pauvre église dont la tour basse, couronnée d'un balustre de fer, porte sa cloche en plein vent.

Mais il avait conduit là sa maîtresse, et, bien qu'ils

ne fussent pas seuls, leur communauté d'illusion s'était nouée au délice de ce havre ingénu. Le ressouvenir de ses joies contrariait son ferme propos d'être inflexible. Pour ne plus être emporté à la dérive, son âme se retourna vers le prêtre qu'il avait laissé dans la posture d'un suppliant. Il passait derrière la petite église ; il en fit le tour et entra.

Le silence de cet oratoire où il ne trouva personne lui rendit un instant de paix. Dieu écoulait, dans une apparente solitude; les chaises vides, les cierges de l'autel, les tableaux des murs, tout semblait attentif au mystère d'une présence sacrée; il s'agenouilla, et, presque à voix haute, implora la compassion du Sauveur. Mais le sentiment d'une désobéissance qui aggravait son indignité gênait sa prière.

— Tu viens chercher mon aide, murmurait la Parole secrète; et, débile, vacillant, à peine déchargé de tes souillures, tu t'exposes à les recommencer!

En vain se redisait-il que ses intentions étaient droites; il voyait nettement le danger où il courait, et sa témérité l'affrontait, insoucieuse de la défaite possible. L'acte dont il se faisait une obligation lui parut, tout d'un coup, si contradictoire et inutile qu'en sortant de l'église, il s'arrêta, prêt à rebrousser chemin.

— Eh bien! non, se ravisa-t-il; l'abbé Martureau monte la garde pour moi, dans un moment je le rejoindrai; M"" Floch présidera notre entrevue; et je vous atteste, ô mon Dit'U, que je n'établis pas ma confiance en moi, misérable, mais en Vous. Donc, allons !

11 reprit sa marcbe vers Eliza, exalté d'une âpre violence, et impatient d'avoir franchi cette passe horrible. Au versant du sentier qu'il avait gravi, la mer se découvrait, inerte, noire au loin comme une

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cliaiissée d'asphalte; sur les galets de la côte le Ilot se dégorgeait avec un ruissellement bref et lourd, tel (ju'un râle ; et, à gauche, au-dessus de la plage, les murs blancs du chalet éclataient entre des pins.

Il sonna ; la grosse cloche du jardin vibra longuement ; traînant ses babouches sur le gravier, Répéta, la vieille négresse, s'empressa de lui ouvrir ; un caniche aboya. Sans doute, derrière les rideaux, Eliza le regardait entrer ; il était enveloppé de son vaste manteau à pèlerine, du même qu'il portait, le soir de l'adieu.

M"* Floch, la tête empaquetée d'un châle, se tenait devant le vitrage de sa volière, secouant dans un crible les graines de ses oiseaux. Elle contemplait une acquisition récente, un rocco carunculé du Brésil, grand oiseau bleu, à gorgerin rouge, dont le cri expirait en un sifflement langoureux, comme s'il eût fredonné une vocalise. Dans les branches des tamaris que pliaient leurs coups d'ailes les petites perruches vertes s'égosillaient.

M"° Floch s'avança vivement à la rencontre de Séverin, et, d'abord, l'emmena au fond du clos, le long du mur en pierres sèches qui surplombait le chemin. Tout en marchant, elle lui narrait, à traits rapides, son v'oyage, l'arrivée d'Eliza et de l'enfant, et de quelle manière la jeune femme accueillait l'imminence d'un dénouement, d'ailleurs prévu.

— Elle est, pour l'instant, inconsolable. Mais elle se reprendra. Elle m'a révélé qu'elle écrivait le roman de ses infortunes. Elle a beaucoup de notes...

La vieille fille n'omit pas d'observer aussi que Xavier ressemblait peu à Séverin. Sa prudence pointait au cœur de l'amoureux quelques flèches préméditées.

Elle le fit entrer au salon et l'y laissa réfléchir pendant qu'elle montait appeler Eliza.

Le salon de M"^ Floch, d'une vétusté sévérité, convenait à une rencontre funèbre. D'épais rideauxbruns obscurcissaient les embrasures des fenêtres; le canapé vert et les sièges Empire étaient solennels ; le feu qui flambait dans la cheminée ne parvenait pas à éclaircir les dorures ternies des glaces et des consoles. Seule, dans un angle, brillait pompeusement une harpe.

Séverin essayait d'atténuer son angoisse eii considérant le portrait de M. Floch père, au temps où il naviguait, jeunelieutenant de vaisseau imberbe, joufflu et frisé, peinten habit bleu à la française, installé dans un fauteuil que semblait touclier, par derrière, sur l'horizon marin, la voilure d'un trois-mâts.

