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RESPECTUEUX HOMMAGE

Suspendu au-dessus des gorges d'Annibal, ce jardin Péreïre est un endroit délicieux. J'y sais un banc d'arbres où j'ai passé de douces heures. Un rosier pompon formait berceau au-dessus de ma têle ; des ombres de feuilles tremblaient sur mon livre ouvert. Je n'avais guère pour compagnons que les oiseaux. Leurs trilles jaillissaient des lauriers ; d'autres mâles, jaloux, répondaient dans les cassis, dans les magnolias. D'heure en heure, le beffroi de l'hôpital sonnait en dessous de la terrasse ; la vibration escaladait les marches des rochers, les plants de

genêts, jusqu'au sommet des Pyrénées. Alors je m'appuyais un peu au dossier du banc; j'étendais mes pieds, hors de l'ombre, vers la chaleur du soleil, et je n'avais plus dans la tête que le lointain murmure du Tech, d'accord avec les battements de mon cœur.

C'est dans une de ces siestes d'onze heures qu'une lettre de mon ami M. Boitel me surprit à l'improviste et remit dans ma main le bâton de voyage.

M. Boitel est conservateur du Muséum.

A Paris, nos logements sont très voisins l'un de l'autre : j'habite rue Lhomond, lui rue Linné. Nous sommes garçons tous les deux, — et je puis dire vieux garçons. Son goût pour l'anthropologie égale ma passion pour l'archéologie. Nous avons ensemble un commerce régulier de visites et de lettres.

Voici ce qu'il m'écrivait :

« Cher monsieur Valois,

» Puisque vous battez le Roussillon en touriste (et particulièrement la région dite

du Valespir), oserai-je réclamer de votre inaltérable obligeance un renseignement qui est sans prix pour moi? — Vous le savez, je travaille depuis dix ans à un Tableau scientifique des migrations des singes babouins. Les températures qui opposent à ces simiens une barrière infranchissable ont été soigneusement établies par mes précédents tableaux. Or, un Capucin que j'ai rencontré tout dernièrement, à la table d'un de nos confrères de l'Institut, m'affirme que les babouins ont visité le Roussillon vers l'an 950. On trouverait une trace de leur passage dans quelques sculptures qui décorent la façade d'une ancienne abbaye, dite Notre-Dame d'Arles. Une pareille enquête ne peut être le fait de beaucoup de gens. Il faut posséder, pour la conduire avec succès, des clartés de plusieurs sciences, singulièrement d'archéologie. C'est donc une rare bonne fortune pour l'homme qui vous écrit... »

Il est certain que sans tomber dans le

défaut de mes confrères qui publient sans nécessité et sans choix des notes d'une prolixité fatigante, j'ai fait paraître, sur les débuts de l'ogive, un mémoire qui a été bien accueilli de quelques personnes érudites. Le charme de ce printemps pyrénéen, si doux aux membres des vieillards, m'avait un instant détourné de mes préoccupations ordinaires. Celte lettre me les rappela tout à coup. Je m'avouai que le spectacle de tant de beautés naturelles ne valait pas pour moi la grâce d'un arceau gothique. Vingt fois, dans mes promenades, j'avais regretté l'absence d'un monument, d'une ruine digne d'examen.

— Que le souvenir d'Annibal te serve d'exemple! me dis-je en souriant. Prends garde à Gapoue...

Et j'allai tout droit retenir ma place à la voilure publique.

D'Amélie-les-Bains à Arles- sur-Tech, la route est unie. Du côté du torrent, un mur haut comme un balcon la soutient par endroits. De là on aperçoit des villas dans des bouquets d'arbres. De petits ponts y mènent, car il n'y a pas de champs que le jeu des eaux ne découpe. Les pieds dans ces ruisseaux, des orges merveilleusement tendres boivent la lumière. Le courant d'air de l'eau fait moutonner leurs épis par larges ondulations. Du côté de la montagne, des rideaux d'ifs arrêtent les vents trop froids pour la fleur des pommiers et pour la fra-

b LE FESTEJADOU

gilité des saules. La montagne surgit, en décor : nette de contour du côté de l'aurore, — fondue, perdue vers l'Occident dans des demi-teintes d'opale où glisse la coulée des neiges éternelles.

La route, qui tourne à angle droit, franchit le torrent sur un pont de trois arches. C'est du milieu de ce pont que les toits d'Arles apparaissent pour la première fois. Le coude du Tech, les arbres poussés dans les îles, empêchent de découvrir encore les deux clochers.

La tour de Saint-Sauveur se montre la première : c'est bien moins un chef d'église qu'un poste de guerre. Quand cette silhouette féodale a glissé derrière un rideau de frênes, l'architecture plus massive du monastère se découvre enfin. Et, à travers les feuillages légers, les toits d'Arles, presque tout plats, font briller leurs tuiles rouges.

Je voulus donner un coup d'œil à Saint- Sauveur avant le souper.

— L'ancienne paroisse? me dit la ser-

vante de l'auberge. Vous la trouverez peutêtre encore ouverte, le père 0ms y fait des peintures.

Le sacristain était monté dans une chapelle, sur un échafaudage primitif. Il semblait absorbé par son travail. Enfin il m'aperçut et me cria d'en haut :

— Un instant, monsieur, j'achève un filet.

Il manœuvrait la règle avec des précautions qui le rendaient maladroit. Son ambition était de tracer sur le mur, fraîchement rechampi à la colle, des traits réguliers qui figuraient des jointures de pierres de taille.

Quand le pinceau eut atteint le bas de la règle sans éclaboussure, il poussa un soupir de délivrance :

— Ce n'est pas bien beau, dit-il en me désignant son travail, mais nous avons peu de ressources et je ne fais pas cher, afin que l'on continue d'entretenir celte pauvre église quand je serai mort.

Il dit ces mots « pauvre église » avec une

tendresse infinie. Évidemment l'ancienne paroisse était pour lui comme une personne vivante : il la soignait ainsi qu'une vieille tombée à la charité publique.

Il continua :

— L'an dernier, j'ai redoré tout l'autel avec un tailleur de pierres, c'était un homme d'âge qui avait sur le cœur quelque chose de sa jeunesse. Il est mort cet hiver. Avant de s'en aller, il a voulu travailler un peu dans l'église. C'est lui qui a peint saint Pierre et saint Jacques, tels que vous les voyez là, en bras de chemise. Lui-même travaillait comme cela et il a souhaité mettre son souvenir dans sa peinture. Mais moi, monsieur, je me demande si cela est bien respectueux pour les saints ?... Vous n'êtes pas de ce pays-ci et probablement vous avez beaucoup voyagé. Vous rappelezvous d'avoir vu quelque part un saint Pierre en bras de chemise ? Ne pensez-vous pas que j'aurais raison de lui peindre une tunique?

Je louai coûime il convenait la peinture de l'autel. 0ms accepta mes compliments avec une modestie sincère. Il joignit les mains de regret, quand je lui dis que j'étais venu pour étudier les bas-reliefs du cloître.

— Et monsieur le curé, qui est absent ! Il a été appelé à l'évôché. 11 ne rentrera pas avant une semaine. Mais ne vous désolez pas. Je sais beaucoup de choses sur l'abbaye. Puis Maria-Julia vous dira le reste. C'est ma fille, monsieur. Elle a été autrefois à l'école de Figueras, auprès d'une de ses tantes qui est religieuse. On lui a enseigné le catalan, — pas celui que nous parlons, — celui des vieux livres. Elle vous contera les histoires de l'abbaye presque aussi bien que monsieur le curé.

Je regardais cet homme avec plaisir.

C'était un de ces types de chrétiens « moyenâgeux » dont notre imagination aime à peupler la solitude des cathédrales. Où donc avais-je vu cette face large toute rasée, brutale de lignes, lorsqu'une pieuse

pensée n'y apportait point l'extase? Dans ces tableaux votifs où l'école espagnole a peint des gens de peuple, aux pieds de la Vierge et des saints.

Nous prîmes rendez-vous pour la soirée et je rentrai seul à l'auberge, où m'attendait une truite de torrent avec une bouteille d'un petit vin roussillonnais très capiteux et très sec.

0ms était cordonnier de son état. Derrière une large baie ouverte en carré de plein vent, les passants le voyaient travailler en contre-bas de la route. Il trônait au milieu de ce cadre sur un tabouret sans dossier, sa femme à sa droite, sa fille à sa gauche, s'occupaient à des travaux de broderie.

Quand les sonneries des clochers annonçaient l'heure de retourner à l'église, les 0ms se levaient. La mère étouffait le feu sous les cendres ; la fille jetait un châle sur ses épaules et le trio s'en allait, laissant la clef sur la porte de l'échoppe.

12 I-E FESTÉ.IADOU

Je trouvai 0ms et les deux femmes travaillant à la lueur d'une lampe sans verre qui fumait beaucoup du côté de la ruelle. On m'attendait, car une chaise avec un coussin était préparée à côté du père.

— Maria-Julia, dit 0ms quand je fus assis, c'est monsieur que j'ai rencontré à Saint -Sauveur. 11 veut savoir les histoires des Saints.

Maria-Julia avait tout de suite abaissé ses cils sur l'espadrille qu'elle brodait. Un seul regard avait épuisé sa curiosité pour un homme qui n'était plus jeune et qui devait préférer les vieilles pierres aux jolies filles. Je ne lui tins pas rancune de ce dédain et, à la lueur de la lampe, je la regardai avec plaisir.

Presque toutes les femmes de ce pays sont belles. Le bonnet de dentelles met une auréole autour des fronts et pousse la flamme des yeux à un surprenant éclat. Les tailles sont riches, les hanches saillantes, les jambes un peu longues ; la marche glisse

sur des espadrilles. Cette majesté d'allure devient soudain voluptueuse si la taille tourne, si la femme vous jette par-dessus l'épaule un regard de défi. L'escalade des montagnes a cambré tous les pieds, bombé toutes les poitrines. La danse a fait le reste. Cette race catalane l'aime d'un amour éperdu, et, tout entière, elle en a été assouplie. Nulle part, — pas même en Andalousie ou en Orient, — je n'ai vu les signes du sexe accusés avec plus de relief. Ici la beauté est si sûre d'elle-même que les femmes vont les yeux levés et leurs regards pèsent l'homme.

Maria-Julia n'avait pas cette hardiesse des yeux. Élevée entre l'église et l'échoppe, blanche du ton des amandes écrasées, elle semblait, avec l'ombre qui cerclait ses yeux, le carmin qui donnait à sa pommette l'aspect d'une pomme-reine, comme une cire peinte dans une chapelle.

Elle se leva pour nous servir l'anisette, et soudain mon rêve de virginité s'envola. Dès

que cette fille se mouvait, on songeait bien moins à une vierge qu'à une danseuse. Cela tenait à la souplesse de sa taille qu'elle renversait sans effort pour rattraper le peloton de laine roulé sous l'établi, — à la grâce involontaire de tous ses mouvements.

Le même contraste était dans la chambre de Maria-Julia, où le père me conduisit.

Sur un autel blanc et bleu, une Vierge Dolorès était habillée comme une poupée. Elle voisinait sans embarras avec quatre mauvaises lithographies qui représentaient le Balladou, la danse du pays. On y voyait les filles enlevées. de terre par leurs festéjadous, — c'est un mot patois qui n'a pas en français de synonyme exact. Le festéjadou n'est ni le promis, ni l'amant ; c'est le garçon qui mène la jeune fille à la « Fête » ; celui qui danse avec elle sur la place de l'église ; enfin ce que en style d'opéracomique, on appelle un « galant ».

Cependant 0ms avait descendu de dessus

une planchette un vieux livre cartonné de lilas, un prix que Maria-Julia avait gagné autrefois à l'école de Figueras. Le sacristain lut le titre tout haut: Libre de la translacio dels invisibles y gloriosos martirs de Jesiis- Christ Abdon y Sennen, en la vila d' Arles ^ ete La religieuse avait ajouté quelques lignes à la plume qui louaient la docilité et la piété de Maria-Julia.

— Vous trouverez là dedans, dit 0ms en baissant sa lampe, tout le gros de l'histoire. Mais il y a des miracles nouveaux. Maria vous les contera.

Nous cherchâmes la jeune fille des yeux.

— Maria, fit la mère, est allée chercher la clef de l'église.

... Je m'en retournai à pied.

Au coin de la ruelle, je dérangeai un couple qui causait.

— Des amoureux, pensai-je.

La femme avait fait un mouvement en m' apercevant. Une seconde elle entra dans la clarté de la place et il me parut que je

reconnaissais cette silhouette gracieuse. Mais je réfléchis que tous les bonnets et toutes les filles de ce pays-ci se ressemblent ; — et puis, ce n'étaient pas mes affaires.

Le lendemain, je prenais le soleil en fumant mon cigare, lorsque Maria-Julia me dépassa sur la route. Elle se rendait à Palalda. Je lui proposai de l'accompagner.

— Volontiers, fit-elle, car les filles d'Arles ne montent guère là-haut sans un cavalier. Cela va très mal entre Palalda et Arles depuis que ces mécréants ont fait injure aux Saints.

Elle me conta que dix ans auparavant, il y avait eu bagarre entre les gens de la plaine et ceux de la montagne. Les garçons de Palalda avaient refusé de saluer la châsse

des Bienheureux Martyrs Abdon et Sennen, un jour de procession. On s'était tragiquement battu et le sang avait coulé.

— Ce sont les gitanes, dit Maria-Julia, qui ont gâté ceux de la montagne. Ces gens de la route ne croient ni à Dieu ni au diable. Ils font la contrebande, ils volent, ou bien ils mendient. Tenez, comme cette vieille que voilà...

Ma compagne me montra une pauvresse qui debout, au coin du pont, regardait couler le torrent en marmottant des paroles. Sous un fichu noir, cette mégère portait, comme une religieuse , un serre-tête blanc. Une besace était jetée sur son épaule.

— Bonjour, ComaiJs, dit Maria-Julia avec une politesse peureuse, quand tu passeras devant chez nous, demande des espadrilles à mon père.

La vieille ne se retourna point. Mais elle répondit en « ga vache » une phrase qui fit rougir Maria-Julia.

Palalda n'apparaît qu'au sortir d'Amélie.

L'aspect de ce village émergeant des jardins, couronné par les ruines de ses tours, est d'un Ksar berbère. Les potagers escaladent la montagne par une série de terrasses à pic que relient des vignes ; des feuillages d'oliviers font courir un frisson d'argent sur ces pierres écroulées. Le village Jui-même est bâti sur le roc. Chacun a planté sa maison comme il a voulu, sans se préoccuper des voisins. Les ruelles montent en échelle, gravissent et descendent des marches. Une masure à quatre étages ouvre par derrière en rez-de-chaussée. Des gens habitent en bas ; un mulet ou des porcs passent leurs museaux par la fenêtre d'une mansarde.

Maria-Julia marchait le long des murs dans la bande d'ombre. Je la suivais un peu essoufflé.

Elle me dit en haut :

— Voulez- vous voir la porte de l'église? Moi j'ai à faire à l'auberge chez les RipoU.

Gomme tous les cabarets catalans, l'au-

berge des Ripoll fermait sur la rue par deux rideaux de mousseline.

Derrière cette gaze légère, j'entendis qu'on se querellait :

— Veux-tu que je te donne un conseil?

disait une voix d'homme, goguenarde et rauque. Ne t'acharne pas, Julia, après mon neveu : aujoud'hui Valent prend son plaisir ici, demain là. Dans le fond, il ne tient qu'à la montagne et à son fusil. Il aime mieux serrer dans ses bras un ballot de tabac qu'une jolie fille. Et tous les garçons de Palalda ressemblent à Valent. Crois-moi, laisse-les à leurs affaires. Tu trouveras ce qu'il te faut dans Arles : c'est plein de brodeurs d'espadrilles.