Un miroir avoisinait cette toile mélancolique ; Séverin s'y aperçut mortellement pâle. La porte s'ouvrit, et M"' Floch fit passer devant elle Eliza, dont les yeux, comme figés de stupeur, s'abaissaient dans le vague et ne paraissaient pas voir Séverin. Il lui tendit sa main gantée ; elle abandonna le bout de ses doigts à cette pression affectueuse, mais sans un signe de tendresse ni d'aversion. Elle était toute vêtue de noir, et son deuil de faux veuvage devenait maintenant une vérité sinistre. Un teint d'anémie, mais diaphane, épurait la délicatesse de son visage émacié ; elle avait l'air du fantôme d'elle-même, dans la pénombre du salon. Et, lorsqu'enfin elle dévisagea l'étranger qui s'inclinait silencieusement, à peine reconnut- elle le Séverin qu'elle ne cessait pas d'aimer.

— Asseyez vous, monsieur, dit M"* Floch, essayant de rompre la gêne glaciale du premier moment.

Elle se mit sur le canapé; Eliza, qu'elle attira près d'elle, se posa tout au bord, lét>ère comme une ombre, éclairée cependant par le rctlet du fou.

Séverin s'était assis en face de M"" Flocli ; à distance, il leva sur son amie un regard triste et humble.

— Ma chère Eli/.a, commença-t-il sourdement — on t'ùt dit (|ue le timbre de sa voix avait subi une lèlurc — ma chère Eliza, depuis que nous nous sommes (juittés, j'ai souffert pour toute une vie, souffert de votre absence, du mal que je vous ai fait, et des peines que j'ai causées autour de moi. Peu à peu, après m'être débattu contre moi-même plus que vous ne le saurez jamais, j'ai compris que la duplicité de mon existence devait avoir un terme. Il fallait me décider entre deux avenirs : ou bien quitter Marie et mes fils pour vivre avec vous, ou me séparer de votre amour, tout en vous aimant. Je ne vous dis pas ce qu'il m'en a coûté, vous ne pourriez plus me croire, vous ne m'écouteriez que si je vous donnais de ma sincérité le seul témoignage impossible. J'ai voulu, quand même, vous revoir une dernière fois, et non vous fuir dans le recul peureux d'une lettre. Je suis, devant vous, un grand coupable ; et, ce qu'il y a de terrible, je ne puis réparer que mes torts les plus minimes. Je viens entendre de vos lèvres ce qu'elles ont de plus dur à prononcer. Parlez, ne m'épargnez rien de vos justes indignations ; toute la violence de vos reprocbes sera au-dessous de mes remords.

Eliza se passa les doigts sur les tempes comme pour se réveiller d'une léthargie d'accablement.

— Mon ami, dit-elle avec une singulière apparence de calme, vous êtes venu, c'est très bien. Mais quel reproche attendez-vous? Vos torts, vous les savez

mieux que personne. Il fui un temps où vous m'aimiez; peut-être m'aimez-vous encore, plus assez pour être à moi. Malgré le soin que vous preniez pour me cacher votre changement, je le déchifïrais trop palpable entre chacune de vos lettres. Le plateau de la balance oii j'étais perdait, tous les jours, un peu de son poids... Vous l'avouerai-je, j'ai roulé dans ma tête mainte folie pour vous ravoir. J'ai songé ensuite aune vengeance. Maintenant, je suis brisée, anéantie, je ne veux plus rien. Je constate simplement que la vie est une chose épouvantable, puisque ceux qui s'aiment n'ont pas le droit de s'aimer. Car, enfin, nous serions seuls un quart d'heure ensemble ; vous me rediriez les mêmes mots dont vous m'avez perdue, et vous les penseriez, et je vous croirais...

Elle s'était ranimée à mesure que résonnaient ses paroles ; le feu colorait ses joues d'une pourpre tremblante ; les inflexions de sa voix liaient Séverin comme en des fils ténus et soyeux. Il la retrouvait telle qu'aux moments heureux de leur intimité ; et, tandis qu'elle se déclarait sans espoir, la tentatrice surgissait.

Séverin sentit un nuage glisser sur ses yeux ; un frisson lui secoua le dos. M"" Floch devina confusément qu'il se laissait envahir; elle se disposait à une ferme intervention, quand, de lui-même, s'étant réfréné :

— Hélas ! non, déclara-t-il, je vous verrais seule à seule, ce ne pourrait plus être comme autrefois. J'ai repris conscience d'obstacles que négligeait mon égarement. Je me suis dompté sous lejougdes disciplines chrétiennes dont je n'aurais jamais dû dévier. A cette heure, un saint prêtre intercède pour vous et moi, afin que je ne fléchisse pas.