Là-dessus le rideau de mousseline s'agita et Maria-Julia reparut sur le seuil de l'auberge. Derrière elle j'entrevis le vieux Ripoll. Sa barettine rouge lui tombait sur le sourcil. Une barbe blanche lui descendait au milieu de la poitrine. Son nez droit battait des ailes à chaque reprise de souffle. Et dans

une figure de mêlai, ses yeux avaient conservé l'éclat farouche de leur jeunesse.

Je pensai que ce Ripoll devait avoir le même âge que moi ou à peu près. Mais ma vie de bibliothèque, mes habitudes sédentaires m'avaient mal disposé à une comparaison de tournure avec ce colosse de plein air. Je me sentis humilié sous l'ironie du regard dont il me toisa. Et j'éprouvai quelque satisfaclion, chemin faisant, à entendre déclarer par ma compagne que le Ripoll était un abominable trabouquère.

Maria-Julia ne le ménageait pas. Mais il ne fut point question du neveu.

J'attendais sans patience le retour du curé d'Arles. Je trouvai en lui un ecclésiastique d'une parfaite courtoisie, assez au fait des questions d'archéologie, un peu affirmatif, peut-être, en matière historique, — mais cela était chez M. l'abbé Pujol un effet du sacerdoce plutôt qu'un penchant de l'esprit.

— Tout ce que nous savons des saints martyrs Abdon et Sennen, me dit le curé d'Arles, c'est qu'ils habitaient en Perse, dans la première partie du ni^ siècle après Jésus-Christ, une ville diversement dénommée

Cordula, — Chorodra, — Corduha, — et même Carduba. Ils y occupaient un rang élevé et ils étaient désignés sous le nom de i-eguU, dont le sens n'a pu être déterminé. Étaient-ce des princes ou des chefs de tribus, gouvernants de petites principautés, à l'instar des barons et seigneurs du moyen âge? Cette opinion aurait pour elle le sens attribué au mot regulns dans le Glossaire de Du Gange. Il avait souvent le sens de comte (Cornes), comme sub~regulus celui de vicomte. De même l'histoire des saints de Catalogne, dit des deux bienheureux : « Los B. Mavtires Abdon y Senen fuéron Reyes, no muy poderosos... » Quoi qu'il en soit, il est certain que, dès l'âge le plus tendre, ces deux héros chrétiens sacrifièrent généreusement les douceurs d'une position très élevée, suivant le monde, et toutes les espérances du siècle, aux opprobres de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'était le temps où l'Empereur Dèce ensanglantait tout l'Orient de ses cruautés. Il avait fait connaître qu'il enverrait

LE FESTKJADOU

au supplice quiconque donnerait la sépulture aux cadavres des chrétiens décapités. Au plus fort de ces rigueurs, des païens se présentèrent devant le tyran et lui dirent : Voilà que ceux à qui vous avez laissé la vie dans votre victoire , recueillent les corps des chrétiens et les cachent dans leurs demeures. » — « Quels sont ces profanes ? demanda Dèce. — Abdon et Sennen. » A l'instant même, l'empereur commanda qu'on jetât les jeunes gens en prison, avec les autres chefs persans qu'il méditait d'amener à Rome, pour relever la pompe de son triomphe.

Je ne pus m'empêcherde faire remarquer à M. l'abbé Pujol que nul historien, en dehors des Bollandistes, — qui sont suspects, — n'a parlé des campagnes de l'empereur Dèce du côlé de la Perse.

— En ce cas, me répondit le curé d'Arles, admettez simplement avec Tillemont, d'après Florus, que nos Saints Martyrs ne furent point arrêtés en Perse, mais qu'ils vinrent

LE FESTÉJAbOU 25

de leur plein gré à Rome, — ad orationem, — c'est-à-dire pour y visiter les tombeaux apostoliques. Ce qui est hors de doute, c'est qu'ils furent conduits l'un et l'autre dans l'amphithéâtre, dépouillés de leurs vêtements et revêtus de leur foi comme d'une armure. On avait lâché contre eux deux lions et quatre ours furieux ; mais ces bêtes, oubliant leur férocité naturelle, se couchèrent comme des agneaux aux pieds des deux Saints. Il fallut que des hommes, plus cruels que les animaux sauvages, tuassent Abdon et Sennen à coups de trident. Un sous-diacre nommé Quirinus vint, pendant la nuit, recueillir leurs corps. Il les ensevelit dans sa demeure le trois des Kalendes d'août: c'est ce que nous apprennent les Bollandistes.

Je me souvenais d'avoir admiré à Rome, dans la catacombe de Saint-Pontien, une peinture du vu® siècle qui représente Abdon et Sennen vêtus de sayons en poils de chèvre et coiffés de chapeaux pointus.

J'exprimai mon étonnement que Rome se fût dessaisie de reliques si considérables au profit d'un couvent de Valespir.

— Ce fut, me dit M. l'abbé Pujol, l'œuvre d'un grand serviteur de Dieu, Arnulfe, abbé d'Arles, Désespéré de la misère où il voyait plongés les gens du Valespir, il vint chercher à Rome des reliques qui protégeassent ses frères contre la colère de Dieu. Ce n'était pas un médiocre péril de traverser tant de contrées inhospitalières avec un si précieux bagage. Le saint religieux eut l'inspiration de faire construire deux barriques ; chacune fut divisée en trois compartiments. Arnulfe plaça les reliques dans les cavités du milieu; il remplit de vin les compartiments extrêmes, comme s'il n'eût porté avec lui que sa provision de voyage. Mais tout de même la présence des reliques se manifestait. Chaque fois que l'on traversait un village, les cloches d'elles-mêmes se mettaient en branle. Le miracle se produisit notamment au Perthus, à l'Écluse, à Maureillas,

à Céret, enfin à Arles. Les Saints touchaient au port et il est constant que leur présence fit cesser tous les fléaux dont ce pays-ci avait été mortifié.

M. l'abbé Pujol me donnait ces renseignements devant le magnifique rétable qui raconte eu douze tableaux l'histoire des Bienheureux Persans.

Je n'épargnai point les louanges aux bustes incrustés de pierreries qui contiennent les reliques. Puis je conduisis Fecclésiastique au dehors pour l'interroger sur deux monstres fantastiques qui décorent le porche et semblent des bêtes sauvages dévorant des nouveau-nés. C'étaient là sans doute les babouins dont le Capucin avait signalé la présence à mon ami M. Boitel, du Muséum .

Le curé leva les mains :

— En ce qui concerne ces figures, personne ne pourra mieux vous renseigner que la fille de mon sacristain. Elle a été élevée par les religieuses dans un couvent de Cata-

logne. On lui a conté toutes les légendes du pays. Si elle ne vous -satisfait point, nous verrons à consulter des correspondants que j'ai tra los montes.

En quittant le cloître. Je passai chez 0ms. Mais je trouvai le cordonnier seul avec sa femme, dans l'échoppe.

— Maria-Julia, me dit-il, a pris ce matin la diligence d'Espagne. Elle va faire une retraite à Figueras. Elle ne nous reviendra pas avant une quinzaine de jours...

Au lieu de. monter dans la diligence, Maria-Julia était sortie du bourg à pied par la route de Géret. Elle avait marché jusqu'en vue de Palalda, et, la main sur les yeux, elle interrogeait la descente.

Presque aussitôt une tartane parut dans la côte. Deux mules attelées en poste allongeaient leur trot. Valent était assis sur le brancard. De loin il agita son fouet.

— Pourquoi, — dit-elle, quand il eut arrêté ses bêtes en pleine vitesse, sans doute pour montrer sa force, — pourquoi as-tu mis ta barettine du côté de la doublure noire?

Il répondit:

— Bah I elle est vieille, nous en achèterons une neuve à Figueras.

Et il lui tendit la main pour l'enlever sur le marchepied.

Maria-Julia vit un coussin qu'il avait disposé pour elle. La paille aussi était renouvelée. Toute rouge de plaisir, la jeune fille s'assit au fond de la tartane. Elle eut souhaité que Valent tournât la tête afin de le remercier par un sourire. Mais de nouveau il s'était allongé sur le brancard. Ses mules l'occupaient ; puis il résistait au plaisir de la regarder, par fierté d'homme qui veut rester maître de tout, même de son désir. Maria-Julia ne chercha pas le motif de cette attitude. Elle l'accepta. Peut-être au fond en fut-elle heureuse. Elle venait de se donner sans possibilité de reprise. Elle lui savait gré de cette réserve qui la laissait respirer.

Ainsi ils allèrent pendant une demi-heure. Au bord d'un gué, que l'eau traversait, Valent mit ses bêtes au pas ; la voiture fut

rudement secouée, alors il se retourna et jeta derrière lui :

— Tu es bien, là dedans?

— Très bien, mon cœur.

Elle se rapprocha un peu, jugeant que c'était son désir.

Il ajouta :

— Ce sont les travaux du chemin de fer qui abîment la route.

Elle avança la tête hors de la bâche. Sur le bord du chemin, des terrassiers remuaient une terre sanglante ; d'autres attaquaient le roc à coups de pic.

Valent secoua le menton et dit sentencieusement :

— Le chemin de fer, c'est mauvais pour le pauvre.

Marie-Julia regarda le remblai en fronçant les sourcils. Mais comme elle rentrait dans l'ombre de la bâche pour échapper aux curiosités des ouvriers, tout de suite, ses yeux s'adoucirent; elle contempla avec adoration ce beau garçon qu'elle aimait et qui

32 Li; FESTÉJADOU

avait ainsi des opinions sur des choses incompréhensibles pour elle.

La ville passée, les mules prirent le grand trot dans la plaine Saint-Georges. Le vent s'était levé du côté d'Espagne. Il faisait battre les branches des chênes-lièges et des oliviers, la bâche sur les cerceaux, les cheveux légers de Maria-Julia au bord de son bonnet.

Valent cria dans sa main roulée comme une conque :

— C'est la marinade.

Au sortir de Moreillas il l'appela encore une fois sur le devant de la tartane :

— Regarde donc î . . .

Dans un nuage de poussière une fantastique carriole venait d'apparaître traînée par quatre chiens. Un homme et une femme en loques étaient attelés dans les brancards. Un monsieur qui avait une redingote sans boutons, un fez et des luneltes à panier, poussait par derrière comme un arc de soutien.

Valent cria encore une fois :

— Ce sont des trimards. Ils couchent dans leur voiture. Voudrais-tu demeurer là dedans ?

Elle rit de tout son cœur :

— Je pense, Valent, qu'avec toi on serait bien partout...

Ils s'arrêtèrent au Perthus pour rafraîchir les mules. Au-dessus de leur tête le fort de Belle-Garde couronnant le mont de ses lignes géométriques.

Elle leva vers la forteresse des yeux un peu craintifs.

— C'est bientôt, demanda-t-elle, que tu seras soldat?

— Dans trois semaines.

Maria-Julia soupira.

— Si seulement on pouvait t'envoyer ici. Autrefois, sur la lin de son temps, elle

l'avait aperçu dans une veste bleue de chasseur. Malgré sa mauvaise tête, une sardine rouge sur la manche récompensait son adresse à manier le cheval. Elle songeait

avec effroi à ce mois que son festéjadou passerait loin d'elle, au milieu des tentations de la ville. Les cœurs d'homme, même ceux que l'on croit le mieux attachés, cela se prend d'un coup d'œil, par une fenêtre. Elle eût mieux aimé le confier à celte solitude, sûre comme une prison. Sa gorge se serra quand Valent riposta d'un air fâché:

— Ne me souhaite pas d'aller à Belle- Garde, Julia, on ne s'y amuse point.

Songerait-elle à s'amuser quand il serait parti I

Ils remontèrent dans la tartane. L'entrain des mules, heureuses après l'effort de la montée de se laisser porter par la pente, gagna les deux jeunes gens. Maintenant Maria-Julia ne craignait plus d'être reconnue. Elle s'assit près de son ami. La langue de Valent s'était déliée.

Ils entrèrent dans le premier village catalan avec une fanfare de grelots et de coups de fouet. Les habitants étaient en rumeur. Par groupes ils commentaient avec des flots

de paroles sonores, de grands placards jaunes ou on lisait :

ELECTORES DE LA JUNQUERAI

SI VOTAIS A TELLO VOTAREIS LA LIBERTAd! VOTAREIS LA REPUBLICA!

Quelqu'un se détacha du groupe qui vint prendre à la bride la mule de flèche. C'était le vieux Ripoll. Valent parut furieux de la rencontre, pourtant il sauta du brancard et dit :

— Que fais-tu ici, oncle?

L'aubergiste répondit :

— N'est-ce pas la foire de la Vraie-Croix? Je viens pour nos affaires.

Il jeta un coup d'œil à Maria- Julia. Puis, sans se préoccuper de la mauvaise humeur de Valent, il le prit par le coude pour lui parler à voix basse, il Féloigna de la tartane.

Maria-Julia tendait l'oreille.

Elle ne recueillit que ces mots de Ripoll:

« Oui, ou non, peut-on compter sur toi? Ils sont là dans l'auberge qui t'attendent. »

3U LE FESTÉJADOU

Valent revint à la jeune fille :

— Maria, dit-il, prends les devants, il faut que je cause avec mon oncle... Je te rattraperai sur la route.

Quelque temps elle marcha dans la poussière, les yeux mi-clos à cause du soleil. Mais la chaleur était ardente et elle se fatigua vite.

Pour attendre Valent, à la sortie du bourg, elle s'assit près d'une haie de cactus. Du côté du chemin parcouru les montagnes se levaient comme une barrière menaçante. Elles semblaient dire : « On ne repasse pas, c'est fini. » Et des pensées tristes envahirent le cœur de Maria-Julia. A la vitrine du cabaret où Valent était entré, il y avait un portrait de la reine d'Espagne. Elle tenait son fils sur ses genoux. La mère et l'enfant regardaient devant eux avec une mélancolie qui demandait protection. Maria avait compris, tout en gros, que les hommes qui discutaient devant l'affiche jaune étaient des ennemis de cette veuve et de cet orphelin.

LE KESTÉJADOU 37

Que pouvait-on comploter contre eux? On les chasserait, on les tuerait peut-être? Et soudain ces images royales s'effacèrent de la pensée de Maria. Elle-même elle se vit sur une grande route, dans un endroit inconnu. Elle tenait un enfant par la main : le fils de Valent. Ils étaient bien las... Leurs pieds ne les portaient plus... Elle voulait appeler :

— Valent!..

Mais, comme dans les rêves, sa voix était serrée.

Pour chasser ce cauchemar elle se leva. Elle étendit les mains et poussa un léger cri. Une pointe de cactus avait piqué un de ses doigts. Gela lui donna de la terreur, comme un mauvais présage. Les martyrs ne lui envoyaient-ils point cet avis de ne pas aller plus loin? Avec une ferveur d'angoisse la litanie jaillit de ses lèvres :

Los de Arles vos reclainan !

Soccorren nos en eix do !

Elle prit sa course du côté delà ville. Elle

allait, essoufflée, avec des larmes sur la figure. Elle atteignait les maisons quand la tartane déboucha. Valent était assis sur le brancard, souriant de la dernière plaisanterie qu'il avait jetée à ses compagnons. Il vit les bras tendus de Maria-Julia, les pleurs dans ses yeux. Et, arrêtant brusquement son attelage :

— Qu'est-ce que tu as ?