Eliza poussa son pied en avant sur If lapis; elle ébaucha une moue railleuse, et, couvrant d'un sarcasme une suprême désillusion :

— 0 l'admirable dompteur ! Vous levez contre moi toute une milice. C'est m'honorer bien trop. Je n'ai sur vous aucune visée satanique. Je ne suis qu'une pauvre fenmie assez sotte pour s'être fait prendre, et qui portera jusqu'à la mort la peine de sa crédulité. Mais, pour vous confesser aussi mon état d'âme, jamaisje ne fus plus loin qu'à présent de vos croyances, et votre conversion suffirait à m'en dégoûter. C'est trop commode d'aller ti'ouver un prêtre, et de se débarrasser, par la vertu d'une formule, d'une personne encombrante, en lui cédant comme partage le délaissement et la honte.

— Permettez, protesta Séverin, (jue cette maladroite attaque rétablit dans son sang-froid: ne redites point, ma chère amie, que je me débarrasse de vous. D'abord, M"° Floch vous a conimuniqué nos dispositions pour voire sécurité matérielle et celle de Xavier. Mais, comme vous manquez sur moi de clairvoyance en supposant que je m'en tiendrai là! Toute ma vie, désormais, ne sera qu'une pénitence de mon crime, une pénitence offerte pour votre salut. Si vous ne comprenez pas, je vous plains. C'est pourtant simple : nous avons transgressé une loi divine ; il faut satisfaire en pâtissant. Vous m'opposerez que votre part et la mienne ne sont pas égales...

— Comment le seraient-elles ? observa M"^ Floch; nous, les femmes, nous tenons un privilège inaliénable, celui des plus grandes douleurs. Les sept glaives de la Mère de Dieu sont notre héritage. Et puis, l'homme n'est pas né pour la femme, c'est la femme qui est née pour l'homme.

Eliza la regarda, stupéfaite de cet aphorisme, émis par une vieille fille. « Les morales d'esclave » la révoltaient.

— Vous semblez, continua Séverin, beaucoup plus malheureuse que moi. Seulement, les apparences sont peu de chose, et nous ignorons ce qui m'attend. Tout se paie, soyez tranquille. J'ai plus à expier que vous. Nous ne pouvons nous joindre et nous aimer que dans l'expiation. Ah ! si vous passiez avec moi la porte du Repentir, dans quelle douceur se ferait notre adieu !..

— Vous m'ofïrez, interrompit Eliza, un rayon de lune pour y pendre mon manteau de misère. Au moins, si vous m'aviez dit : « Nous nous rejoindrons, nous nous aimerons dans notre enfant. » Mais, à peine venu au monde, vous me l'ôtez, vous en faites un orphelin.

Séverin lui démontra aisément Tiinpossibilité où elle serait, à Marseille, à Paris, ou en toute autre ville, de nourrir Xavier près d'elle, en soutenant le personnage d'une fausse veuve, sans être bientôt reconnue et vilipendée. L'unique moyen de sauvegarder sa dignité sociale, c'était celte séparation.

— Ainsi, gémit-elle, c'est résolu? Je ne reverrai plus mon fils ? Pour complaire à votre femme, vous êtes féroce envers moi.

— Mais si ! Vous le reverrez ; il sera possible de vous le conduire, au moins tous les ans. Je n'y mettrai que deux conditions : d'abord, de ne pas lui dévoiler qui vous êtes, jusqu'à l'âge oii il saura comprendre et se taire ; ensuite, je le ferai élever chrétiennement; je n'entends pas que vous détruisiez mon ouvrage.

— En d'autres termes, s'indigna-t-elle, vous le

confisquez, vous mettez sa vie hors de la mienne, ma volonlo comptera pour néant dans son éducation. Le bel avenir que vous nous faites à tous deux ! Et, je le sens si bien, on serait trop content de me supprimer. Franchement, c'est abominable. Est-ce que je ne ferais pas mieux d'aller le prendre chez sa nourrice, do crier qui je suis, ce que vous êtes, et de courir le noyer dans la mer avec moi?

Elle crispa ses mains entrenouées, et, s'abattant contre un coussin, fondit en sanglots. M"® Floch la saisit entre ses bras :

— Apaisez- vous, ma pauvre enfant ; tout à l'heure, j'admirais votre énergie ; pourquoi vous comportezvous comme une petite tille déraisonnable?

Séverin comprit qu'il avait eu tort de venir. Cette crise d'exaspération était à prévoir ; mais il trembla, encore une fois, de succomber sous son déchirement; et, dans sa pose de victime désespérée, Eliza était trop charmante. Il se dressa, fit quelques pas vers le canapé.

— Eliza, proféra-t-il d'une intonation douce et solennellement triste, les paroles que nous échangeons sont, je le crains, les dernières. Regardonsnous l'un l'autre, comme étant morts à ce monde tous deux. Ne nous quittons pas en ennemis. Mon amitié pour vous durera jusqu'à ma fin et au delà. Je ne garderai de votre àme qu'une image de tendresse et de résignation. Xe la défigurez pas dans mon souvenii-. .Je suis un grand coupable ; mais, dites, me pardonnez-vous?