— Valent !

Maria-Julia se serra contre le cœur de son festéjadou et montra le doigt qui enflait. Cinq ou six fois il baisa la piqûre :

— Si la fièvre revient, voilà le remède. Elle recommença de rire. Et quand les

mules dépassèrent la place où elle avait appelé les Saints, elle n'y jeta môme pas les yeux.

Ils avaient convenu qu'ils feraient ensemble un tour de ville, qu'ils souperaient à l'auberge du Commerce puis que Valent conduirait Maria- Julia jusqu'à la porte de son couvent. Donc ils allèrent vers les quartiers neufs. Gomme ils regardaient les façades de ces nobles demeures une fenêtre s'ouvrit, une jeune femme coiffée d'une mantille sortit sur le balcon.

Abritant ses sourcils de sa main, elle regarda le soleil qui se couchait sur la campagne; puis elle s'accouda près d'un pot d'œillets et paresseusement laissa traî-

ner ses yeux sur la rue. Elle vit les deux amoureux et sourit. Son sourire était éblouissant.

— Quelle belle dame ! dit Valent.

Sa narine palpitait de désir.

Maria-Julia répondit comme un écho :

— Oui, une belle dame...

Ils s'éloignèrent. Comme elle ne parlait plus il s'arrêta et fit assez brusquement :

— Qu'est-ce que tu as? Ton doigt te brûle?

Elle dit avec mélancolie :

— Je pense, Valent, que j'aurai beaucoup à pleurer s'il te reste tant d'yeux pour les autres femmes.

Mais il sourit et la prit par la taille :

— Viens danser. Cela fera passer ta jalousie.

On dansait partout ce soir-là à Figueras, en l'honneur de la Vraie-Croix, les fonctionnaires, au Lyceo, les petits bourgeois au Ménestrel, le peuple à l'Erato. Les filles de campagne avaient amené leurs festéjadous.

Sous les yeux des mères et des jeunes sœurs, elles tournaient, les yeux à terre, les figures recueillies; mais les gorges, tout le buste, collés au corps des hommes. En dansant, elles ne parlaient point. Et, dans cette cohue, malgré l'audace des prises, le trouble des arrêts sur place, des balancements imperceptibles, l'âme du bal était une décence, mystérieuse comme l'amour.

Le fesléjadou avait décidé qu'il ferait oublier à Maria-Julia l'heure de la rentrée au couvent. Peut-être ses deux sorciers lui avaient donné le bar Lachi qui rend les femmes folles. Il lui prit l'âme en dansant. Avant, elle croyait l'aimer, elle ne s'y connaissait pas. Quand la musique fut finie, ils sortirent avec la foule. Elle ne lui demanda même pas où il la menait. Ils ne se parlaient point. Elle s'accrochait à son bras, mais vraiment il était tout seul. Maria-Julia crut qu'elle s'était endormie pendant qu'elle dansait. Et s'il lui avait versé un philtre, le charme dura longtemps

car elle rit, le lendemain, quand elle se réveilla au jour, à côté de lui, dans le lit de l'auberge.

Amoureux l'un de l'autre, ils vinrent s'accouder sur le balcon. De là ils découvraient la place de Figueras.

Les feuilles encore rares des platanes laissaient apercevoir la façade des maisons. En se penchant sur l'appui du balcon. Maria vit des files de tartanes dételées, roue à roue, les brancards à terre. Leurs bâches neuves vibraient à la lumière comme des voiles à la mer. Quelques calèches de formes archaïques montraient leurs doublures d'étoffes claires et rayées. Du côté de la campagne, un flot incessant roulait des barettes rouges, des velours noirs, des franges de capes, des foulards tapageurs d'où des garçons de campagne émergeaient sur leurs mules, le pied dans un étrier de bois. Ces courants débouchaient sur la place. Ils se déroulaient en spirales autour des étalages de couteaux, d'alcarazas. Ils faisaient flaque devant les

dentistes en plein vent, devant les chanteurs de complaintes qui expliquent des tableaux d'aventures criminelles. Et de toute cette foule remuée, babillante, s'élevait une clameur rauque, que dominaient, par bouffées, des pinçages de guitares, des nazillements de barytons :

. . . Publicaron los diaros Las horrosas desgracias Que ejecuto una mujer En la ciudad de Almansa . . .

Ce mouvement les appelait. Ils descendirent, lui, l'air vainqueur, un cigare à la bouche, elle, un peu pâle, appuyée à son bras. Ils firent le tour du marché aux taureaux, du marché aux chevaux, et du marché aux cochons noirs. Valent s'arrêtait devant les étalons avec des phrases de connaisseur. Il quittait le bras de Julia pour palper un rein, toucher un boulet. Elle le regardait avec plaisir. Mais, elle souffrit qu'il fût trop distrait d'elle, et elle l'entraîna hors de la foule.

H LE FESTÉJADOU

Elle n'était pas sûre si elle marchait sur la terre ou bien dans les nuages. Et tout la grisait, ces écharpes qui pendaient des balcons, ces cris autour d'eux, ces paroles que Valent lui disait dans l'oreille en la chatouillant avec sa moustache.

Il l'avait entraînée vers la place du Vieux- Marché. C'est là, sous les arcades, que l'on vend pour les femmes les choses de coquetterie. La foire de Figueras, c'est la foire aux corsets. Il y en avait d'accrochés du haut en bas des boutiques — et comme ils étaient éclatants ! On devinait qu'ils faisaient la taille fine, serrée par en bas, comme une guimpe d'abeille. Les hommes s'arrêtaient là devant, et ils avaient l'air de rêver.

Valent la fit entrer dans une de ces boutiques et il lui paya un des plus beaux corsets de l'étalage. Il était tout rose avec une dentelle noire, et pourtant, dans le faux jour, il se moirait comme une aile de pigeon. Le garçon profita d'une seconde oii la marchande retournait à son étalage pour attirer

la jeune fille contre sa poitrine. Elle sentit la force de ses mains à travers les baleines souples et il lui appuya son baiser au milieu du cœur.

Elle aussi, elle voulait faire un cadeau à son festéjadou. Elle se demandait :

— Qu'est-ce que je vais lui donner? Une ceinture ?

Ils s'étaient arrêlés devant des gens qui jetaient des couteaux. Valent était merveilleusement habile à ce jeu-là. Il envoya quatre couteaux dans l'étoile de la cible. Maria-Julia était fière dé son succès. Elle choisit le plus beau couteau pour le lui offrir. Le manche était en corne et en cuivre; il y avait le mot « recuerdo » écrit sur la lame. Valent fit semblant de lever cette arme sur sa compagne.

Il dit en riant :

— Si jamais tu me trompes !

Elle aurait dû lui demander une pièce pour conjurer le sort; mais elle ne pensait plus.

Souvent il lui avait dit :

— Quand nous irons à Figueras, je le conduirai au Guignol.

Le cabaret où il la mena était haut comme une cathédrale. Des centaines d'hommes buvaient de l'anisette autour des tables. Le Guignol était dans un coin. On riait beaucoup. Mais elle n'écouta pas les marionnettes. Elle regardait les servantes du cabaret. Jamais elle n'avait vu des filles pareilles. Elles venaient s'asseoir à côté des hommes, presque sur leurs genoux. Leur figure était toute blanche de plâtre, leur bouche rouge de peinture. Pourtant les hommes s'empressaient autour d'elles. Ils leur enlaçaient la taille, ils les embrassaient devant tout le monde.

Maria- Julia sentit qu'elle avait peur. Elle dit à Valent :

— Emmène-moi !

Comme ils se rapprochaient de la porte, une fille qui versait de l'anisette se retourna. Elle et Valent se reconnurent. La

fille lui jeta un regard de haine, puis elle dit en tendant sa joue à un buveur :

— Baise-moi et donne-moi deux pesetas.

Ce sera pour élever l'enfant de Valent qui n'a pas de père.

Maria- Julia vit dans la main dé Valent le couteau qu'elle lui avait donné. Il voulait se jeter sur la fille. On les sépara, mais il cria de la porte :

— Au revoir, Dolorès I"

Maria-Julia crut qu'elle-même avait reçu le coup de couteau. Ses jambes tremblaient. Il dut la soutenir.

— Valent, dit-elle, tu m'as menti.

Mais il jura :

— C'est elle qui menti une Bohémienne qui est allée avec n'importe qui ! Qui sait ? Avec le vieux Ripoll, peut-être !

Il frappait du pied, il étendait son poing. Maria-Julia essayait de le calmer; mais elle n'avait plus de courage.

Pourtant elle espérait encore qu'il lui dirait un mot tendre. Elle ne demandait

qu'à le croire. Il n'était plus avec elle : il était avec cette fille qui l'avait insulté. C'était à elle qu'il parlait entre ses dents.

Ils arrivèrent ainsi à la porte du couvent. Ils s'embrassèrent, mais sans joie.

Valent demanda :

— Quand rentres-tu chez tes parents?

— Dans quinze jours?

— C'est bon.

Et il s'éloigna.

Ce soir-là, après mon souper, je descendis jusqu'à l'échoppe de 0ms pour savoir si Maria- Julia n'était pas rentrée de Figueras. Pas de lumière à la fenêtre. Je collai ma figure aux carreaux et je regardai dans l'intérieur de la maison. Je ne vis personne. Pourtant il y avait quelqu'un dans l'échoppe et l'on m'avait aperçu, car la porte du petit couloir s'ouvrit.

La voix d'Oms dit dans l'ombre :

— Entrez, monsieur.

Je demandai :

— C'est comme cela, père 0ms, que vous restez dans le noir ?

— Dans le noir I vous pouvez le dire ! Regardez.

Dans la chambre, j'aperçus deux formes de femmes agenouillées sur le pavé. 0ms tendit le poing vers elles, et sa violence m'étonna. Ses gestes de sacristie semblaient ordinairement enveloppés d'un surplis.

Il se frappa le front.

— Gela m'a fait autant de mal, monsieur, que si j'avais trouvé la Vierge en morceaux sur le pavé de l'église... Ah 1 gueuse I gueuse 1 Basilic 1 Démon de femme 1

Je tâchai de le calmer.

— Voyons, lui dis-je, ne l'effrayez pas.

— Hein ?

Il me regarda moi-même comme si j'eusse été le Basilic du psaume. Puis sa face se détendit et prit une expression pitoyable d'accablement.

— Figurez-vous qu'elle nous a dit : « Père, mère, si vous voulez me tuer, tuez-moi... Faites-moi boire quelque chose, je le boirai... Mais ne me défendez pas de retourner vers

lui, parce que j'y reviendrai tout de même. » Je demandai timidement :

— Et le jeune homme est un gendre impossible pour vous ?

0ms vociféra :

— Un garçon de Palalda ! . . . Je donnerais ma fille à un garçon de Palalda ! Moi ! 0ms ! Sans compter que c'est le plus grand brigand de tous. Vous le connaissez peutêtre ? le neveu de l'aubergiste Ripoll, Valent.

J'avais aperçu le festéjadou de Maria-Julia dans un débit de tabac d'Amélie. Il n'y avait pas à dire : sa tournure valait mieux que sa réputation. Je savais que l'on reprochait au garçon quelques coups de fusil douteux dans le Serrât del Mer, puis un tas d'histoires avec les douaniers et les gendarmes. 0ms avait dû jeter tout cela à la tête de sa fille. Mais c'étaient là des arguments de colère dont la valeur s'affaiblirait avec le temps. Vingt fois j'avais entendu 0ms lui-même parler avec éloge des Car-

listes et de leurs batailles contre la gendarmerie. D'ailleurs, il ne fumait que du tabac de contrebande. Le véritable motif de Tindignalion du bedeau, c'était l'antique injure faite par les gens de Palalda aux saints d'Arles. Cet argument-là était sérieux. Les amoureux avaient le loisir de se morfondre ou d'aller plus avant dans leur péché. Toutefois il me parut que je devais refroidir, dans son premier bouillon, la fureur du père.

— 0ms, lui dis-je, vous êtes un bon chrétien. Vous ne devez pas vous mettre en colère, même pour le service de Dieu. Allez donc un peu prier à Saint-Sauveur. Vous y serez seul. Votre sang s'apaisera. Moi, si vous le permettez, je dirai un mot à votre fille.

Le bedeau hocha la tête :

— Vous avez raison, monsieur. J'ai besoin de prier. J'y vais. Vous, tâchez de ramener Julia. Mais, je n'y compte guère. Les 0ms, voyez-vous, je les connais : il y en a qui

sont partis pour le bien ; il y en a qui sont partis pour le mal ; il n'y en a point qui soient revenus sur leurs pas.

Il sortit et je toussai légèrement pour avertir les deux femmes.

Elles étaient à genoux au milieu du pavé, la mère, la fille, au bras l'une de l'autre, dans l'attitude des saintes femmes qui se soutiennent au pied des calvaires. Ni Tune ni l'autre ne pleurait. Elles ne parlaient pas non plus. Leurs regards s'attachaient au sol. Seulement la mère était immobile tandis que Maria-Julia, de temps en temps, branlait la tête. Son geste semblait dire:

« Voyez tout de même ce qui arrive. »

Et aussi :

a Je ne céderai pas. »

Je me tenais debout devant elles, un peu gêné de les voir à mes pieds. Je me précipitai dans une phrase sans issue :

— Julia... ma chère amie... vos parents... quel malheur!

Sûrement c'était un malheur que son

cœur fut tombé aux mains de celui-là, car personne maintenant ne pouvait plus l'en tirer. Quoi? Il avait tué? Les gendarmes avaient voulu le mettre en prison? Il était joueur et brutal? Elle ne disait pas non; mais que lui importait à elle ?

— L'estimou...

C'est-à-dire, tout ensemble :

« Je l'estime, je l'aime. »

Et dans ce mot de patois, le seul que mes exhortations lui arrachèrent et qu'elle prononça moins pour moi que pour elle-même, c'était bien toute sa vie qu'elle donnait, cette tendresse de femme dont parle la chanson bohémienne, — celle qui reste comme une pierre où on l'a posée.

On la rencontra le lendemain sur la route de Palalda. Elle montait à l'auberge pour parler à Valent.

Au passage du pont elle s'arrêta, court comme une mule. Elle venait de voir Ja Comaills assise sur sa borne.

L'effroi de Maria-Julia amusa la gitane:

— Ah ! ah ! fit-elle, quand l'étalon est à la guerre, la pouliche le cherche dans le pré.

Maria-Julia crut que la vieille lui annonçait le départ de Valent pour la caserne.

— Comaills, dit-elle, ne me jette pas de sort. Il faut que je me marie avec Valent.

5G LE FESTÉJÂDOU

La vieille rit plus fort :

— Qui donc songe à te faire du mal, ma petite grive de vigne? Je te veux du bien... Je vais te dire ta chance.

Elle prit la main peureuse de Maria-Julia et tout de suite feignit un grand trouble:

— Hâte-toi! dit-elle. Hâte-toi, tu montes le chemin qu'on ne redescend pas.

... Devant le cabaret dos Ripoll, Maria- Juiia hésita un instant avant d'écarter les rideaux.

— Où est Valent?

L'oncle se retourna, comme si un scorpion l'eût piqué au talon :

— Ah 1 c'est celle d'Arles I

— Joseph Ripoll , dit Maria-Julia en pâlissant, n'injuriez pas votre nièce. Valent m'a promis le mariage...

H croisa les bras.

— A toi aussi?... Eh bien 1 Va le chercher où il est, ton Valent I H te réglera ton compte comme à l'autre.

En parlant, il la saisit par le coude :

— Je te dis que ton festéjadou est dans la Serra del Mer, avec les gendarmes et les carabiniers à ses trousses, les gendarmes parce qu'il est déserteur, les carabiniers parce qu'il a joué du couteau. Tout ça pour des cotillons 1... Et il nous laisse, moi son oncle et tous ses amis , avec des marchandises en détresse qu'il va falloir enterrer dans les gorges des Trabujeros !

Dans sa colère, il lui jeta toute l'histoire à la face.

Valent s'était pris de querelle avec une maîtresse de Figueras dans un cabaret; il avait fait une croix de couteau sur la figure de la fille. Les carabiniers étaient accourus pour l'arrêler. Lui avait glissé entre leurs mains. Et maintenant il tenait la montagne.

Maria-Julia s'était laissée choir sur une chaise. Ses regards s'en allaient par la fenêtre ouverte. En bas, de la côte, elle apercevait la place où elle était venue attendre Valent, au bord du chemin, pour monter dans sa tartane.

Ma saison d'eaux tirait à sa fin et j'avais glané autour du couvent d'Arles de quoi m'occuper agréablement pendant l'été. J'allai prendre congé de M. l'abbé Pujol. Je lui recommandai encore une fois de m'écrire au sujet des cynocéphales et je fixai la date de mon départ.

J'achevais mes préparatifs quand la servante de l'hôtel m'avertit qu'une personne d'Arles demandait à me voir :

— Et qui donc?

— Moi I dit une voix derrière la porte. C'était Maria-Julia. Ses joues s'étaient

LE FESTÉXADOU 59

creusées, ses yeux flambaient comme un feu de broussailles. Elle s'assit sans s'excuser :

— Monsieur, dit-elle, vous vous êtes trouvé là comme mon père m'a maudite, et vous avez appris ce que j'avais dans le cœur; je viens vous dire le reste...

Je protestai assez vivement que ces choseslà ne me regardaient point. Mais elle s'obstina, déclarant qu'elle ne voulait pas aller trouver les prêtres et que seul je pouvais lui donner un conseil.

Elle me conta depuis le commencement son aventure avec Valent. Je la laissai parler. Son récit la soulageait :

— Gomment je l'ai connu? dit-elle. En restant dedans. (Elle voulait dire, sans quitter la maison.) Les garçons je n'ai jamais pu les souffrir. Une fois, mon père m'avait envoyé chez notre voisin le taillandier, pour faire affiler un outil. Il était là. Je le vis. C'était fait. Je me souviens qu'en sortant de l'échoppe j'ai déchiré ma robe. Il me tendit

une épingle qu'il détacha du collet de sa veste. Une épingle! monsieur, cela porte malheur! Je le savais, j'aurais dû y songer ; mais j'étais folle. A ce moment-là, il revenait d'Afrique, où il avait fait son temps. Il avait les yeux fiers comme un mécréant. Il était très maigre — et pourtant je voyais à. travers sa manche comme ses bras étaient forts. Toutes les filles lui envoyaient des œillades. Lui, ne tournait même pas la tête, ou bien il les regardait avec mépris. Il méprise tant les femmes, monsieur ! Un des premiers mois qu'il me dit fut une insolence. 11 me demanda si je ne monterais pas un de ces jours jusqu'à Palalda où il habitait. Je répondis : « Pourquoi irai-je ! — Mais pour clouer un fer dans la porte de l'église ! » C'est une dévotion du pays, monsieur. Les filles, qui ont péché avec leurs festéjadous, vont accrocher un fer de cheval à l'église de Palalda, dès que leur ceinture devient lourde. J'aurais dû me fâcher; je rougis. Je n'avais pas honte. J'étais triste

LE FESTKJADOU 61

qu'il pût croire que déjà j'avais préféré quelqu'un.

» De tous côtés on me parlait mal de lui, non pas seulement parce qu'il fait la contrebande : tout le monde ici passe les montagnes et M. le curé lui-même boit de l'anisette espagnole. Mais il avait de mauvaises fréquentations : son oncle, l'aubergiste RipoU et puis cette Comaills. Ce sont des gens au diable, monsieur, et c'est eux qui ont perdu Valent. Hélas 1 mon Dieu, comme je l'aimais, comme je l'ai aimé ! Tenez, si j'avais été dans l'agonie et s'il s'était assis auprès de mon lit, il me semble que cela m'aurait arrêté de mourir.

Maria-Julia baissa la voix et je l'entendis marmotter en gavache des paroles que je compris mal. Elle ne menaçait point. Elle parlait à quelqu'un qui n'était pas là, avec une extrême douceur.

— Enfin ! dit-elle, tous les soirs il venait m'attendre dans l'ombre de l'église. Je trouvais un prétexte pour sortir. Et nous

nous embrassions. Mais je disais toujours non... toujours !... Ce n'était pas à cause de lui, j'avais confiance. Mais c'était à cause de son oncle et à cause de la Gomaills. Une fdle que Valent avait aimée était venue trouver ces gens-là, et l'on disait dans le pays qu'elle avait passé entre leurs mains.

» Sans la fête de la Vraie-Croix, peut-être que je ne me serais jamais décidée.

» Ma tante, la religieuse, me demandait depuis longtemps de venir faire une retraite auprès d'elle, à Figueras. Je promis à Valent que je partirais avec lui. Nous devions passer la journée ensemble, et le soir il m'accompagnerait jusqu'à la porte du couvent. Comme nous avions un peu de temps devant nous , je lui ai permis de me conduire à la danse. Et c'est là qu'il m'a ensorcelée. J'ai passé la nuit avec lui, et puis, le lendemain. Ah I monsieur, cette journée de Figueras ! comme elle avait bien commencé, comme elle a mal fini.

» Sur cette porte de couvent où, le soir,

LEFESTÉJADOU 63

Valent m'a dit adieu j'ai senti que je le voyais pour la dernière fois.

» Alors pourquoi est-ce que je ne suis pas restée avec les religieuses? La pensée m'en était venue et sans doute c'étaient les saints d'Arles qui me l'inspiraient. Je' passai toute la première nuit dans ce projet de retraite ; mais ma résolution s'en alla avec le jour. Ce n'était pas Dieu, c'était Valent que je voyais. Autant dire je passai ces deux semaines de retraite à penser à lui.

» Un jour avant mon départ, ma tante vint me trouver dans ma cellule et me dit:

» — Maria-Julia, demain tu communieras,

» J'avais soigneusement éloigné l'idée qu'il faudrait m'agenouiller devant un prêtre, lui confesser ce que j'avais fait avec Valent. Ces choses-là ne s'avouent que la veille du mariage. J'eus la faiblesse de me dire:

» — Confessons-nous toujours, je deman-

derai pardon à Dieu sur le péché que je cache, et après je ne communierai pas.

» Mais le matin quand je vis les religieuses se lever pour aller à la Sainte Table, la terreur me prit. Je pensai :

» — Si je ne communie pas, ma tante me retiendra.

» Et à tout prix je voulais revoir Valent ; je ne pouvais plus attendre.

» Je me levai — et, pour l'amour de lui, — je perdis mon âme.

» Vous m'avez vue le lendemain, monsieur, chez mes parents. Je leur dis qu'il fallait me marier avec Valent et vous savez comment ils m'ont reçue. Mais je ne me suis pas découragée pour cela. 11 ne s'agit pas seulement de mon amour, — mais de tout. Si Valent ne m'épouse pas après ce que j'ai fait, je suis damnée. Alors j'ai été voir son oncle là-haut, à Palalda. Il m'a dit que Valent s'est mis dans la montagne. 11 ne m'épousera pas. Et moi, je ne peux plus entrer dans une église. Qu'est-ce qu'il faut faire ?

Maria-Julia parlait les yeux baissés; elle les releva soudain et me regarda.

Je la sentais si décidée à tout que je fus troublé.

— Mon enfant, lui dis-je, vous m'embarrassez :

Elle m'interrompit :

— Il n'y rien à faire, n'est-ce pas?

Je lui proposai d'aller trouver ses parents. Elle m'arrêta :

— Non...

Puis au bout d'une seconde :

— Adieu.

Elle sortit aussi brusquement qu'elle était entrée en laissant la porte ouverte. Le courant d'air fit envoler mes notes. Je dus les ramasser sur le parquet.

— Au diable les femelles ! m'écriai-je en maugréant.

Car je me baisse difficilement et je me relevai tout congestionné.

La rentrée au logis, après une absence un peu longue, est toujours une minute délectable. Je me remémore en ces occasions les préceptes par où les fabulistes raillent l'inquiétude de l'homme et la vanité des déplacements.

Le soir même de mon retour, j'avais convié à un modeste repas d'archéologue mon excellent ami, M. Boitel, du Muséum. J'étais impatient de lui communiquer les premiers résultats de mon enquête et de lui annoncer qu'une note de M. l'abbé Pujol achèverait prochainement de l'éclairer.

Nous passâmes la soirée à causer des sculptures d'Arles, et, à ce propos, M. Boitel me fit sur les migrations des singes une petite conférence très savante qui ne laissa pas de m'intéresser.

Je le trouvai sceptique devant l'hypothèse que des cynocéphales auraient bien pu visiter vers l'an 900 les gorges du Vallespir.

— En effet, me dit-il, voici comment sont distribuées les tribus du genre cynocéphales : les babouins habitent l'Afrique septentrionale le cap de Bonne-Espérance, l'Arabie et l'Ethiopie ; les mandrilles se trouvent sur les côtes occidentales de l'Afrique, et enfin les cynopithèques ou cynocéphales nègres vivent aux Philippines... Personne n'en a jamais vu ailleurs. Toutefois il ne serait pas scientifique de nier. Je ne me prononcerai qu'après avoir pris connaissance des notes de M. l'abbé Pujol.

Le curé d'Arles nous fit attendre un grand mois la lettre promise.

Elle vint enfin.

L'excellent homme commençait par s'excuser :

« Nous avons eu, disait-il, tant d'événements imprévus depuis trois semaines. Vous souvenez-vous d'Oms, mon sacristain ? Un grand malheur l'a frappé. Sa fille a été retrouvée dans le lit du Tech, au coin du pont, là où une petite croix de fer est enfoncée dans le rocher. Elle avait disparu de sa maison la veille même de votre départ. Des gens l'ont vue à Palalda. Ensuite on perd sa trace. Nous avons accordé à cette infortunée la sépulture chrétienne. Je vous avouerai pourtant que je crois bien moins à un accident qu'à un suicide d'amour. Le médecin qui a fait l'autopsie de Maria-Julia m'a confié qu'elle était enceinte. Quoi qu'il en soit, le pauvre 0ms a manqué mourir de chagrin. Il m'est d'un grand secours dans toutes mes affaires et sa maladie m'a mis dans l'embarras. C'est l'unique motif du retard que j'ai apporté à vous écrire... »

Puis M. l'abbé Pujol arrivait au point important de la lettre :

« Mes correspondants d'Espagne ont, disaitil, exploré pour vous les trésors de leurs bibliothèques. Voici le résultat de leur enquête :

» Vers 963, le pays d'Arles sentit la main de Dieu s'appesantir sur lui. Les désastres étaient tels, disent nos hagiographes catalans, que tout homme vivait en présence perpétuelle de la mort. L'agriculteur ne moissonnait jamais ce qu'il avait semé, les récoltes qui échappaient aux grêles étaient ravagées par les loups et autres animaux féroces. Mais ce n'était rien encore. Un fléau bien plus redoutable allait jeter Ja terreur dans le Vallespir. Des animaux sauvages, d'une espèce inconnue, assez semblables aux singes, dépouillant toute crainte, firent invasion dans les maisons d'Arles et dans les villages voisins. La nuit et même le jour ils enlevaient les enfants dans leurs berceaux, ils les emportaient sur la montagne, et là

ils dévoraient ces innocentes créatures... Ces faits sont rapportés par le Père Leot, dans son beau livre : De la translacio dels sants Abdon y Sennen (chapitre V), et d'autre part dans VHistoria de los Lantos de Cataluna, par le Père Domenec.

» Maintenant quels sont ces animaux que la tradition locale appelle des Simiots ?

» Le récit inséré dans les Marca Hespanica parle de deux classes d'animaux ; Cali et simiœ ; des chats et des singes. Le chroniqueur Pujade estime que ces animaux n'étaient autres que des cynocéphales (Tome II, livre 8, chapitre IV). Mais c'est là une opinion personnelle et rien n'empêcherait de croire que les Simiots d'Arles étaient des animaux comme on en n'a jamais revus, expressément créés par Dieu pour éprouver la piété de son peuple. »

Je m'empressai de communiquer cette lettre à mon ami M. Boitel, du Muséum. — La cause est entendue 1 me dit-il en

me la rendant. Cati et simœ, mi-chals, misinges ! Pourquoi pas des tarasques ? Vos cynocéphales du porche d'Arles sont des fantaisies de sculpteur.

Je suis tout à fait de cet avis.

La première fois que j'entendis parler de lui, ce fut par un vigneron, dans la voiture publique qui fait le service entre Arles-sur- Tech et Géret.

Le tourbillon des coups de fouet, les sonnailles des mules, le ronflement des roues, la plainte des essieux lassés, hachaient la conversation. Je ne recueillais que des bribes du dialogue.

Tout en gros, je compris que le bonhomme se plaignait de l'état de son plant. Pour le guérir il avait usé sans résultat de tous les traitements, que des messieurs décorés pré-

lA LE RESSUSCITÉ

conisent sur les estrades, dans les comices agricoles. Il ne voulait plus entendre parler de leur chimie.

— J'ferais b'en mieux, dit-il, de demander au Ressuscité qu'il vienne voir mon plant.

Un prêtre était assis en face de nous, sur la banquette. D'un mouvement de son menton bleu, rasé de frais, il approuva ces sages paroles :

— On pourrait encore, dit-il, asperger votre champ avec l'eau de la Sainte Tombe.

Et se tournant vers moi, il ajouta avec un sourire :

— L'eau bénite qui a rendu la vie au corps d'un homme pourra bien ranimer la sève dans un pied de vigne.

Nous étions arrivé au bas d'une petite côte. Les mules montaient au pas. On pouvait s'entendre.

Je demandai au prêtre':

— Monsieur le curé, excusez mon ignorance, mais je suis nouveau venu dans le

pays... De quelle eau et de quel ressuscité parlez -vous ?

De la main le prêtre fit un geste obligeant pour indiquer que ma question ne le choquait pas :

— Monsieur, dit-il, il s'agit d'un sarcophage soigneusement scellé avec des grappins de fer et qui date du ii® siècle. Tl est déposé à la porte de mon église. Il contenait autrefois les restes d'un jeune prince persan qui fut martyrisé à Rose sous l'empereur Julien. Un de mes prédécesseurs alla chercher ces reliques dans les catacombes, en 4320. Notre pauvre Roussillon était, à ce moment-là, si dévasté par les brigands de Catalogne et les pillards de la mer, que le saint Concile de Toulouges dut interdire, du mercredi soir au lundi matin, toute querelle à main armée, sous peine d'amende, de bannissement et d'excommunication. Pour le reste, il défendit que l'on s'emparât des bestiaux au-dessous de six mois. A peine le sarcophage du saint fut-il

déposé à la porte de l'église que toutes ces infamies cessèrent. Trois ou quatre fois l'an une eau miraculeuse suinte au travers des pores de la pierre. C'est comme une rosée de bénédictions qui tombe sur ce pays.

A ce moment-là, le vigneron hocha la tête de façon à rendre témoignage.

Le curé reprit :

— Nos esprits forts...

Il s'arrêta en me considérant.