Elle s'était levée à son tour ; un si petit espace les séparait qu'ils pouvaient se toucher. Elle fît un signe de tête qui répondait :

— Oui, je pardonne.

Son regard d'amoureuse l'enveloppait; visiblement, elle frémissait de se jeter sur sa poitrine, de l'étreindre. Il lui serra les deux mains pour la repousser et s'enfuit. Inanimée, elle s'affaissa ; le silence, derrière lui, fut écrasant, comme s'il venait de murer dans un caveau une morte.

Il s'élança, en courant, jusqu'au port, et, là seulement, debout à l'avant du bateau, fouetté par l'air froid de la rade, il se ressaisit hors du vertige où il avait failli rouler.

Une fente de soupirail, dans les nuées, à l'ouest, laissait flamber, comme un feu de forge qui s'attise, le soleil déclinant. La descente des couleurs sonnait sur le pont d'un cuirassé. Du ciel en ruines, tombaient, sous l'eau crépusculaire, de rouges traînées dissoutes. Très loin encore, au ras du quai, avivées dans la nappe miroitante, les lumières de la ville répliquaient aux feux des navires. La fête immense de tous les soirs s'embrasait.

Il se ressouvint de l'abbé Martureau qui l'attendait à genoux. Sans lui, aurait-il soutenu TefFrayante épreuve? Débarqué, il se précipita vers la rue Bonnefoy. La veilleuse, devant la statue de la Vierge en pleurs, éclairait seule, comme une ampoule de sang radieux, la chambre de l'aumônier. Sa servante, une petite boiteuse, d'une pâleur monastique, dit à Séverin en Tintroduisant :

— Je ne sais s'il va vous recevoir; depuis deux heures que je suis là, il n'a pas bougé de ses oraisons.

Séverin frappa lui-même à la porte et dit d'un ton d humble impatience :

— Monsieur l'aumônier, c'est moi.

La voix du prêtre, profonde et lasse, mais joyeuse, répondit :

— Entrez.

Séverin le vit se relever péniblement de la place où il l'avait quitté, et plus essoufflé qu'auparavant, s'avancer, les bras étendus.

— Je devine, mon ami, que vous êtes sain et sauf. Séverin se pencha, en pleurant, sur son épaule et

ils se donnèrent l'accolade. Puis, s'étant agenouillé de nouveau, il exposa, en phrases rompues, ce qu'il avait ressenti durant cet adieu si simple et si atroce.

— Pour moi, conclut-il, je crois bien être à jamais guéri. Mais elle, oh ! elle, sans un miracle, elle est perdue. Ma conversion l'indigne, et surtout l'idée qu'en revenant à Dieu, je me libère des suites pour lui en laisser l'accablement.

— Qu'en savez-vous, si elle est perdue ? répliqua le prêtre avec rudesse ; et, l'idée qu'elle a sur vous, les suites l'en détromperont. Il y a, dans mon pays vendéen, un proverbe que vous méditerez plus d'une fois : « Quand un arbre tombe, la terre tremble. » Les paysans le disent d'un noble qui se ruine ou qui déchoit. Le temps vous dévoilera, plus tard peut-être, quel Sera le prolongement de votre chute passagère. L'expiation est souvent lente à mûrir. La peine est boiteuse; à quoi bon se hâterait-elle, puisqu'elle a l'éternité pour atteindre celui qu'elle doit appréhender? Je regardais un jour, chez un orfèvre, de l'or fondu devenu tout noir dans le creuset, « Comment, demandai-je, lui rendrez-vous sa couleur d'or ? — En le passant au vitriol. » C'est ainsi que la souffrance nous restitue à notre origine. Et voilà pourquoi je ne désespère point d'une âme, tant qu'elle soutîfre.

Il exhorta encore Séverin à se repentir, non seulement à cause des calamités qui sortiraient de sa faute, comme le ver sort du fruit, mais pour Dieu lui-

même. L'adultère était un délit grave en soi, parce qu'il rompt et souille dans toutes les turpitudes un pacte qu'ont scellé, contresigné les Trois Personnes divines. Enfin, l'aumônier consola son pénitent et lui remit en mémoire le sublime verset du psaume : « Tu m'aspergeras avec Thysope, et je serai pur; tu me laveras, et je serai plus blanc que la neige ». Séverin s'abîma, dans l'ombre, sous la pluie baptismale des paroles de réconciliation ; lorsque sonnèrent à ses oreilles les mots : « Allez en paix. » devant lui sembla s'ouvrir le porcbe d'une église illuminée, toute blanche, pleine de voix saintes, et où il pénétrait sur ses genoux saignants.

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