Je témoignai par mon attitude que je me séparais de ces gens -là. L'abbé en témoigna une satisfaction silencieuse. Il continua avec un sourire de mépris :

— Nos espris forts prétendent que cette eau de la Sainte Tombe provient des pluies. Mais alors pourquoi- ne débordet-elle jamais?... Je me trompe... il faut être exact... elle a débordé légèrement, une seule fois, et c'était pendant un été très sec, ainsi que me l'a affirmé mon prédécesseur. C'est d'ailleurs un fait notoire dans le pays que l'eau de la Sainte Tombe

est plus haute par les grandes chaleurs que par un temps humide. Et nunc intelligite... Le galop des mules sur le pavé coupa la citation en deux. D'ailleurs, la patache venait de s'arrêter sur la place, devant l'auberge. Sur le marchepied, le curé me proposa :

— Voulez-vous voir, monsieur, cette tombe miraculeuse?

Il me conduisit à la porte de son église.

A l'abri d'une grille, le sarcophage était posé sur deux supports de marbre, le couvercle prismatique se rabattait par lesbouls, une moulure saillante encadrait la face antérieure où un cercle orné d'oves circouscrivait le monogramme du Christ.

— Remarquez, me dit le prêtre avec une petite nuance de vanité érudite, la disposition des lettres. L'Iota coupe le Chi. Cette combinaison est regardée par les iconographes comme plus complète que celle où le Ckî est coupé par le Mho. L'une ne dit que Christ, l'autre dit Jésus-Christs

J'admirai comme il convenait, mais en ce moment les sculptures du tombeau ne m'intéressaient que par politesse. Je demandai :

— Et le Ressuscité ?

Le regard du curé signifia clairement : « 0 homme de peu de foi 1 »

Pourtant il ne fit pas davantage languir mon impatience :

— 11 s'agit, dit-il, d'un jeune homme de Palalda, qui est mort en dix-huit cent quarante-cinq. Au moment de trépasser, il dit à ses frères : « Portez-moi au Saint- Tombeau, ouvrez le couvercle et plongezmoi dans l'eau, je reviendrai à la vie. » Les frères firent comme le mort avait demandé, ils le portèrent, encore tout tiède, sur leurs épaules, jusqu'à cette église. On déplaça le couvercle, on glissa le corps dans la sainte auge. A peine eut-il touché l'eau miraculeuse, que les yeux s'ouvrirent, les membres redevinrent souples, le jeune homme sortit du tombeau sans aide, en se

frottant les yeux, comme un dormeur qui a été plongé dans un profond sommeil. Ses frères voulaient le ramener en triomphe, mais il leur dit doucement : « Non, j'appartiens au Saint qui m'a rendu la vie, je ne quitterai plus cette église. » Il a tenu parole.

Tout en contant, le curé m'avait conduit jusqu'à la sacristie. Elle était vide. J'en fus surpris. Je m'attendais à y trouver le Ressuscité, occupé à quelque besogne pieuse.

D'une tablette un peu poussiéreuse, le prêtre descendit un gros livre. Il l'ouvrit et le plaça sous mes yeux.

— Tenez, dit-il, voilà la relation autographe du miracle par tous ceux qui en ont été témoins.

Je jetai les yeux sur le manuscrit. L'histoire était naïvement contée, avec toutes les apparences de la plus entière bonne foi, par une foule de braves gens qui s'appelaient : Douffiages, Pujade, Cassuly, Senaclara, Omes, Catalan...

Je fermai le registre, et le curé prononça avec un sourire de triomphe :

— Nombre de ces chrétiens-là vivent encore. Vous les rencontrerez dans le bourg. . . Interrogez-les.

... Pour commencer^ le soir même, je m'adressai à la servante, qui me conduisait à ma chambre d'auberge.

Ses patrons l'avaient choisie fort belle, pour inviter les voyageurs à s'arrêter. Son petit bonnet blanc valait bien trois louis ; et, dans une figure espagnole, verte comme une olive, les accroche-cœur remontaient vers les tempes, à la rencontre des yeux qui flambaient, traversés d'une lueur un peu oblique et vacillante, comme des flammes de cierge sur un drap noir.

Sûrement, cette fille avait sa galanterie avec quelque garçon du pays qui, plus d'une fois, l'avait serrée contre sa ceinture de soie. Mais cela n'empêchait point que la dévotion de cette belle personne fût peinte sur sa figure.

Je lui demandai :

— ... Et toi aussi, tu l'as vu, le Ressuscité?

Elle parut surprise, peut-être un peu choquée qu'un étranger parlât librement d'une chose si mystérieuse.

Pourtant elle répondit :

— Mais oui, je l'ai vu, et bien des fois... Il sort à toutes les grandes fêtes, avec la procession.

— Où le voit-t-on ?

— Chez monsieur le curé, donc ? Voudriez-vous pas qu'on le logeât dans les cabarets ?

...Je guettai le curé après sa messe et je le rejoignis à la porte du presbytère.

A mon premier mot il sourit.

— J'attendais, dit-il, votre visite, monsieur. C'est une curiosité pour les étrangers.

Nous montâmes au second étage de la maison. La clef était sur la porte d'une chambre.

Le prêtre l'ouvrit.

Cela tenait de la sacristie et de la chapelle, à cause d'une grande armoire où, sans doute, on serrait des ornements sacrés, et d'un petit autel décoré de vases et de palmes en papiers d'or.

Le Ressuscité était assis dans un coin, sur une espèce de chaise curule, les mains jointes sur ses genoux. Ce n'était plus le garçon qui, triomphant de jeunesse était sorti de la Sainte Tombe, mais un vieillard tout cassé ; il appuyait aux bras du fauteuil ses mains où ses veines saillaient.

A la mode des anciens du pays et des muletiers de Catalogne, il portait le bonnet de feutre rouge, qui tombe dans le dos, comme un sac. Son gilet bâillait sur la chemise de toile qui bouffait, hors d'une ceinture bleue.

Sans doute le bonhomme était sourd, car l'ouverture de la porte ne lui fit point tourner la tête. Je m'approchai. Je lui touchai le genou : je me rejetai en arrière et aussitôt je m'écriai :

LE RESSUSCIT É 83

— Mais monsieur le curé... il est mort I Le visage du prêtre trahit une légère,

surprise. Ses mains s'ouvrirent en même temps que ses lèvres. Il dit avec bonhomie :

— Eh! non, monsieur... il est en cire.

KOSSABERO

. . . Au-dessus de la station d'Amélie, ce petit cimetière de montagne loge presque dans les nuages. Quand on est assis sur une des tombes, on voit tout le village disparaître derrière le mur. Autour, les Pyrénées forment un cirque. Chevelures de vignes et d'oliviers, dénudées au sommet, elles montent avec de larges taches bleues dans leurs plis, des flaques de verdures claires, des prés pâles, tendres, inaccessibles. Seule, l'église dépasse les tombes de son toit roux comme un grand lit maternel placé à côté des berceaux.

86 KOSSABERO

Geïns de Bains, Geïns de pauc'aïns.

« Gens de Bains, gens de peu d'années » , dit un proverbe du pays. Le commentaire de ce dicton est écrit ici sur les dalles, en lettres, en larmes de regrets. A côté des caveaux, solides comme des « mas », fortifiés en vue d'invasions futures, où les gens du pays, de père en fds, superposent leurs longévités campagnardes, c'est une vraie moisson de printemps qui jonche cette terre.

Dix-huit ans, vingt ans, vingt-cinq ans, trente ans. Une panathênée de jeunes fdles aux yeux trop brillants, les joues colorées de l'éclat des passe-roses, se lève de cette prairie, le soir à la lune. Près d'elles, en foule, des officiers dorment, les moustaches raides, la croix d'honneur sur la poitrine. C'est pour la conquérir qu'en des terres lointaines ils ont gagné la blessure ou le mal dont ils sont morts. Jeunes gens, jeunes filles, ils sont maintenant seuls avec les

KOSSABERO 87

fleurs, avec les arbres. Ceux qui les avaient amenés se sont enfuis. Beaucoup de ces ensevelis sommeillent sans nom sur leur tombe. Le souvenir du mal mystérieux qui les a rongés pèse comme une tare sur ceux qui les pleurent et qui vivent. Quelques-uns ont été abandonnés dans une épouvante si prompte que la terre seule les recouvre. Sans souvenir, sans croix, ils ondulent sous le drap de gazon.

Un soir de mai, j'étais monté jusqu'à ce champ paisible pour guetter la descente du soleil derrière l'écran des montagnes. Pardessus le petit mur, je regardais vers le couchant. Soudain, derrière moi, tout près, une voix prononça :

— C'est bien beau, n'est-ce pas, monsieur?

Je me retournai.

Je vis un personnage fluet, presque un gnome, mais élégamment vêtu, avec des revers de satin à sa redingote bien ajustée, de larges carreaux à son pantalon de drap fin, où l'on ne sentait point les jambes. Un

88 KOSSABERO

chapeau de forme haute, des lunettes d'or sur ses yeux vifs, trois poils de moustache hérissés comme les sourcils d'un chat achevaient de donner un aspect un peu inquiétant à cet être hofîmannesque. Je me souvins que j'avais aperçu plusieurs fois à table d'hôte, aux thermes, sur les terrasses, cette silhouette sans âge, presque sans sexe. Je saluai froidement.

Le petit homme perçut cette nuance. De sa poche il tira un carnet de cuir de Russie tout neuf, marquée son chiffre II en sortit une carte parfumée, luisante comme une glace, et, sans aucun accent étranger, il me dit avec courtoisie :

— Excusez-moi de me présenter moimême... Kossabero No Moura, élève militaire du Japon, section d'astronomie...

Je pris la carte en m'inclinant et j'examinai le jeune mandarin.

Une impression de difformité se dégageait de toute sa personne, sans que l'on pût la localiser nulle part. Au contraire, pris un

KOSSABERO 89

par un, ses membres semblaient plutôt délicatement proportionnés. Il les remuait beaucoup dans la parole et dans la marche, avec des arrêts un peu brusques à la fin de ses mouvements souples, avec des grâces courtes de poupée. Sa race apparaissait surtout dans ses extrémités inimaginablement petites et affinées, dans ses mains gantées de suède, dans ses pieds chaussés de bas de soie rose pâle et de souliers vernis éblouissants, laqués au pinceau, comme son chapeau, ses habits, toute sa personne.

Je demandai :

— Vous êtes venu dans ce pays-ci pour vous reposer?

Il sourit d'un air navré :

— Pour m'y reposer tout à fait, monsieur. Vous voyez, j'étais en train de choisir ma place, là-haut, à côté de ce buisson de roses. J'aurai la figure tournée du côté de mon pays.

Il dit cela simplement avec l'accent d'une certitude triste mais paisible. J'esquissai un

90 KOSSABERO

geste de protestation. Il m'arrêta de son sourire un peu obséquieux :

— Ne me consolez pas. . . Cela est accepté. . . D'ailleurs je serai ici en gracieuse compagnie. Avez-vous lu tous ces noms de jeunes filles sur ces tombes. On les amène de partout. Pourtant il n'y en a pas encore une qui vienne d'aussi loin que moi...

Sur ces derniers mots, sa voix grêle s'altéra. Et, à travers le cristal de ses lunettes, il me parut que ses yeux bougeurs me regardaient avec angoisse. Ce ne fut qu'une lueur. Un souffle de vent venait de se lever qui faisait palpiter les iris, saluer la cime solennelle des ifs.

Je touchai le bras du jeune homme et je lui dis avec douceur:

— L'air est bien frais pour vous, monsieur, ne voulez-vous pas que nous redescendions à l'hôtel?

Il secoua gentiment son chapeau :

— Le mal que le vent peut me faire maintenant ne compte pas près du plaisir

KOSSABERO 91

que je goûte à rester encore quelques instants ici en bonne compagnie. Allons plutôt nous accouder à ce petit mur pour voir lever les étoiles.

D'un geste il me désigna les constellations qui commençaient de monter dans le ciel pâle. Elles apparaissaient tout d'un coup, puis s'évanouissaient dans la buée du soir, comme des formes voilées.

Kossabero dit :

— Je connais toutes ces étoiles par leur nom. Je sais aussi le nom des millions d'autres feux qui sont derrière ceux-là. J'ai appris comment leurs chœurs se meuvent et s'enchaînent. Mais à cette heure je donnerais tout mon savoir, toutes mes veilles, tous mes calculs, pour connaître ce qu'il y a derrière cette poussière de mondes... Croyez-vous en Dieu, monsieur? Croyez-vous que la pensée de tous ces morts subsiste hors du temps? Ou bien tout tient-il dans ces berceaux de bois, pêle-mêle, enfants à la mamelle, jeunes fdles, cuirassiers?

92 KOSSABERO

De nouveau ses yeux me regardaient avec une attente passionnée.

Je me sentis le cœur bouleversé. Je n'avais pas le droit de parler à cet abandonné de nos doutes, de toutes ces angoisses où nos âmes se débattent entre le goût de croire et les difficultés de la foi. Ce qu'il me demandait c'était l'espérance, cette certitude de désir qui a créé les religions, adouci l'entrée de la mort à des générations et à des générations d'hommes.

Je lui répondis :

— Monsieur, j'ai cru fermement quand j'étais enfant, que derrière ce ciel visible, il y en a un autre où la justice brille. S'il nous demeure caché, c'est que son éclat nous aveuglerait. Vous avez des raisons de penser que vous touchez à cette lumière, et vous me demandez par quel chemin on y arrive. Je puis seulement vous affirmer ceci : du fond de mon cœur, je crois qu'elle est. Pour le reste, un prêtre vous guiderait mieux que moi. C'est là que vous devez vous adresser.

KOSSADERO 93

11 m'avait écouté, la face toujours tournée vers les astres, qui maintenant brillaient très purs, dégagés du flottement des brouillards.

Il me répondit sans tourner la tête :

— J'y songeais...

... Kossabero s'est éteint, trois semaines plus tard, dans un fauteuil, assis près de la fenêtre, ses lunettes d'or sur son nez, ses cheveux noirs bien peignés et brillants, comme ses souliers vernis, posés au bout de ses chaussettes roses, sur un petit coussin de velours.

Il s'était fait baptiser la veille. Il m'avait prié de lui servir de parrain. Une gracieuse jeune fdle — hélas! touchée du même mal que notre néophyte — avait accepté d'être ma commère.

Le dernier mot de Kossabero a été pour elle. Il lui a pris la main, et il a dit :

— Au revoir, marraine.

LA TERESINE

J'avais loué une petite villa, hors de la ville, pour échapper à la promiscuité de ces phalanstères cosmopolites qui, de Nice à Naples, donnent au littoral méditerranéen l'uniforme aspect d'un continent conquis par les Anglais à parasols. La difficulté, c'était de trouver une servante. J'en causais, au seuil de ma porte, avec le curé du Vieux-Bordighera. Une femme passa. Sur la tête, en équilibre, elle portait un barillet d'huile. Elle tirait un petit garçon par la main. Tous deux se hâtaient vers une patache sur laquelle on lisait en grosses

96 LA TERESINE

lettres les noms de villages de montagne : Burghetti, Sasso, Valle Buona.

— Tenez, dit le curé, cette femme fera votre affaire. C'est \ine veuve. On l'emploie dans les hôtels, pour donner un coup de main. Je vois qu'elle remonte dans la montagne, chez elle. Elle doit être libre.

Et il appela :

— Teresina 1

La paysanne approchait de la quarantaine, alerte et vaillante comme un homme, avec un grand nez crochu entre deux yeux flambants, une bouche souriante, bavarde, et, sur son front ridé, brûlé du soleil, une vague de cheveux noirs, luisants, nattés derrière, tordus au chignon. Son visage élait du même touque l'or de ses boucles d'oreille. Sa chair solide emplissait un petit châle à fleurs. Sans corset, elle avançait, droite sous sa charge, une hanche après l'autre.

L'engagement fut vite conclu. On hissa l'enfant et le baril dans la patache. La Teresine cria au cocher :

LA TERESINE 97

— Ohé ! Gampa-Solo ! tu recommanderas Benedetto à sa tante?

Puis elle revint à moi et dit avec une grande révérence :

— Qu'est-ce qu'il y a^our le service du signore?...

Ce service n'était pas compliqué. J'avais adopté la cuisine du pays, le lard, les fritures, la pollenta, les asperges sauvages et les (( bianchetti », ces petits poissons de la grosseur d'une aiguille, que l'on mange tassés comme du caviar, avec une sauce au romarin.

Mais le plat de résistance de ces repas, c'était la conversation de la Teresine.

Elle parlait seule, dans la cuisine, à ses casserolles, aux poissons qu'elle accommodait, à son balai, à sa fontaine. Elle parlait dans l'escalier, dans le corridor, en tournant autour de la table. Rien ne la décourageait, ni mes silences obstinés, ni mon livre adossé à la fiasque.

98 LA TERESINE

Je m'étais habitué à ce déluge de mots, comme on se fait au ronronnement d'un moulin. D'ailleurs, La Teresine n'avait pas besoin de mes réponses. Elle ne manquait pas d'interlocuteurs : c'étaient le Christ, la Madone, le Précieux Sang, tous les Saints, constamment invoqués ou injuriés, pour des accidents graves, ou pour des bagatelles, pour un bris de plat, un coup de feu à une omelette.

Quand quelque trouvaille de blasphème renouvelait cette litanie, il m'arrivait de lever les yeux. Chaque fois j'étais frappé de l'embonpoint de la veuve. Je le constatais sans songer à mal.

Je me disais :

— Notre cuisine lui réussit.

Comment soupçonner la vertu d'une personne que le curé de Bordighera m'avait chaudement recommandée et qui levait si haut les poings à toutes les aventures de filles mises à mal, dont elle me rebattait les oreilles ?

LA TERESINE 99

Je commençai de me méfier tout de bon, un matin que je rencontrai La Teresine sur la plage, auprès du cap de Saint-Ampelio. Elle était venue acheter une friture aux pêcheurs. Le vent très fort faisait voler sa jupe courte, derrière elle, comme un drapeau. Mais par devant, il lui collait son tablier au corps : il n'y avait pas à s'y méprendre : la Teresine tendait à l'état sphéroïdal.

Je lui en parlai à dîner sérieusement.

Aussitôt elle leva les bras et dit avec une indignation violente :

— Ah ! Vergine Santa ! si vous saviez ce que j'ai dans le corps !

Elle semblait si courroucée que je n'osai pas la pousser davantage. Même je regrettai mon indiscrétion. Peut-être la pauvre souffrait de quelque maladie intérieure, et, le lendemain, je lui accordai sans difficulté la permission de se rendre à Vintimille.

Elle voulait voir la « lévatrice » — la sage-femme.

100 L\ TERESINE

Bien qu'il fit depuis une semaine un soleil radieux, La Teresiue emporta avec elle un magnifique parapluie de cotonnade; elle avait au bras un cabas vide, et tant d'huile sur les cheveux que son front en était perlé.

Elle me revint le soir, la mine bouleversée.

— C'est bien ça, signore ! Ah 1 c'est ça ! Santa Maria Maggiore I

Je demandai ce qu'avait dit la « leva- Irice ».

— Ah 1 l'Ante-Grislo ! elle m'a dit : « Teresina, l'avez-vous fait de bon cœur? » On ne peut pas menlir, signore; n'est-ce pas, on ne peut pas mentir? J'ai répondu :

« Oh! pour ça oui, je l'ai fait de tout mon cœur. » Alors la « levatrice » m'a dit : « Dans ce cas-là, Teresina, il faut attendre. On ne peut pas le faire passer. »

Je ne voulais pas paraître moins moral que la « levatrice » et je conseillai à La

LA TERESINE 101

Teresine d'aller trouver l'auteur du dommage.

C'était le voiturier de Valle-Buona. On l'appelait a Gampa-Solo » — « celui qui vit à part, » — « l'Indépendant », autant dire « rOurs ».

Il était occupé à dételer ses chevaux sous un hangar.

Il demanda :

— C'est toi, ïeresina?

— Santo Cristo! c'est moi...

— Tu veux des nouvelles de Benedetto?

— Je t'en apporte de son frère.

— Il a un frère ?

— Regarde...

Elle montrait éon tablier soulevé par le septième mois.

Elle dit :

— Connais-tu le père ?

— Conte toujours.

— C'est Campa-Solo.

— J'dis pas non.

— Dis-tu aussi que lu vas m'épouser ?

102 LA TERESINE

— Ça, c'est une autre affaire.

— Ali ! tu ne le dis pas, bandit I brigand ! Eh bien ! moi, je vais te tuer ! L'Ante-Cristo 1 Ah ! tu ne le dis pas, bandit I Tu vois bien que tu ne le dis pas?

Elle était robuste, mais Campa-Solo lui prit les poignets. Quand elle fut sa prisonnière, il dit tranquillement :

— Écoute-moi, ïeresina. As-tu le respect des morts ?

— Ah ! Santa Vergine 1 Si tu respectais seulement les vivants autant que je fais de mon pauvre Angelo, un vrai homme celui-là et qui t'aurait brisé sur son genou comme un échalas !

Gampa-Solo répondit gravement :

— Je ne dis pas de mal de lui, Teresina. Mais tu sais que j'ai été marié.

— Tu es veuf...

— Ça ne fait rien 1 Quand ma pauvre femme est morte, elle m'a pris par le cou, sur son oreiller, et elle m'a dit : « Campa- Solo, promets -moi que tu ne te remarieras

LA TERESINE 103

jamais ?» Et moi j'ai juré ! Comment aurais-tu fait à ma place?

Il lâcha les poignets de la Teresine dont les bras tombèrent. Le grand nez de la veuve se cabra, sa bouche et ses yeux restèrent ouverts, démesurément :

— Tu as juré, Gampa-Solo?

— Bien sûr. Autrement, tu comprends, je t'aurais épousée tout de suite.

La Teresine me conta la chose en rentrant.

Il ne lui venait pas à l'esprit queCampa- Solo avait bien pu se moquer d'elle. Au contraire, il était grandi à ses yeux et comme sanctifié par ce serment.

Elle me répéta vingt fois :

— Que voulez-vous faire, signore?... une mortel... Il a juré !... Et ce n'est pas un garçon à manquer à son serment. Ah I bougre, le bel homme 1 Et honnête avec ça !.. .

Ce petit tas de maisons du vieux Bordigliere est tout à fait pittoresque. L'ancienne porte féodale est bâtie sur la route de Rome ; des réchampis de maçonnerie ont masqué l'écusson ; il vous regarde encore sous les couches de peinture rose, lézardées d'humidité et de moisissure, comme ces visages inquiétants que l'on aperçoit sous les masques dans les drames romantiques. Derrière le bourg s'étagent des rues à mulets avec de larges marches, des maisons qui se touchent par le front comme pour baiser leurs faces lépreuses. De temps en

temps, une place cernée de boutiques étroites et basses, telles qu'on les peint dans ces décors de la comédie italienne où les amoureuses n'ont qu'à se pencher un peu sur les balcons pour s'appuyer aux lèvres du beau Léandre, On sent que ces villes ont été bâties par des architectes passionnés qui voulaient protéger les amants contre les poursuites du guet, et ensuite réserver de bons carrés de soleil pour les cancans de la vieillesse.

J'avais fui la ville neuve, ses boutiques anglaises, ses pharmacies allemandes, ses marchands de photographies et de bois d'olivier, pour venir loger en plein lazaret, dans une maison verte et rose comme la porte écussonnée. Un arceau de pierres, lancé au travers de la ruelle ainsi qu'un petit pont, empêchait cette masure de se jeter tout à fait dans les bras de son vis-à-vis. Cela s'appelait le « Vicolo délia Chiesa », la ruelle de l'Église; et, de fait, j'étais logé pour entendre toutes les sonneries de messe, de mariage.

de baptême, d'enterrement et d'angélus.

En face, une boutique de tailleur formait l'angle de la place. De ma fenêtre, j'apercevais derrière la vitre de cette échoppe une raie toute blanche entre deux buissons de cheveux, crépus , bouffants aux oreilles. Vous auriez pu guetter du matin au soir: jamais le front qui pensait sous cette tignasse ne se relevait de dessus la besogne. Ce travailleur obstiné s'appelait Ermenegildo Faraldo, — Gildo, par abréviation ; — il était maître tailleur et tout le vieux Bordighiere parlait de lui avec fierté.

Sur le seuil de Gildo, un vieux bonhomme marmottait toute la journée, son bâton entre les genoux ; chaque fois que je franchissais une porte, il me saluait avec beaucoup de douceur; je le rencontrais chez le marchand de tabac, où il achetait de quoi se remplir le nez. Les joues toutes rasées de ce vieux semblaient douces comme du velours ; elles tentaient la caresse ainsi que des naseaux de cheval.

Le marchand de tabac traitait le père de Gildo avec des égards :

— Paire Giause.

C'est-à-dire en patois :

— Père Joseph.

A tout coup il lui donnait un peu plus que sa mesure de roupies, et le vieux s'attardait à causer avec la pratique les mains au bord du comptoir.

Un jour, j'entrai dans cette causerie.

Nous arrosâmes la connaissance d'un verre de « branda » ; puis, coude à coude, Giause et moi nous descendîmes vers le cap San- Ampeglio.

De là, la vue est magnifique : un banc adossé à la chapelle votive protège du vent d'Est. Les rocs volcaniques qui plongent dans la mer émergent entre deux vagues; ils font penser à une baignade de cétacés.

Quand nous fûmes assis, je demandai à mon compagnon :

— Vous habitez chez votre fils ?

— Si, signore... Et quel fils! Dieu m'a

donné deux garçons et quatre filles : mais je puis bien dire que je n'ai qu'un enfant... Gildo, mon cher Gildo ! Un sujet comme cela, signore, c'est une bénédiction pour un père.

Il béait d'attendrissement. Il prenait le ciel à témoin. Il appuyait son menton tremblant sur sa béquille. Et vraiment je savais gré à ce Gildo, dont les cheveux étaient si broussailleux, de faire une vieillesse heureuse à ce vieillard très doux qu'un petit verre de « branda » jetait dans l'éloquence.

Le « paire » Giause regardait au loin, vers l'horizon, dans ses souvenirs...

Il revint à moi :

— Et si vous saviez comme cela a commencé ! Jamais on n'aurait espéré une pareille fin. Dieu est bien grand !

II recommençait d'élever les mains. Il ne doutait point que la Providence n'eût réglé le détail de ces choses :

— Figurez-vous, signore, que Gildo était fiancé... A quinze ans bien juste; la fille en

no LE BON FILS

avait quatorze... ici, l'amour se lève avant matines. Nous n'avions pas d'observations à faire là-dessus, chacun doit son âme à Dieu mais on est libre de son cœur. Et vraiment, je crois que la fillette était honnête ; mais cela ne met pas à l'abri des paroles. On jasa sur elle... des potins de commères... mais ces langues-là font sortir les couteaux. Gildo eut vent de l'histoire. Il avait du sang, signore, bouillant pour un rien, comme un gentilhomme. Et du cœur avec celai...

Tenez!... un autre aurait été trouver la fille et il lui aurait dit : « ïu as fait cela ? pan 1 pan ! » Lui n'en parla à personne... à quize ans!... il attendit la fête du pays... et alors, il vint se camper comme cela...

Le vieux croisait les coudes sur sa béquille, s'efforçait de donner à sa bouche édentée un air menaçant.

— ... Se camper comme cela, devant la commère qui avait parlé. C'était une tante de la fillette. Elle rêvait pour sa nièce un autre mariage : «c Gâta, dit-il, -^ elle s'ap-

LE BON FILS Hl

pelait Catherine — c'est bien vous qui avez parlé ? » Elle répondit par malheur : « Eh ! minchione 1 qu'est-ce que tu me veux? » Le mot est gros, signore, môme entre gens du peuple. Gildo était trop jeune pour savoir que les mots des femmes ne comptent pas. Il ouvrit son couteau, il se jeta sur la Cata. Cela fit une bagarre. Quand le garde arriva, il y avait une blessée par terre, la fiancée de Gildo. Lui a toujours dit depuis qu'il était sûr de ne pas l'avoir frappée; mais, peut-être, il se trompe. La fillette s'était jetée sur sa tante pour la protéger et le couteau la toucha dans le ventre. Elle mourut, signore, trois ou quatre jours plus tard, et ce fut un malheur pour nous tous. Moi, je m'en allai jusqu'à San-Remo avec ma femme et les autres enfants. Quant à Gildo, on le conduisit à Oneglia pour être jugé, et la loi l'envoya dans la Maison de correction jusqu'à vingt et un ans. Sa mère et moi, nous ne devions plus le revoir ; mais il faut tout dire, nous ne le souhaitions guère. Il

nous avait fait perdre notre gagne-pain avec sa violence I L'histoire courut toute la province de Porto-Maurizio et les gens ne nous donnaient du travail qu'à regret.

» Nous avions tort, signore, d'avoir honte, car c'était de Gildo que Dieu voulait se servir pour nous relever tous. Si vous l'aviez vu, quand il revint du service militaire, libre de sa prison et de tout 1 II avait vingtquatre ans, et c'était déjà le garçon que vous connaissez : pas une parole ne l'arrêtait, pas un regard ne lui faisait tourner la tête quand il allait, d'ici là, pour son travail.

» En prison, il avait appris un métier : à tailler et à coudre. C'est ce qui avait toujours fait défaut à ceux de sa famille, signore. On ne manquait pas de cœur, mais on ne pouvait pas venir trouver les gens et leur dire : « Moi, je fais ci, je fais ça. Je suis vigneron. » Je suis cordonnier. » C'était la faute des vieux. Ils n'y avaient pas songé, ou bien ils n'avaient pas pu ; de sorte qu'aujourd'hui, on faisait une chose et demain une autre;

les filles d'un côté, à la ville, le père dans les champs. Mauvaise affaire, signore, quand on n'a pas de métier ; toute la vie on lèche les plats.

» Gildo, lui, n'avait pas seulement appris à coudre dans sa forteresse, il avait fait des économies. Signore, une lire sur l'autre, la pile finit par monter... Si bien qu'en arrivant à La Bordighere il put d'abord louer la boutique oii vous le voyez, et s'installer maître tailleur. Tout de suite, il a réussi, parce qu'il avait du goût, signore, et parce qu'il avait vu comment les gentilshommes s'habillent dans les grandes villes. Il suit toutes les modes nouvelles ; on l ui envoie un journal de Gênes, où il y a des dessins; et aussi, deux fois par an, il va à San-Remo voir comment les Excellences sont vêtues. Aussi son commerce est prospère ; il fait autant d'affaires que Lanteri, vous savez, le marchand de tabac. Et, bien entendu, les gens ne parlent plus de la mort de la petite, ni de prison, ni de rien. Toutes

les filles font l'œil à Gildo, en passant devant sa boutique. Elles bêlent, vous comprenez, après un mari pareil I Mais lui ne les regarde seulement pas. Il répond au bonjour sans lever les yeux. Je vous le dis, elle n'est pas née celle qui lui fera perdre un coup d'aiguille ! Gildo a sa famille, son vieux père et ses sœurs. Ça lui suffit. Depuis que la mère est morte, il a pris une de nos filles, voilà deux années, pour tenir sa maison. L'autre, il l'a mariée avec son ouvrier ; la troisième est recherchée par un pêcheur : elle est 1 ingère dans un hôtel de la nouvelle ville; la toute petite sert chez le Prevosto (le curé). Moi, je suis bien vêtu, comme vous voyez, j'ai tout ce que je veux, je flâne. C'est une belle vieillesse pour un homme qui n'avait pas d'état, et qui n'était pas sûr de finir ses jours à l'hôpital de San- Remo. La province n'est pas riche... Elle en laisse mourir plus d'un sur la grande route.

Je me souvenais que le vieux m'avait

dit: « Nous avions quatre filles et deux garçons. »

Je demandai :

— Eh ! mais, père Gïause, n'avez-vous pas un autre fils ?

Le visage du bonhomme se rembrunit :

— Si, Annibale.

— Et, celui-là, qu'est-il devenu?

Le vieux dit, avec un geste vague :

— Tantôt ceci, tantôt cela...

— C'est aussi un bon sujet?

Le père de Gildo prit un air grave :

— Sûrement, signore, il n'a jamais rien fait de mal... Mais... (on ne peut pas lui en vouloir, n'est-ce pas?)... il n'a pas eu la chance d'aller en prison, comme son frère...

IL MARGHESE

Sûrement c'était un beau cocher.

Son feutre mou et gris qui lui couvrait les yeux d'ombre, était soulevé, sur les oreilles, par la masse frisée des cheveux. Quand il l'ôtait, pour saluer, — avec une grâce fière, — ces cheveux italiens, noirs, embroussaillés, luisants d'huile d'olive, apparaissaient divisés au milieu du front par une raie profonde, poussiéreuse vers la nuque. Ses yeux étaient bruns, pleins d'or, amoureux comme une sérénade. Les pointes de ses sourcils collées et relevées, à la Méphisto, ainsi que les crocs de ses mous-

taches. Il riait volontiers en montrant des dents blanches. Sa cravate bleu pâle retenait un col un peu gras, sans bouton. Gomme il prenait du ventre, sa chemise flottait pardessus sa ceinture de couleur, entre les deux pans du gilet déboutonné.

Sa Victoria était attelée d'un cheval gris. A la mode du pays, il le coiffait d'un chapeau de paille, bordé de rouge, troué sur le côté pour le passage des oreilles. Les guides étaient de lin tissé, trempé dans le safran. Et quand l'homme se levait sur le siège pour appeler la pratique, avec son chapeau gris, sa cravate bleue, ses guides jaunes, son bedon bombant sur la ceinture rouge, il semblait quelque oiseau des Iles, un ara jacasseur, éblouissant dans le soleil.

Lorsque, de loin, sur la route de Vintimille, il avait aperçu notre voilure de poste, toute chargée de malles, il avait sauté au bas de son siège, lestement. Il était venu guetter à la grille de la villa pour ouvrir la portière, tendre la main aux dames. Déjà,

je fouillais dans mon gousset à la recherche d'un pourboire, mais il avait eu un geste de refus, si élégant, si noble, que je fus tout mortifié de mon erreur. Les gentlemen de chez nous montent sur les mail-coachs pour jouer aux cochers de diligence : il n'était pas impossible qu'un bourgeois ligure amusât ses loisirs à conduire un fiacre.

Le galant cocher mit le comble à mon embarras en disant :

— Si Votre Excellence désire visiter les environs, je suis à son service.

Il saluait le chapeau au bout du bras, le ventre subitement effacé dans sa révérence.

— Et qui demanderai-je, s'il vous plaît? Un sourire illumina les dents et les yeux

du beau brun. Il dit sur un ton d'égalité et de confidence:

— Vous demanderez il Marchese, — le marquis.

A dater de ce colloque, tous les matins, quand je sortais sur la route de Rome jusqu'à la chapelle de Santo Ampelio, je trouvais

mon cocher aux aguets de ma promenade.

Il m'interpellait d'une voix joyeuse :

— Eh bien, Votre Excellence, où vais-je vous conduire aujourd'hui ? A San-Remo ? A Valle-Crocia ? Au Soburgo? A Ospedaletti?

— J'ai vu tout cela.

— Voire Excellence n'a pas visité le Château...

— Quel Château?...

— ... Le Château !

Son bras s'étendait dans la direction de Vintimille.

— J'aimerais mieux conduire Votre Excellence au Château pour... pour rien... que de la laisser partir, avant cette visite.

Il insista tant que, un matin de soleil, je me décidai à l'excursion.

Comme à l'ordinaire, il attendait ma sortie devant la grille ; seulement, il s'était un peu endormi sur son siège, et tout un essaim de mouches, altiré par la graisse des cheveux, se promenait sur son visage d'or. Je lui touchai la cuisse.

— Eh bien, nous allons au Château.

— Au CasteU'Doria?

Il secoua ses guides jaunes si vigoureusement que le vieux cheval gris, bondissant entre les brancards, dressa plus haut que le siège, sa tête fantomatique, coiffée d'un yokohama.

Il la connaissait la route, le vieux cheval gris ! Chaque pierre, chaque olivier du chemin ! Après qu'on a dépassé la tannerie et le port, on tourne à droite, on s'enfonce dans une gorge montagneuse. Le chemin, sans parapet, suit le lit de la Nerva. Au printemps, le torrent roule entre des champs de pierre et des bancs de sable, presque vide, rageur tout de même, rompu de cascades, de déchirures d'écume. Sur les plages de petit galet, des bandes de femmes lavent, les hanches en l'air, brunes dans le soleil, coiffées de foulards tapageurs. Encaissant la route, les montagnes s'élèvent sous des chevelures d'orangers, d'oliviers pâles. Et les neiges éternelles des Alpes,

montent dans le fond, au-dessus des nuages dans le ciel pur.

Soudain, à un tournant, un village parait groupé autour d'une église. Je voulais mettre ])ied à terre, mais le Marchese secoua la tête avec mépris :

— Non, non ! ça c'est Campo-Rosso. Il vous faut pousser jusqu'à Dolce Aqua.

Il enveloppa sa bête d'un triomphant coup de fonet. Et, encore une fois, le yokohama m'apparut plus haut que le siège.

Nous continuâmes de rouler plus lentement, car la pente devient rude. La route tourne avec le torrent, plonge profondément dans la gorge. Et tout à coup, derrière un profil de roc écroulé : Dolce Acqua.

Le joli nom, si frais dans l'ardeur du soleil, frissonnant ainsi que ces eaux de neiges fondues qui reflètent ici l'architecture du village! Un pont d'une seule ogive, hardi comme un saut de chamois, franchit la course effrénée de la Nerva. Tout le bourg est derrière, une ruche de maisons, cou-

vertes de tuiles rousses, blotties au pied du Gastello Doria, comme ces suppliants antiques qui venaient chercher refuge contre les statues des Dieux. Au-dessus de toutes ces terrasses lépreuses, étagées, la ruine lève ses deux tours vers le ciel ainsi que des bras qui demandent grâce. Les fenêtres, de leurs orbites vides, continuent de regarder la mer. Elles épient la vallée. L'herbe a poussé entre les dalles; les pointes des cactus sortent par les meurtrières, où jadis se montraient les canons des mousquets. Il y a des ruines qui sont des gueuses. Celle-ci est une princesse désolée, figée dans sa gloire défunte, une dame de grande route qui continue de surveiller l'horizon avec des yeux clairs.

Soigneusement le Marchese avait abrité son cheval à l'ombre du pont. Sous le coussin de la voiture, il avait pris une clef énorme. Et maintenant, il montait devant nous une ruelle pleine de nuit et de marches. Tout en haut, il poussa une porte ; un

potager parut cultivé dans l'ancien rempart. Je demandai au cocher:

— C'est vous qui avez la garde de la ruine ?

Il sourit et dit :

— Dame ! je suis un peu chez moi, ici...

— Votre famille a autrefois servi les Doria?

Il se redressa plein de noblesse.

— Non. Mais j'ai épousé une marquise Doria, la dernière du nom.

Et comme je ne pouvais retenir un mouvement de surprise, il fit très étonné :

— Gomment ! on ne vous a pas conté la chose, à Bordighera I Eh bien voilà : Elle et moi nous nous aimions. Ses parents avaient perdu toute leur fortune. Elle devait hériter d'un oncle, qui a laissé ses biens aux curés. Alors moi je l'ai conduite à l'église. Depuis ce temps-là les gens d'ici m'appellent le marquis.

Nous foulions les dalles de marbre d'une galerie merveilleuse qui reliait la salle

d'honneur à la chapelle. Autrefois des cuirs deCordoue, des brocarts, des voiles de Gênes des étoffes précieuses, rapportées d'Orient, volées aux marchands, pillées en mer sur des galères, décoraient ce nid de vautours. Le reflet des trophées d'armes et des aiguières d'argent resplendissait entre ces piliers. Et quand les pages soulevaient les lourdes portières de tapisserie, à l'heure du couchant, les vitraux de la galerie regardaient de leurs yeux fulgurants passer la fière châtelaine, une Doria, coiffée du voile blanc des patriciennes de Gênes — la farouche aïeule de cette petite bâtarde, qui se consolait des gloires défuntes dans les bras ronds de son beau cocher.

Mes yeux malgré moi, étaient revenus se fixer sur le Marchese.

Il avait ôté son feutre gris, la sueur et l'huile coulaient sur son front mêlées à un peu de poussière. Lui aussi, il me guettait. Et, sans doute, avec sa finesse italienne de beau garçon gâté par le sexe, il devina mes

pensées, car il dit d'une voix grave, presque respectueuse :

— Ma femme est une vraie dame, Votre Excellence. Elle a une servante et un chapeau.

LE CIGUCCIO

Elle était célèbre pour sa beauté et pour sa modestie ; aussi son mari l'avait épousée sans dot, et, comme il ne leur était pas venu d'enfants, elle n'avait pas besoin de travailler. On l'appelait « la Donna Rosa ». Et, vraiment, si réservée, presque hautaine, elle avait des façons de dame.

Un accident brisa cette félicité : son mari fut tué par un coup de mine, sur la route de San-Remo. Les gens dirent :

— La Donna Rosa est trop belle pour se mettre à la tâche ; quand elle aura fini de pleurer son Peppo, elle se remariera.

128 LE CICUCCIO

Deux années passèrent : la veuve gardait ses vêlements de deuil et son visage sévère. Elle allait sur la trentaine. Ses traits nobles avaient une beauté presque mâle ; les yeux, écartés du nez, disaient des pensées de sagesse : c'était comme une statue de la Loi qui marchait.

Gomme elle ne voulait pas entrer dans un nouveau mariage, la Donna Rosa dut songer à gagner le pain de chaque jour. On la vit, un matin, sur la route de Burghetto, en compagnie d'une servante qui portait un panier sur la tête. Elle s'était mise « telaiola ». Elle vendait de la toile et des cretonnes ; elle visitait les villages de montagne qui sont loin des marchés. Elle s'arrêtait aux portes. La servante posait son panier sur le sol, et l'on déployait les étoffes à fleurs par où les ménagères sont tentées.

La Donna Rosa avait le coup d'œil juste : elle plaçait bien son crédit; d'ailleurs, les gens n'auraient pas osé abuser d'elle. Quoi-

LE CICUCCIO 129

qu'elle n'élevât jamais la voix, on la sentait rigoureuse, incapable de duper personne, inflexible dès qu'il s'agissait de son dû.

Le bruit se répandit que la « telaiola » réussissait brillamment dans son commerce, et les célibataires que sa beauté avait touchés devinrent plus amoureux. Mais ils avaient peu d'occasions de se faire valoir : la Donna Rosa ne fréquentait aucun lieu de plaisir, et, lorsque, devant sa servante, elle montait les ruelles du- Vieux Bordighera, elle avait la mine si impérieuse que les plus hardis n'osaient lui adresser leur compliment.

Un seul galant s'obstinait à la poursuivre, un innocent que Ion appelait le Gicuccio, et qui était la risée du pays.

Les fers qui l'avaient saisi par la tête, au jour de sa naissance, avaient laissé leur empreinte sur ses os. Il était coiffé de son crâne comme d'un chapeau de Gendouille. Ses yeux jaillissaient des orbites, troubles à la façon des billes qui se dépolissent dans la poche

130 LE CICUCCIO

des écoliers, et l'on ne démêlait rien dans les frétillements de sa langue toujours dardée hors de la bouche.

Par la grâce de Dieu, le Gicuccio n'était pas réduit à mendier son pain. Son père et sa mère vivaient dans leur maison sur un grand potager ; ses sœurs avaient épousé des vignerons, un de ses frères portait le froc des Franciscains, l'autre travaillait au service de l'État avec une redingote. Mais on s'était désintéressé de ce benêt qui déshonorait la famille. Le bureaucrate lui donnait ses redingotes à finir, quand les coudes avaient percé l'étoffe, malgré les manches de lustrine ; le capucin lui envoyait parfois des souliers récoltés dans ses quêtes.

Le Gicuccio oubliait régulièrement ces présents, dans un fossé. Il aimait à marcher pieds nus, dans la bonne poussière chaude. Les basques de sa redingote étaient toujours gonflées de fruits qu'il ramassait sous les arbres. Il les grignotait le long des routes et il ne rentrait pas toujours au logis pour

LE CICUCCIO 131

avaler l'écuelle de soupe qu'on lui servait devant la porte, sur un banc. Il courait après les voitures ; il bataillait avec les chiens ; il essuyait les projectiles des écoliers ; il bredouillait avec les farceurs qui le couvraient de huées.

Un regard de la Donna Rosa lui fit une âme.

Quand la veuve sortait de la ville, elle rencontrait l'innocent sur son chemin. Il surgissait de quelque tronc de figuier. Il la saluait respeclueusement avec d'interminables bredouillements. Déjà elle était loin qu'il continuait de hocher la tête et d'expliquer son cœur. Alors, il ramassait son bâton et il commençait de suivre la « telaiola », craintivement, comme un chien qui est sorti du logis sans permission et qui se tient à distance des pierres. Derrière la veuve, il gravissait les routes de montagnes ; il se cachait quand elle venait à s'arrêter pour faire souffler sa servante ou pour offrir ses cotonnades. Il rentrait en ville avec la fin

i'di LE CICUCCIO

de la tournée. Il venait s'asseoir sur une borne contre la porte de la Donna Rosa.

Avec le temps, il prit courage, et il osa se rapprocher. Quand la montée était trop rapide, les deux femmes l'appelaient : on le chargeait du panier, en riant. Il le plaçait sur sa hanche, tout le buste déjeté par l'effort. Malgré l'essoufflement, il ne cessait pas de bredouiller. Parfois, pour le récompenser de sa peine, la Donna Rosa l'invitait à profiter de son repas. Il s'asseyait un peu loin d'elle, dans un plant de figuiers. Il partageait les oignons frais, les olives, les rondelles de saucisson, dures comme du cuir.

La Donna Rosa devenait une commerçante avisée. Elle réfléchit que le Cicuccio était assez fort pour porter le panier. Puisqu'il la suivait par amour, elle pouvait bien économiser le gage de la servante. La veuve ne craignait pas que cette complaisance excitât les commères à jaser :

l'honnêteté de la « telaiola » et la laideur

LE CICUCCIO 133

du Cicuccio étaient pour décourager les pires langues. Donc, elle congédia sa porteuse et confia le ballot à l'innocent.

Ce furent de beaux jours pour le Cicuccio. Dès l'aurore, il guettait la sortie de la Donna Rosa, il chargeait son fardeau avec allégresse, il allongeait le pas sous le ballot, comme une mule empanachée de sonnailles. Maintenant, d'un bout à l'autre de la journée, il ne cessait plus de bredouiller. Son cœur se gonflait dans sa poitrine ainsi qu'une voile que tend la brise; une force inconnue le soutenait dans sa fatigue ; ses yeux étaient devenus plus brillants, ses bégaiements plus compréhensibles.

Certes, il n'osait pas toucher à la Donna Rosa, non pas même à ses mains, non pas même à sa jupe; mais il était toujours à ses côtés, il marchait dans son ombre, il souffrait pour elle, il la priait. Autour de midi, quand on se retire de la route pour le repos et pour la sieste, des gens l'aperçurent à genoux, les mains jointes, devant

134 LE CICUCCIO

son idole. La Donna Rosa se laissait placidement adorer : elle tricotait, adossée à un tronc d'arbre, ou repassait ses comptes.

Il ne lui venait pas dans l'esprit qu'il y eût de la cruauté à tirer parti du Cicuccio parce qu'il l'aimait. Elle songeait seulement qu'elle était raisonnable et que lui, il était fou. Elle utilisait une force perdue. Elle se félicitait de s'être débarrassée de la servante. Le Cicuccio était bien moins vorace que la porteuse, et puis jamais il ne se plaignait de la fatigue. Pour toutes ces qualités, la Donna Rosa s'attachait à l'innocent comme à une bête robuste et douce.

Elle finit par s'aviser qu'il allait les pieds nus dans la poussière et que l'habit du bureaucrate lui pendait en lanières sur les reins. Donc, un jour qu'il venait chercher le panier pour leur tournée matinale, elle le fit entrer dans sa maison. Elle avait pré-^ paré une antique redingote et des souliers de feu son mari.

Elle dit au Cicuccio :

LE CICUCCIO d3S

— C'est pour toi...

Il la regarda hébété. Mais elle insista :

— Pour toi...

Déjà, elle lui mettait la main sur le dos, pour le débarrasser de ses nippes.

Cette fois, l'innocent avait compris ce qu'elle voulait.

D'un coup d'épaule, il se dégagea. Sa bouche s'ouvrit démesurément, sa langue frétilla. Il avait quelque chose à dire :

— Be... be... be... bede...

Mais il ne pouvait pas. Il s'enfuit...

A travers la ville, à travers la campagne, à bout de souffle, jusqu'au fossé où il roula comme une bête poursuivie, dans l'agonie de son cœur ignoré sous l'outrage de charité par où la Donna Rosa voulait récompenser son amour.

La fête battait son plein. Et c'était dans le cadre de cette demeure princière, un fourmillement de toilettes et d'uniformes, aussi brillants que les fleurs dont les portes, les lustres, toutes les saillies des moulures étaient escaladés. Les femmes avaient cette variété de types qui donne un charme si particulier aux fêtes de l'élégance cosmopolite. Elles allaient et venaient aux bras des officiers de l'escadre, en l'honneur desquels on donnait le bal.

Un peu à l'écart des danses, je causais, dans une embrasure de fenêtre, avec la

comtesse Vanni. Je l'écoutai d'une oreille un peu distraite, tout occupé de sa beauté. Ses yeux de Piémontaise ont une profondeur bleue qui fait songer aux eaux du lac Maggiore : le contraste des cils noirs avec la peau toute dorée, est troublant près de cet azur.

Je naviguais donc très loin sur ce lac de montagnes ; si loin que j'eus comme un choc d'un abordage, quand la comtesse se leva brusquement :

— Changeons de place.

— Mais où voulez-vous vous asseoir ?

— En face... n'importe où...

Je savais quelle importance la comtesse attache aux hiérarchies; son « n'importe où » me surprit, et aussi le son de sa voix.

Elle passa son bras sous le mien, et traversant le salon, nous allâmes nous asseoir près de la porte. L'inquiétude qui relevait les beaux sourcils de la Vanni faisait ses yeux plus perçants. Elle me parut soudain dépouillée de ces grâces mondaines qui sont

comme le verni d'un bal. Et c'était un régal d'amateur parmi ces sourires faux, ces baisemains hiérarchiques, de voir surgir, par une fissure de peur, la créature primitive, presque abrupte, que cette femme est au fond. Je sentis délicieusement que le souci des convenances, le respect dû aux beaux usages tenaient beaucoup moins sur la comtesse que cette robe empire où on la sentait nue et que de légères épaulettes attachaient fragilement sur ses épaules.

Je lui dis :

— On croirait qu'un revenant est à vos trousses...

Elle me saisit le poignet si fort, que l'agrafe de son éventail m'entra dans la peau.

— Ne riez pas.

Elle regardait le parquet ; l'abaissement des longs cils m'empêcha d'interroger ses yeux.

Elle dit très bas :

— Regardez devant vous... à la place que

nous venons de quitter... Il y a quelqu'un qui s'est assis...

— Oui.

— Savez-vous son nom ?

Le personnage en question était un homme assez jeune, de taille moyenne, un brun dont la barbe et les cheveux tiraient sur le roux. Il portait l'habit noir avec une plaque. Pourtant il semblait éteint de la tête aux pieds. Les lampadaires, les bougies n'allumaient aucun reflet sur l'étofTe mate de ses vêtements. C'était le noir mort des étoff"es qui portent un deuil, des draps que l'on étend sur les bières, le noir des plaques de tir. Chamisso a écrit l'histoire de l'homme qui a perdu son ombre. Celui-là marchait sans un miroitement de lumière et cela était inquiétant d'une autre façon.

J'avais remarqué cet inconnu pour la tristesse terne répandue sur sa personne. On s'écartait sur son passage; il suffisait qu'il s'approchât d'un groupe pour que la conversation s'éteignît. Les gens s'écartaient

LA JETTAÏURE 141

avec une espèce de hâte. Alors, l'homme reprenait sa promenade, les mains derrière le dos. J'attendais, avec quelque appréhension, la minute où il se retournerait. J'imaginais qu'il avait sur le visage une de ces infirmités qui mettent hors de l'humanité. Au bout de la galerie, il fit volte-face et je vis sa figure. Aucune avarie dégoûtante ne la déshonorait. Elle était plutôt régulière, le profil avait des finesses de race, mais la pâleur tout unie, presque farineuse, était surprenante à voir. Dans cette blancheur de plâtre, les yeux bruns flambaient. Les traits nets, pâles, toujours immobiles, donnaient la sensation d'un masque un peu soulevé. L'homme vous regardait par derrière. Tous, nous avons vu de ces figures-là ; il en passe dans le fond des drames romantiques. Elles sortent de l'ombre à pas muets ; elles sont affublées de dominos et de cagoules ; elles portent l'assassinat et les poisons avec elles ; mais le frisson qu'elles donnaient à nos grands-pères ne franchit plus la rampe.

A cette heure, les hommes noirs nous font sourire, et je dis à la comtesse avec un peu d'ironie :

— Eh bien 1 ce pauvre homme dont tout le monde s'écarte, comment s'appelle-t-il ?

La jeune femme manœuvra ses longs cils de façon à me regarder sans donner un coup d'œil au cavalier noir. Elle murmura:

— Demandez son nom à l'huissier.

— Pourquoi à l'huissier ?

— Faites ce que je vous dis.

J'obéis et je revins à elle :

— C'est le marquis Piaggi.

La Van ni fit à la hùte :

— Ce n'est pas moi qui l'ai nommé.

A la dérobée, le long de sa jupe, elle étendit sa main, l'index et le petit doigt déployés, le pouce et les autres phalanges rabattus dans la paume.

— Piaggi, dit-elle, d'une voix presque indistincte, a le mauvais œil.

Je ne pus m'empêcher de sourire :

— Vous croyez à ces sottises-là ?

LA JETTATURE li3

— Moi et d'autres... Voyez-vous cette balafre qu'il a sur le front ? C'est un coup de sabre qu'on lui a donné à Naples. Ses camarades de régiment lui faisaient les cornes ; il s'est fâché, il a eu dix duels, il a dû quitter l'armée. Tenez, je ne suis qu'une femme, et le marquis a été bien élevé ; pourtant, s'il me voyait avec mes doigts ainsi allongés, il traverserait le salon, il viendrait se camper devant moi, et il me ferait une scène. Voyez comme tout le monde le fuit ; depuis qu'il s'est assis sur la banquette, le vide s'est fait où nous étouffions. Allons, bon, voilà qu'il se lève. Pourvu qu'il n'ait pas l'idée de venir me relancer par ici !

— Pourquoi s'acharnerait-il après vous, madame ?

— Il me poursuit depuis le commen* cément du bal ; il sait que je suis invitée à déjeuner à bord de Vltalia ; il brûle d'envie d'y aller ; il veut que je le présente à l'amiral. Je n'en ferai rien. Je ne veux

iM LA JETTATURE

pas porter mauvaise chance à mes amis.

Il était convenu que je servirais de cavalier à la comtesse pour cette partie de plaisir. Sûrement sa toilette était un peu voyante ; les plumes blanches montaient trop haut sur son chapeau ; tout cela aurait paru tapageur dans une Victoria, au Bois de Boulogne. Mais à l'arrière de cette baleinière, dans le grand coup de soleil de onze heures, sur ce fond bleu de Méditerranée, elle était radieusement belle, la Vanni, tragique avec de la grâce, comme cette côte môme qui a des fleurs aux pieds, de la neige sur le front.

La première personne que nous aperçûmes en montant sur Vltalia, ce fut le marquis Piaggi. Il causait avec un matelot, un beau gars d'Abruzze haut comme un mât; large comme une vergue. Il était si absorbé dans ses questions qu'il ne prit pas garde à nous.

Mais la comtesse me serra le bras avec une angoisse véritable :

LA JETÏATL'RE 445

— Mon cher, dit-elle, j'ai des pressentiments... Il est venu ici pour faire un malheur...

J'essayai de la distraire ; d'ailleurs, le hasard nous avait servis. Nous étions placés à table très loin du marquis ; il fut facile à la Vanni d'éviter son regard. Tout de même, elle était si troublée qu'elle quitta le bord presque à la sortie du déjeuner. Elle avait arraché à l'amiral la promesse de venir souper, le soir, avec nous.

Il vint en retard. L'attente avait achevé d'énerver la comtesse. Elle accueillit son hôte avec ces mots :

— Je suis sûre qu'il est arrivé un malheur à bord.

Le marin parut surpris :

— Qui vous l'a dit ?

— Je ne me trompe point, n'est-ce pas?

— Un de mes hommes est tombé d'une vergue, sur le pont, et il s'est tué.

La Vanni me jeta un coup d'œil à travers la table.

Ii6 LA JETTATUHE

Elle demanda :

— Est-ce que je pourrais le voir ?

L'amiral la regarda avec étonnement :

— C'est que le malheureux- s'est bien abîmé dans sa chute...

Elle risposta:

— N'importe 1... Ne soyez pas choqué de ma curiosité. Je ne suis pas sadique, mais... cet homme... j'ai un grand intérêt à le voir...

— Gomme il vous plaira, madame.

Cette histoire et la nervosité de la comtesse avaient attristé le souper. Ce fut un soulagement pour tout le monde quand on annonça que le canot à vapeur attendait à quai les ordres de l'amiral.

Cette mer de nuit était merveilleusement calme, toute pleine de clartés allumées au fond des eaux. Au loin, VJtalia avec ses feux de veille semblait un fantastique animal endormi sur la mer. Il y avait à bord des centaines d'hommes et sans doute l'insouciance de la vie ; mais, pour

LA JETÏATURE 147

nous, cette colossale masse d'ombre avec ses feux de couleur n'était plus que le tombeau d'un mort, l'imposant sarcophage de cette larve humaine qui gisait écrasée sur une planche.

A bord, c'était la régularité ordinaire des services, cet ordre majestueux qui, sur les navires de guerre, donne la sensation réconfortante de l'absolu. On nous conduisit sur le gaillard d'avant, dans l'entrepont. Un matelot en armes gardait la porte d'une petite chambre : dans un cadre de bois, une forme ondulait sous une toile; un Christ et une branche de buis étaient posés à côté, sur une chaise ; et l'œuf lumineux d'une lampe électrique éclairait cette immobilité, crûment.

Nous entrâmes. L'amiral souleva le voile à la place de la tête. Le visage parut, tout pâle, luisant comme du savon. Les lèvres, entr'ouvertes, découvraient les dents; les yeux avaient déjà sombré dans une ombre infinie.

— Eh bien ? dit l'amiral.

Mais la Vanni m'avait saisi le coude.

Elle était aussi pâle que le matelot étendu :

— Regardez ! dit-elle. Est-ce que je me trompais? et y croirez-vous, maintenant, à la jettature? Le matelot auquel il parlait ce matin, quand nous sommes montés à bord... le reconnaissez-vous?

GINEVRA AMIERI

Elle était très chaste et très pieuse. Ses cheveux devenaient tout d'un coup flamboyants, quand elle passait sous le reflet des vitraux. Comme aucun enfant ne faisait du bruit dans son palais, on entendait venir de loin, du fond des salles, le froufrou de ses robes de brocart. A la fin du jour, elle s'asseyait dans les hautes fenêtres, elle mettait sa main sur ses yeux et elle regardait le soleil se coucher sur la campagne.

Toute la ville, à cette heure-là, semblait un bouquet de lilas porté par un vase de cuivre.

loO GINKVRA AMTERI

Les couples d'amants se frôlaient dans la nuit montante... Mais Ginevra ne prenait pas garde à leurs coquetteries. Au delà des joies de l'amour, au delà des gloires du soleil couchant, elle cherchait le ciel invisible. Et ses mains se joignaient, comme si, par une porte un instant entr'ouverte, elle avait aperçu les anges.

— Ginevra !

C'était son père qui l'appelait ainsi, d'une voix pleine d'angoisse, comme on fait pour un enfant qui se penche sur un bassin. Le vieillard se souvenait d'une autre jeune femme dont l'âme s'était déliée par secousses. Elle avait eu, cette disparue, la taille et les yeux de Ginevra. La même splendeur de vie gonflait son corsage, comme si sa gorge eût été une fontaine d'amour. Pourtant, elle s'était alanguie à s'appuyer aux vitraux de plomb. Elle avait laissé le père en tête à tête avec l'enfant. Et le vieux, rongé d'inquiétude, disait à son gendre :

GINEVRA AMIERI iM

— Prenez garde , Amieri ; Ginevra voit Dieu.

Amieri riait.

C'était un bon gentilhomme qui aimait sa femme et le plaisir. Il s'était couvert de gloire dans sa jeunesse en combattant pour la République. Il maniait un cheval comme un Maure. 11 devenait éloquent à la troisième coupe de vin. Il trouvait Ginevra plus belle que toutes les maîtresses qui avaient fait sa réputation de séducteur. Il la surchargeait de bijoux. Il la faisait vivre dans un luxe dont toutes les femmes étaient jalouses. Il n'imaginait pas qu'elle pût désirer rien au delà. Donc, les craintes de son beau-père lui semblaient ridicules, un peu séniles..

Avec une fatuité d'homme robuste, un éclat de gaieté sensuelle, il rispostait brutalement :

— Rassurez-vous, Ginevra m'aime trop pour mourir.

Or, il y avait un autre homme qui s'attristait des mélancolies de Ginevra. Celui-ci

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